samedi 12 novembre 2011

J'ai lu "Rouler" de Christian Oster


Dans Rouler, Christian Oster raconte l’histoire d’un homme qui éprouve le besoin de « sortir » comme dirait Kenneth White, de « sortir, aller là-haut et voir ». Un type qui a raté son bac et qui vit seul. Qui a une blessure encore ouverte – on l’apprendra p115. Qui sait qu’il doit aller quelque part, mais qui ne tient pas à y arriver tout de suite. Qui prend la route. En voiture. Vers le sud. Qui prend de l’essence, et qui repart. Lors d’une étape en Auvergne il voit un couple se baigner, nu, dans une rivière.

« J’ai donc, si je puis dire, filé vers Chaudes-Aigues. Il était aux environs de dix-sept heures. Ça tournait encore beaucoup, ça montait, ça descendait, c’était quand même toujours très beau et j’ai commencé à avoir envie non seulement de plat mais de ville, de trottoirs où marcher. »

Étape. Chambre d’hôtel. Étouffante. Et le bruit des voisins. Le lendemain : une marche dans la nature. Avec ce constat : « que tout paysage aperçu au loin perd, dès lors qu’on l’atteint, de cette beauté qui vous avait frappé quelques centaines de mètres plus tôt, un peu comme s’il se désagrégeait au contact. » A se demander s’il ne vaut pas mieux rester en voiture… D’autant plus que cette marche tourne mal. Une blessure à la cheville. Et une perte totale de l’orientation. Jusqu’à trouver une maison isolée et un couple qui y vit. Et cette femme – Claire – qui veut partir avec lui. Problème : « Mais, moi, je ne vais nulle part, ai-je précisé, je ne peux vous emmener nulle part. »

Ils partent tous les deux. Ils roulent. Ils parlent. Ils s’apprivoisent. Ils font un bout de chemin et se séparent. Lui continue sa route, et rencontre par hasard un ancien copain de lycée, qu’il ne souhaite pas revoir. « Je voulais être seul, avec du temps devant moi et le moins possible derrière. » Finalement Malebranche – ce copain de lycée – se retrouve à nouveau sur son chemin. Il s’occupe de chambres d’hôtes, où le narrateur va faire une halte – dans une chambre jaune – et se mêler aux autres locataires. Mais, dans ce château, on se regarde, on se supporte, on avance, on recule, on imagine… bref, les échanges sont difficiles, et ça n’avance à rien. C’était mieux quand ça roulait. Alors il faut repartir.

Cette chronique ne donne qu’une très vague idée de ce que propose le récit de Christian Oster, de sa construction, de son style et de son contenu. « Road novel » comme le dit la quatrième de couverture ? Sans aucun doute. Une histoire écrite derrière le pare-brise. Aventure, comme l’écrit Le Monde ? Certainement, bien qu’elle ne se déroule pas en des contrées lointaines. L’aventure est alors « le rapport des personnages au monde d’aujourd’hui. » Imprévu organisé ? (Le Monde) Oui. Tout ce qui se passe est l’une des voies possibles. Le « hasard suscite les possibles » (Télérama). Finalement c’est « l’histoire d’un type qui quitte Paris en voiture et rencontre des gens des paysages, et c’est tout. Absolument tout. » (C. Donner, le Monde Magazine). Sans début ni fin, Rouler nous invite à nous assoir à côté du conducteur, à faire un bout de route avec lui dans ce « hasard immédiat, cette gratuité parfaite » (Y Moix, le Figaro). Comme si le voyageur était le lecteur.

Les premières lignes : « J’ai pris le volant un jour d’été, à treize heures trente. J’avais une bonne voiture et assez d’essence pour atteindre la rase campagne. C’est après que les questions se sont posées. Après le plein, j’entends. En même temps, c’était assez simple. Comme j’avais pris la direction du sud, je me suis contenté de poursuivre. » Éditions de l’Olivier 2011.

vendredi 4 novembre 2011

J'ai lu "Jean-Jacques Rousseau à 20 ans" de CLaude Mazauric


Dans cette collection consacrée à des auteurs classiques et qui retrace « l’aventure de leur jeunesse », on révisera bien ses connaissances sûr tout la jeunesse de Jean-Jacques Rousseau, sur ses hésitations, sur comment il s’est construit, notamment avec quelques rencontres décisives comme celle avec Mme de Warrens. Ce livre a un autre intérêt pour le lecteur familier des rives du Léman, d’Annecy et de Chambéry, c’est d’y suivre sur le terrain ou presque, la trace du futur « penseur universel de la destinée humaine ».
Mais la lecture de ce récit des années de jeunesse de Jean-Jacques Rousseau m’a surtout interpellée sur un thème : le voyage, la façon de se déplacer, de voyager au XVIIIème siècle.

Jean-Jacques Rousseau est né à Genève le 28 juin 1712. Après une enfance sur laquelle je ne m’étends pas ici, Jean-Jacques, désirant un beau jour s’échapper de cette ville, se rend à Annecy. « Minuscule événement au regard de l’histoire générale, la première rencontre de Jean-Jacques et de Françoise de Warrens entre les 21 et 24 mars 1728 est un événement considérable au regard de l’histoire littéraire et philosophique du siècle parce qu’elle scelle le début d’une relation qui a permis à Rousseau d’échapper à un destin de petit fugitif, sans nom ni destin prévisible. » Rousseau le fugitif a 16 ans, il est déjà sur les routes.

Après Annecy, Rousseau le fugitif, est encore sur les routes. Il va à Turin. Il revient. « L’errance est déjà pou lui, qui n’a pas 20 ans, une vielle compagne. » Et « la route d’Annecy est longue, incertaine, plus ou moins joyeuse. » Mais l’accueil est chaleureux, comme on le sait : « Pauvre petit, te revoilà donc ? » 

Mazauric rappelle que Rousseau « a connu les plus vives émotions en cheminant le long des rives des lacs de Suisse et de Savoie ou en naviguant sur leurs eaux enchanteresses. » Et que ces « lieux enchanteurs » serviront de décor et de cadre romantique à La Nouvelle Héloïse. Après un voyage à Lyon en 1730, c’est en 1931, en quinze jours de marche et en compagnie d’un soldat, que Rousseau traverse le Jura et la Bourgogne et arrive à Paris. Puis il revient, mais cette fois à Chambéry, « poser son bagage » aux Charmettes, retrouver « Maman ». En quatre ans, à pied, Rousseau a parcouru La Savoie, le Piémont, la Suisse romande et l’est de la France. Ces voyages, lents, aux lendemains parfois imprévus, ont certainement formé les goûts de Rousseau pour l’amour des plantes qui bordent les chemins, pour « la lenteur du temps qui préserve le voyageur de l’impatience et lui garantit une solitude propice au rêve. » Et la « pratique libératrice, donc éducative du voyage à pied » se retrouvera dans Émile ou de l’éducation. « Nous ne voyageons donc point en courriers, mais en voyageurs. Nous ne songeons pas seulement aux deux termes, mais à l’intervalle qui les sépare. Le voyage même est un plaisir pour nous. (…) Je ne conçois qu’une manière de voyager plus agréable que d’aller à cheval ; c’est d’aller à pied. (…) Je passe partout où un homme peut passer ; je vois tout ce qu’un homme peut voir ; et, ne dépendant que de moi-même, je jouis de toute la liberté dont un homme peut jouir. »

D’autre part, les voyages permettent les rencontres. Quand on voyage on s’instruit… En septembre 1937 il part pour Montpellier consulter un médecin. A cheval d’abord, en chaise à partir de Grenoble, voyage « certes plus onéreux mais qui favorise les rencontres et qui s’accompagne d’un hébergement dans les auberges qui peut se faire plaisant ». Autrement dit Madame de Larnage, avec qui Jean-Jacques découvre le plaisir pendant quelques nuits. Valence, Montélimar, Pont-Saint-Esprit, le pont du Gard, Nîmes, Lunel, Montpellier. Et retour à Chambéry ou une mauvaise surprise l’attend (qui va à la chasse…) Plus tard, en 1743, Rousseau se rend en Italie par Lyon, Marseille, Gênes – où il est mi en quarantaine à cause de la peste – Milan, Vérone, Padoue et Venise. Sept semaines de route !

On a du mal à imaginer ces voyages, les conditions dans lesquelles les voyageurs traversaient les plaines et les montagnes. Mais ils les faisaient, parce qu’il n’y avait par d’autres moyens. Et la lecture de cette biographie des vingt première années de Rousseau a permis, en plus d’apprendre ou de se rappeler des informations sur la vie du philosophe, de fournir une occasion de revenir sur ce thème des voyages, grâce à un « marcheur » qui a laissé beaucoup d’écrits sur le sujet.

Les premières lignes : « Juin ou Juillet 1730, à Lausanne ou à Vevey. Sur les bords du lac Léman, qu’on appelle quelques fois à l’est de l’étendue d’eau le lac de Genève, un jeune homme rêveur, entrant dans sa dix-neuvième année d’existence, emprunte le chemin qui serpente le long de la rive et s’assoit sur une « grosse pierre » ; il médite, s’interroge sur son sort présent, peu enviable à ses yeux, imagine ce que pourrait être son destin à venir qu’il voudrait composé de « mille félicités innocentes ».

Claude Mazauric. Jean-Jacques Rousseau à vingt ans. Un impétueux désir de liberté. Au diable vauvert 2011.

mardi 1 novembre 2011

J'ai lu "La Voie cyclique" de Gérard Bastide

« Polyfaiseur de multichoses », comme il se définit lui-même sur sont site, Gérard Bastide est entre autre un « écriveur polygraphe » et un « cycliste oblique ». Sans compter un goût certain pour le sud… Tout ça ne peut donner qu’une œuvre peu catholique (pardon…) et originale. A priori tout ça me plait bien. Lisons La Voie cyclique, dont le titre est déjà une occasion de constater l’humour et le jeu avec les mots que l’on retrouvera tout au long du recueil.

« J’ai tant de choses à voyager »

Le propos de l’auteur est de nous emmener, à vélo, sur les sommets méditerranés. J’aime bien la montagne. Je n’aime pas le vélo. Et les récits des cyclotouristes me laissent souvent sur ma faim : je n’adhère que rarement aux histoires de dérailleurs qui déraillent et de mollets qui fléchissent. Mais dès les premiers mots – la citation en exergue du premier récit, ce « Pour survivre, il faut raconter des histoires » de Eco – et les premières lignes de « Précyclule », je me sens un peu rassuré. Il s’agit de « circonscrire une quête », de « chercher une identité commune » à une « entreprise déraisonnable (qui) n’exclut pas un certain pragmatisme. » On dirait que ça ne va pas être triste, tout en restant à une certaine hauteur…

Mais d'abord: faut-il y aller à vélo ? Où, dit plus crûment : est-ce utile de remplacer une sieste par quatre heures de pédalage en plein soleil ? Oui et non. D’abord parce que « toutes les forces physiques qui mettent ce monde en branle semblent s’être liguées contre l’homme debout. » Mais quand on cherche une « voie », et que le taôisme propose des étapes « assez longues et sans ravitaillement », la « voie cyclique » est peut-être ce qui convient le mieux à ce sportif du sud, à ce « cycliste tendance romantique musclé. » Et puis il y a, comme après tout effort physique ; à pied ou à vélo, une sorte de récompense. « Le Bon Faiseur qui récompense les cyclistes méritants a généralement placé au haut des cols d’agréables descentes qui font de l’air, sèchent la sueur et permettent d’oublier les tourments de la veille. »

« Cette montagne me va à gravir »

Dans ces récits on trouvera donc plein d’histoires, et aussi des références à quelques voyageurs ou nomades, comme Thoreau, Kenneth White ou Sylvain Tesson, ce qui n’a rien d’étonnant pour ces voyageurs qui préfèrent « l’ailleurs » au sens physique, mais aussi au sens intellectuel, un « Tibet mental ».
Suivons Bastide. Partons aux Pyrénées, à l’Etna, aux Baléares, au Canigou, au Ventoux, à l’Olympe… à la recherche de ces « cultures de l’altitude, tout ce que la longue mémoire des hommes et leurs croyances ont pu forger à partir de ces sommets. »

On relèvera, entre autres choses, un bref éloge de l’âne : « Qu’aurait été la méditerranée sans l’âne ? Une Laponie sans rennes, une Australie sans kangourous » ; de nombreux jeux de mots, aphorismes, néologismes, traits d’humour – il y a du Allais et du Vialatte dans l’air… – qui donnent un tour joliment décalé aux récits ; des citations comme ce proverbe d’Asie centrale : « Garde-toi de demander le chemin à qui le connaît, tu risquerais de ne pas t’égarer » ; et quelques pensées définitives et pacifistes qui relativisent notre présence sur terre et nos éternels questionnements : « Les armées ont avancé à cheval, les religions à dos d’âne. Les unes et les autres laissant derrière elles le même sillage de mouches et de crottin, de pisse et de sang. »

Ce que je pensais en ouvrant ce livre s’est avéré : ces récits – ce « concerto pour route et cyclo – sortent de l’ordinaire des journaux de voyages cyclotouristiques. La machine est bien là, elle est même le pivot des récits, mais elle est « l’outil commode pour arriver à mes fins personnelles », elle sert surtout à avancer sur la route, de préférence hors des sentiers battus, et est plus souvent prétexte à des bavardages philosophiques – mais une « philosophie du vélo (…) au même titre qu’il y a une philosophie de la clé de 12 ou une éthique du grille-pain » – qu’à des considérations techniques ou topographiques. Pari gagné, si c’était le propos de l’auteur. Très bon petit livre, qui peut être lu et relu – c’est important quand on n’emporte qu’un livre dans le sac à dos, ou la sacoche.

Les premières lignes : « Il s’avance debout au fond des couloirs du temps. L’homme. Avec quelques autres formes dont il partage l’espace, les termitières, les girafes, les autruches et les pingouins, les ours en colère, la pluie, le filet de fumée, il apprend à se tenir droit. Dressé. Bipède. C’est l’arbre qui lui explique tout ça. Et la montagne. »

Gérard Bastide – La Voie cyclique
Sommets méditerranéens à vélo
Editions Le Pas d’oiseau 2011.

http://gerardbastide.fr/sommaire.php

samedi 29 octobre 2011

J'ai lu "Le Béranès-Kyôto" d'Olivier Germain-Thomas

Le Bénarès-Kyôto est le récit d’un périple accompli par voie terrestre et maritime par Olivier Germain-Thomas, à travers une grande partie de l’Asie, qui correspond à la voie suivie par le bouddhisme. La première partie est un voyage en Inde, parcourue en train du nord au sud. Puis vient la Thaïlande, le Tonkin. La Chine, méconnue, le Japon, enfin. En voiture !

Les pays et les paysages

Olivier Germain-Thomas arpente l’Asie depuis trente ans, et il dit qu’il a été « piqué » par l’Inde. Un chroniqueur a écrit que sa sagesse est de savoir que « nulle clé, jamais, n’ouvrira les portes de l’Inde, ni la géographie et les saisons, ni 50 000 années d’histoire, ni l’entrelacs de ses mythes et ni ses dix religions. » Olivier Germain-Thomas, plutôt que de nous dire : « L’Inde, c’est ceci », se borne à constater : « L’Inde est » ou, dans l’un de ses autres récits : « l’Inde n’est nulle part. » Il écrit aussi : « Il faut se lever tôt pour étonner un Indien. Disons, être levé depuis quatre mille ans. » Ou encore : « Pour comprendre l’Inde, l’une des méthodes consiste à regarder un escalier en spirale après avoir bu trois whiskies. »
Bénarès est une ville aux « ruelles si étroites et si encombrées qu’y croiser une vache demande un art de toréador. » La vallée du Gange défile comme dans un film. « Passages au ralenti sur de vieux ponts métalliques qui grincent, accélérés alors que les touches multicolores des saris sont courbés sur les champs… » Pékin est livré aux démolisseurs, aux autoroutes urbaine, aux « foules mécaniques. » Mieux vaut rester dans les jardins « afin de préserver la Chine de Segalen, de refuser les canailleries du réel.»


L’art du voyage

Olivier Germain-Thomas a déjà plusieurs voyages à son actif. De l’expérience. Mais : « Les souvenirs de voyages j’en ai fait un tas. Quand le vent se lève ils s’envolent. » Et maintenant, avec le recul, est-ce qu’il faut encore voyager, et pourquoi ? Réponse possible : « Les voyages ont été mes écoles. Ils ont chambardés les raisons étroites, m’ont donné à voir l’envers du sable et du ciel. »On comprend vite que l’auteur n’est pas un adepte du tourisme de masse. Et qu’il préfère la solitude, la disponibilité, la lenteur. La lenteur – ou au moins l'absence de précipitation – est un credo. Laissons le temps de la découverte, les choses ont leur rythme « qui n'est pas celui de nos perceptions conscientes. » Pourtant, dans les premières lignes du Bénarès il écrit : « Maintenant je me hâte. Je sais que le temps est compté, certes le mien, mais surtout la durée où cette terre présentera encore des visages d‘une glaise antique. Rien ne semble pouvoir arrêter la machine à malaxer. À quand le safari vers la dernière tribu, le dernier dieu borgne, le dernier chant de pluie ? »
Olivier Germain-Thomas est un adapte de la disponibilité. « Être vide est un état de disponibilité, d'attente, d'état poétique sans colle aux pieds. C'est un état fragile à la merci de la moindre distraction. Soyons vacant, nous saisirons le murmure des choses. » Cette vacance, ce vide, si important pour certaines cultures, n'est pas un état naturel dans nos sociétés. Et pourtant, pour le voyageur, quoi de mieux que cet état de disponibilité, de « poétique sans colle aux pieds ? » La vacance, être vide, la disponibilité, sont des états nécessaires au voyage.
Quelques autres règles fixées par le voyageur : laisser à ses intuitions et impulsions le soin de choisir un itinéraire; s’imposer de ne jamais solliciter l’aide d’une agence de voyage; n’avoir aucune adresse de personnes à rencontrer sur place. « L’incertitude me plaît et m’inquiète. Les enfants connaissent cet attelage. »

Le sens du voyage

Une pensée de Montaigne (chez qui Olivier Germain-Thomas trouve des propos à rapprocher de l’enseignement du bouddhisme), est en exergue au Bénarès : « Mes pensées dorment si je les assieds. Mon esprit ne va si les jambes ne les agitent. »
Olivier Germain-Thomas pose et se pose les questions classiques : faut-il voyager, pourquoi ? Réponse. « Le clair : j’aime voyager, j’aime le mouvement des pas, la rencontre des regards, la récolte d’images sur des territoires inconnus, la contemplation d’une lumière qui n’est plus une fiction. L’obscur vient des simulacres du désir. Je cherche peut-être quelque chose dont j’ignore l’existence. Quel visage, quelle aventure, quelle grotte ? »
Certains moments peuvent être inoubliables. Et même plus forts encore. « Je n’étais plus un voyageur français du début du XXIème siècle, j’étais à la jonction du ciel et de la terre, un être jeté au sein d’une aventure stupéfiante impossible à comprendre, la même depuis les bisons de Lascaux ou les poteries de Banpo, une histoire qui… Arrêt de bus ! » Le voyage « ouvre, épuise, épure, charge, fait craquer les meubles familiers, fait apparaître les images d’un parchemin inachevé. Il nous rajeunit et nous patine. »

L’orient et l’Occident

Le récit est traversé de remarques sur les modes de vie et les cultures de ces deux entités. Et la confrontation n’est jamais simple. Comment expliquer les mœurs et coutume des habitants du « Pays de la Loi » (la France) à un chinois même lettré ? Comment expliquer que nous sommes à la fois « adeptes de la raison et des symétries, mais désordonnés, sentimentaux, girouettes ? » Que nous « courons derrière toutes nouveautés, mais refusons de bouger une vielle pierre ? » Que nos femmes sont « brillantes et émancipées, habiles dans les jeux des nuages et de la pluie, mais attentives aux enfants et au bœuf mironton ? »
Ailleurs, le point de vue chinois. « Les occidentaux ne comprennent rien à la Chine. Vous venez avec un fatras d’idées sur Confucius, Lao-Tseu, le bouddhisme et je ne sais quoi. Tout le monde s’en fout en dehors des vielles femmes. La Chine ancienne est morte pour toujours. Vous avez changé depuis Robin des Bois, non ? »
Plus loin, le point de vue japonais. « Expliquer la cérémonie du thé ou un jardin sec sont des aberrations. Les Japonais nous regardent en souriant leur enseigner ce qu’ils sont. Sodeska. C’est donc ça ! S’exclament-ils pour nous faire plaisir quand on décortique leurs poèmes, leurs danses, leur mentalité, leur érotisme et tout le tralala. Ensuite, ils vaquent. J’en ai connu qui ricanaient. »
Pour conclure : le Bénarès - Kyôto est un grand récit de voyage en Asie, l’un de ces récits de voyages qu’il faut garder dans sa bibliothèque. Récit au style limpide, écriture recherchée : pourrait être l u en classe ou servir pour les dictées si elles existent encore. Comme tous les grands livres, ne donne pas tout lors de la première lecture. À relire.

Les premières lignes. « Assis devant le fleuve, je suis retenu par le prodige le plus simple qui soit: un lever de soleil tandis qu’une famille (père, mère, deux filles, deux garçons) s’immerge. Cercles sur l’eau. Dans la rue, au-dessus des escaliers qui descendent vers la Yamuna, on entend un chant. Des hommes se frayent un passage en courant. Ils portent une civière sur laquelle une vielle femme est étendue. Son visage est peinturluré de rouge, la couleur des flammes qui l’attendent sur le bûcher. La foule s’écarte avec naturel, se referme avec indifférence. » Editions du Rocher 2007 ,repris en Folio en 2009.

mercredi 12 octobre 2011

J'ai lu "Mondial Nomade" de Philippe Pollet-Villard


« Ne m’indique pas mon chemin car je risquerais de ne plus savoir me perdre. »
Un homme invente un concept lié à un monde en pleine mutation – surtout des mutations de postes d’un pays à l’autre : le garde-meuble transparent, des hangars en blocs de verre à la périphérie des villes, dans lesquels celles et ceux qui changent de ville, voire de continent pour conserver un travail, mettent de côté leur « mobilier résiduel », ces objets qu’ils ont « cru posséder un jour pour toujours et qui vous ont possédé au point de vous donner l’illusion d’appartenir à une maison, une famille, un quartier, une nation. » Dans l’espoir de revenir, et de récupérer les commodes et fauteuils stockés à bon prix. Fortune faite, Rem vend son affaire et devient très riche, « condamné à être très riche pour cinq ou six cents ans. » Pas simple. Surtout si l’on pense que « les gens qui ne possèdent rien éprouvent moins de difficultés à retrouver les chemins de la liberté. »

Que faire avec tout cet argent, et une fois que l’on a jeté les médicaments à la poubelle et rompu avec le passé professionnel ? Une photo retrouvée dans le tiroir d’un bureau sera le déclencheur d’une sorte de quête de sens et le conduira en Inde, pays dans lequel des entreprises françaises ont délocalisé leur production et leur personnel français ; pays dans lequel des marques de vêtements gèrent des prisons et où des villes portent le nom de firmes automobiles. Bref, une sorte de cauchemar, règne absolu de l’argent. Là il se souviendra qu’il est déjà venu, quand il était « jeune aventurier parcourant le monde, arpentant le bord des routes. » Au bout de quelques jours et de quelques rencontres improbables « un monde se retraçait dans ses artères, le voyage reprenait place en lui. » Finalement, après des années « rectilignes » de vie professionnelle, il se rendra à l’évidence que « savoir voyager n’est peut-être pas beaucoup plus compliqué que savoir marcher, réapprendre ne demande pas de gros efforts. »

On sait que « dans un voyage ce n’est pas la destination qui compte, mais presque toujours le chemin parcouru, et les détours surtout. ». Rem devra choisir entre mensonge et vérité. « Depuis toujours les gens se moquent de connaître la vérité. Mentir fait partie du voyage, absolument. » Rem a rendez-vous avec son destin. En lignes courbes. Mais est-ce le plus important ?

Les premières lignes : « Rem Jean-Charles était un homme profondément bon qui avait bâti son empire, non sur le vide comme nombre d’entrepreneurs de ses contemporains, mais sur le trop-plein. Les très fameux et très populaires garde-meubles Mondial Nomade, vous vous en souvenez peut-être ? Eh bien, c’était lui. » Flammarion 2011.

mardi 20 septembre 2011

J'ai lu "Un cargo pour Berlin" de Fred Paronuzzi


Nour est une adolescente qui vit dans un pays que l’on reconnaitra sans peine, et avec une culture un peu différente de ce que nous connaissons ici, notamment en ce qui concerne l’amour et le mariage. Sur ce point au moins, un monde de lâcheté et de conventions. Tariq est un « jeune » pour qui « partir » est le mot le plus important. Pas le plus beau, non, mais le plus important. Tariq a le mot « partir » à la bouche. « Partir. Pas comme une invitation au voyage, non, plutôt une évasion. Partir parce qu’on se sait prisonnier d’une cage dont personne d’autre ne distingue les barreaux. Partir, car ici c’est sans espoir. » Tous les deux vont vivre des injustices, se révolter, s’enfuir, rêver de « prendre un cargo pour Berlin. » N’est-ce pas là un rêve qui peut mener loin ?

Pour partir d’ici, après une course dans le désert, il sera forcément question de bateau. « Nous, ce qu’on veut, c’est traverser. » Mais la mer est grande pour les yeux d’un enfant, et n’est pas rassurante. « La mer n’est pas bleue, comme on le raconte, mais plutôt d’un gris tirant sur le vert. Et elle semble en effet infinie. Des vagues ourlées d’écume déferlent vers la côte, puis repartent. On dirait un animal qui rampe, jamais apaisé. »

La traversée sera terrible. Puis l’Espagne bientôt en vue, ce « rêve que l’on peut, faute de le toucher, désigner tant il est proche. » Mais une fois de l’autre côté, les problèmes sont loin d’être réglés. La vie clandestine est pendant un certain temps la seule solution. Des jours à errer, à chercher de quoi survivre. Des jours à se demander quand pourra-t-on à nouveau « sentir bon » et surtout ne plus avoir peur. Des jours à penser à sa famille et aux autres, restés là-bas.

Les personnages sont bien typés, sans doute est-ce utile dans les livres pour la jeunesse. Il n’y a guère d’allusions, tout est clairement exprimé. La mère de Nour est bonne et généreuse mais ne peut rien faire sinon en cachette. Le père est borné, voire méchant – mais il pleurera, bien sûr. Le point de vue des émigrants, comme celui de « ceux d’en face » qui ont très peur de cette « invasion », est également bien dessiné. Non sans humour : « Sans déconner, si les Africains se mettaient à boire l’eau de mer pour traverser à pied, ils seraient bien capables de pisser tous en même temps, de l’autre côté, histoire de faire remonter le niveau… »

Un livre qui explique les sentiments de chacun, des deux côtés, qui montre les risques, les espoirs, les incertitudes.

Les premières lignes « Une peur féroce la marque de son empreinte. Elle la tient, impitoyable, fait ployer sa nuque, tandis qu’une vague nauséeuse lui soulève l’estomac au rythme des cahots. La chaleur est étouffante et, par instants, elle a le sentiment d’être ballottée dans un cercueil. » Editions Thierry Magnier 2011.

J'ai lu "Nos cheveux blanchiront avec nos yeux" de Thomas Vinau


Un livre qui place en épigraphe le fameux « Quand on aime il faut partir » de Cendrars est un livre qu’il faut regarder de plus près.
Soit un homme qui veut s’éloigner de sa compagne, parce qu’il ressent le besoin « d’essayer des choses ». L’un des moyens les plus sûrs pour mettre de la distance est le bateau, le bon vieux bateau de pêche qui reste plusieurs jours en mer. C’est donc par là que le périple – le road-movie, pour faire moderne – de Walther commence. Puis viennent les « îles sans routes » et les villes avec hôtels et personnel avenant. Lui « a l’impression de marcher au milieu d’une galerie de tableaux magnifiques ». Prague. Bruxelles. Les Flandres. L’Espagne. Et d’autres horizons. Si loin, et si près. « Je ne suis pas chez moi ici. Je ne suis nulle part chez moi. Il y a ce gros bloc de nuit et de temps qui nous sépare. Mais je n’ai pas la sensation de subir cette distance. Au contraire, elle est toute chaude. Elle me rapproche de toi. » Ce pourrait être la conclusion de la première partie « le dehors du dedans… »
La seconde partie, intitulée « le dedans du dehors… » raconte la fin de l’errance et l’installation du couple, avec cette femme qui a su le laisser partir, et revenir, avec des questions sur la vie « à ras de terre » et l’environnement. Bouleaux, mésanges, chansons douces remplacent le port, les bruits et les lumières du voyage. Un enfant remplace les compagnons de route.
Chaque chapitre est un petit poème en prose, un instantané, avec un titre et une douzaine de lignes. Les textes décrivent le réel avec beaucoup de poésie. Un livre qui sonne bien, doux, intimiste, presque mélancolique. Saluons également le projet éditorial de ce nouvel éditeur, et l’objet réussi que nous tenons dans nos mains.

Les premières lignes : « L’idée. L’idée de partir était comme un petit feu de bois placé au centre de son cerveau. Au bout de quelques temps, il comprit que les flammes ne s’éteindraient pas d’elles-mêmes. » Alma éditeur 2011.

J'ai lu "Ru" de Kim Thúy

Il est précisé au début du livre que « en français, ru signifie « petit ruisseau » et, au figuré, « écoulement (de larme, de sang, d’argent) » (Le Robert historique). En vietnamien, ru signifie « berceuse, bercer ». On ne peut pas dire que l’on est beaucoup bercé dans ce livre. Le souvenir qui reste après la lecture de ces souvenirs, de Saigon en Malaisie et jusqu’au Québec, est plutôt celui de l’agitation…
Par exemple celle de l’évasion d’un pays qui ne veut plus de vous – le Vietnam – et qui vous transforme en boat-people. « Les gens assis sur le pont nous rapportaient qu’il n’y avait plus de ligne de démarcation entre le bleu du ciel et le bleu de la mer. On ne savait donc pas si on se dirigeait vers le ciel ou si on s’enfonçait dans les profondeurs de l’eau. Le paradis et l’enfer s’étaient enlacés dans le ventre de notre bateau. »
Plus loin, dans un autre pays, il faudra reconstruire. Et l’auteur, enfant, se souvient des recommandations de ses parents. Par exemple celle-ci qui consiste à ne pas trop posséder. « Plus encore, ils nous ont offert des pieds pour marcher jusqu’à nos rêves, jusqu’à l’infini. C’est peut-être suffisant comme bagages pour continuer notre voyage par nous-mêmes. Sinon, nous encombrerions inutilement notre trajet avec des biens à transporter, à assurer, à entretenir. » Ailleurs la mère donne deux fruits à partager entre trois frères et sœurs…
Un très beau livres, avec des textes courts et incisifs, poétiques, mêlant le banal et l’insoutenable, le comique et le tragique, le quotidien et le rêve.

Les premières lignes : « Je suis venue au monde pendant l’offensive du Têt, aux premiers jours de la nouvelle année du singe, lorsque les longues chaînes de pétards accrochées devant les maisons explosaient en polyphonie avec le son des mitraillettes. » Editions Liana Levi 2009.

dimanche 4 septembre 2011

J'ai lu "Dans les forêts de Sibérie" de Sylvain Tesson

Quand on a lu les récits de voyages de Sylvain Tesson on s’attend à lire le récit d’une nouvelle grande traversée, à pied ou à cheval, à moto peut-être. Au vu du titre ce sera donc dans les forêts de Sibérie, cette fois. Erreur : Dans les forêts de Sibérie n’est pas un récit de voyage, mais le journal d’un séjour de février à juillet 2010 dans une cabane au bord du Baïkal. Tesson serait resté sur place ? Lui qui ne tient pas en place ? Allons voir.

« Je m’étais promis avant mes quarante ans de vivre en ermite au fonds des bois ». Cette très belle première phrase – qui deviendra peut-être un classique comme celle-ci à laquelle elle me fait penser : « J’avais une ferme en Afrique… » qui sait ? – permet de comprendre le point de départ. Après avoir bourlingué sur tous les terrains du monde, y compris en Sibérie, Sylvain Tesson débarque – est débarqué – un beau matin de février 2010, au bord du Baïkal, avec des livres, des cigares et de la vodka, des provisions, et un peu de matériel de haute technologie, qui tombera vite en panne… Le futur ermite « au seuil d’un rêve vieux de sept ans » gagne ses premières victoires, qui consistent à vaincre cette « envie de faire demi-tour lorsqu’on est au bord de saisir ce que l’on désire », et à ne pas considérer que « la glace a des airs de linceuls. » Sûr que « la présence des autres affadit le monde » et que « la solitude est cette conquête qui vous rend jouissance des choses » Tesson regarde le camion s’éloigner en pensant : « Je vais enfin savoir si j’ai une vie intérieur. »

Une « vie sobre et belle »

Première constatation : la vie d’ermite ressemble à celle du grimpeur. « Je découvre le vertige de l’ermite, la peur du vide temporel. Le même serrement de cœur que sur la falaise – non pour ce qu’il y a dessous mais pour ce qu’il y a dedans. » Et première question : qu’est-ce que « être libre de tout dans un monde où il n’y a rien à faire » ?
Les réponses arrivent vite. « Prodigieux comme on se déshabitue vite du barnum de la vie urbaine. »
Les tâches sont quotidiennes, répétitives, utiles. La journée est ponctuée de « mesures dont le battement constitue un solfège. » Ces travaux sont les « immenses événements de la vie dans les bois ». Et si les rafales de vent ralentissent le travail, elles ne l’interrompent pas. Quand « il y a plus de vérité dans les coups de ma hache et le ricanement des geais » la psychologie peut aller se rhabiller. Et quand on maîtrise son sujet, que peut-il arriver ? « L’ennemi c’est la nouveauté. » Alors…
« L’homme libre possède le temps » L’homme libre a le temps de réfléchir, de contempler, de voir des choses qu’il n’avait jamais vues. « Ce matin l’aube s’empêtre dans les tulles. » Le soir c’est le retour de la pêche, avec deux ou trois ombles. Le feu crépite. Même si certains jours « la grêle brouille le bronze des taïgas », il faut admettre que « le paradis aurait dû se situer ici : une splendeur infaillible, pas de serpents, impossible de vivre nu et trop de choses à faire pour avoir le temps d’inventer un dieu. »
Si « la solitude (c’est) ce que les autres perdent à n’être pas auprès de celui qui l’éprouve » il reste que « le chagrin de ne pas partager avec un être aimé la beauté des moments vécus » est une « morsure douloureuse ». Ce serait bien plus beau si je pouvais le dire à quelqu’un, disait un alpiniste seul au sommet d’une montagne, dans un dessin de Samivel. L’écriture étant également un moyen de tout raconter au retour, Tesson écrit un « journal intime pour lutter contre l’oubli, offrir un supplétif à la mémoire. » Un journal intime de l’immensité… Cigares, vodka. La pluie. Mais un toit. « La pluie a été inventée pour que l’homme se sente heureux sous un toit. » Alors un jour, au milieu du séjour : « Rien ne manque de ma vie d’avant. »

Rendre hommage à nos rêves d’enfant

Tesson connait bien la Sibérie et le Baïkal. Il ne découvre donc pas totalement les lieux qui l’entourent. La découverte est dans le temps. Il a le temps de s’aventurer loin de sa cabane, à pied, ou en kayak. Et il découvre cette région durant deux saisons, donc dans des conditions très différentes. Il a toujours autant de facilité à décrire d’incroyables randonnées et à nous faire vibrer au récit de ses incursions dans « le royaume d’en haut ». Les bivouacs à -25°, les orages terribles, les conditions surhumaines – pour nous – sont le lot commun de cet homme qui pense que l’on peut, que l’on doit se réveiller de temps en temps avec le ciel comme plafond et les étoiles ou le soleil comme lumière. Ce ne sont pas quelques tempêtes, quelques lynx, des milliards de moustiques ou quelques ours bruns qui doivent empêcher le rêve. Les chiens couchés. Le kayak remonté. Les poissons qui grillent. La musique de la houle. « La vie ne devrait être que cela : l’hommage rendu par l’adulte à ses rêves d’enfant. »
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, des rencontres il y en a, même dans les confins de la Sibérie. Un jour Tesson s’ennuie, équipe un traineau et part pour rendre une visite à son plus proche voisin, à 60 kilomètres, soit trois jours de marche sur le lac gelé. Parfois ce sont les visites – bruyantes et alcoolisées, russes, quoi – qui viennent interrompre sa solitude. Des trappeurs, mais aussi des escouades de 4X4 de ces nouveaux russes riches qui eux aussi adoptent le lac comme terrain de leurs jeux.
Il y a aussi les rencontres avec les animaux. Des oiseaux, deux chiens.
Enfin, si les températures de l’hiver descendaient vers les -30°, au moins le sol gelé facilitait les déplacements. Au printemps, c’est « un spectacle qui devait consterner les généraux prussiens » : c’est le dégel, la débâcle. Plus rien ne tient, ni le sol, ni la glace. Eclairs, vent, orages, déluges, tout se défait en quelques heures.

Le Credo des cabanes

Ne plus avoir une opinion sur tout, ne plus être obligé de répondre au téléphone, ni de s’indigner… mais mener une « existence resserrée autour de gestes simples », une existence dans laquelle l’homme n’accapare pas l’attention de l’homme, dans laquelle chaque acte ne se déroule pas au détriment de mille autres, passer une journée, une vie « à ne pas nuire » à aucun être vivant de cette planète, voilà quelques réflexions, quelles réponses de Sylvain Tesson à l’issue de ce séjour. Ne plus être un « chasseur-cueilleur d’un monde dénaturé » avec un caddie pour emblème, mais vivre avec économie, « vivre replié dans un espace que le regard embrasse, qu’une journée de marche permet de circonscrire et que l’esprit se représente. »
Tesson a semble-t-il au moins provisoirement fait le tour des voyages aux longs cours. « J’étais enchaîné à l’obsession du mouvement, drogué d’espace. Je courais après le temps. Je croyais qu’il se cachait au fond des horizons. » Ce séjour lui aura permis de comprendre qu’ « il suffisait de demander à l’immobilité ce que le voyage ne m’apportait plus : la paix. » Il dit n’être ni vagabond, ni rebelle, ni hacker, ni anarchiste, mais simplement ermite, celui « qui se tient à l’écart, dans un refus poli », de la rumeur et de la fureur du monde ; celui qui vit, qui peuple « la seule partie qui vaille : l’instant » et prône quelques principes, comme le principe de non-délégation – pas de voiture incite à marcher, pas de supermarché incite à pêcher, pas de chaudière incite à fendre du bois, pas de télé incite à lire – et principe de proximité.

« Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l’inspiration sortir. »

Au terme de la lecture nous avons le récit d’une expérience. Une expérience personnelle très bien traduite avec la langue que cet auteur sait bien utiliser. La langue est belle, les mots souvent simples et clairs – pas de « novlangue, ce qu’il déteste – avec parfois une pointe d’humour à la Cioran. (« Pourquoi cette foutue porte ne s’ouvre-t-elle jamais sur une championne de ski danoise venue fêter ses vingt-trois ans sur les bords du Baïkal ? ») Tesson est-il un adepte du « pofigisme », ce « profond mépris envers toute espérance », cet « état de passivité intérieure corrigée par une force vitale », autre façon de décrire l’âme russe ?
Chacun tirera ce qu’il voudra, ce qu’il pourra de ce livre dans lequel Tesson propose des réflexions et une vision du monde que son séjour lui permettent de définir, en comparaison ou en opposition de notre mode de vie occidental, On retiendra par exemple cette très belle phrase : « Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l’inspiration sortir » ou encore la réflexion suivante : « le froid, le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus chers que l’or. Sur cette Terre surpeuplée, surchauffée, bruyante, une cabane forestière est un eldorado. »
Il s’agit de l’un de ces livres qui permettent à chacun de nous de puiser un peu plus de force pour tenter de sortir d’une condition est peu trop conditionné. Les conclusions de Sylvain Tesson à l’issue de son séjour au Baïkal ne sont pas toujours faciles à entendre (« j’ai été libre car sans l’autre, la liberté ne connait plus de limite ») mais elles sont à écouter.
Terminons par cette pirouette, cette répartie qui semble un peu facile, et qui pourtant décrit avec humour mais aussi avec consternation notre monde mercanto-peopolitisé, et, par opposition, un autre monde qui pourrait exister  et dans lequel « Oh ! Mais c’est Madonna ! » deviendrait : « Ciel, une grue cendrée ! »

Les premières lignes : « Je m’étais promis avant mes quarante ans de vivre en ermite au fond des bois. Je me suis installé pendant six mois dans une cabane sibérienne sur les rives du lac Baïkal, à la pointe du cap des Cèdres du Nord. Un village à cent vingt kilomètres, pas de voisins, par de routes d’accès, parfois une visite. L’hiver, des températures de -30°C, l’été des ours sur les berges. Bref, le paradis. J’y ai emporté des livres, des cigares et de la vodka. Le reste – l’espace, le silence et la solitude – était déjà là. Dans ce désert, je me suis inventé une vie sobre et belle. » Gallimard 2011.

samedi 13 août 2011

J'ai lu "Tibet. Une histoire de la conscience" de J-P Barou et S. Crossman


Il existe le monde visible, que nous connaissons bien. En gros c’est le monde occidental, celui du « progrès », un monde dans lequel la matière est inerte et la raison dominante. C’est le début de l’introduction de Tibet. Une histoire de la conscience, un essai pas toujours facile mais extrêmement intéressant de Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou. Et d’autant plus d’actualité en cette période – été 2011 – au cours de laquelle des changements interviennent à la tête du gouvernement – en exil – du Tibet. Ce livre est donc l’occasion de parler du Tibet, des vicissitudes politiques à différentes périodes de l’histoire de ce pays, mais surtout de ce fonctionnement particulier de « l’esprit, comme matière non pas inerte, mais vivante, plastique », d’une « modernité » autre que la nôtre, qui serait « intérieure, spirituelle », explorée grâce à une pratique méditative, et qui pourrait être une « aire de la conscience, comme il existe une aire de la parole ou de la mémoire. » Autrement dit : peut-il y avoir une « conscience mentale » comme il y a une conscience olfactive, gustative, tactile ? Et comment pouvons-nous l’expliquer ? Et comment expliquer cet « étrange continuum des réincarnations » des dalaï-lamas, ce « passage d’une conscience travaillée, éveillée, dans un corps prédisposé à l’accueillir, singularité que nos neurosciences n’homologuent évidemment pas » ? Partons à l’aventure…

«Enfin il se murmure qu’une vision est advenue au régent»

Cet essai va en permanence entremêler l’histoire classique, événementielle, et celle « plus inédite, avec ses propres lois, de la conscience. » Il commence par une partie historique.
Le premier chapitre revient longuement sur la « désignation » de Tenzin Gyatso, le quatorzième dalaï-lama, en 1933, et de tous ces phénomènes que nous avons du mal à expliquer : visage d’un mort tourné vers l’est, visions qui montent des eaux d’un lac, augures, « naissances extraordinaires » et autre épreuve de reconnaissance des objets. Jusqu’à l’entrée d’un enfant de quatre ans et demi, chef spirituel et temporel du Tibet – l’actuel dalaï-lama – dans Lhassa le 8 octobre 1939. Quels mots employer ? Succession ? Intronisation ? Réincarnation ? Commence alors une éducation qui va en faire autant un homme informé du monde « matériel » qu’un guide spirituel, un « guide des consciences ». Ce qui passe notamment par la connaissance approfondie de notions comme celle de la compassion et l’étude des maîtres de la philosophie bouddhique.
Dans un second chapitre les auteurs nous font remonter en 792. L’ère des premiers monarques tibétains. La période de l’affrontement, lors du « concile de Lhassa », entre la « voie indienne » et la « voie chinoise », deux conceptions du bouddhisme. Résumé : chaque camp se considère dépositaire de la « porte » et de la méthode qui donnent accès à l’esprit. Pour les Indiens « c’est seulement graduellement, pas à pas, qu’on approche de la conscience. Pour les Chinois, la porte d’accès s’ouvre d’un coup, subitement, comme poussée par un vent fort, sans marche à gravir. » Eveil subit, immédiat, contre éveil graduel. Chapitre passionnant sur ces joutes – qui ne sont pas sans rappeler certaines séparations dans d’autres Eglises –, leurs différences, et les conséquences du choix de la voie graduelle et de l’installation de ce bouddhisme comme religion officielle du Tibet, pays pourtant alors de plein pied dans une histoire conventionnelle pleine de fracas et d’intrigues, comme partout ailleurs dans le monde. Ce chapitre aborde également la notion de « conscience tantrique » et certains phénomènes que les yogis seraient capables de réaliser comme le « powa », ou sorte de « séparation de la conscience de son assise corporelle de manière à précipiter la réincarnation. » Ecoutons encore l’actuel dalaï-lama : « La théorie de la réincarnation n’est pas une simple affaire de foi, mais peut être classée dans les phénomènes « légèrement cachés », susceptibles d’être vérifiés par déduction. »
Le chapitre 3 traite en détail du Kalachakra, un enseignement, une « technologie de l’éveil », que l’on traduit par « roue du temps », et des mandalas, ces spectaculaires – pour un œil occidental comme le mien – et flamboyantes figures de poudres réalisées par les initiés et qui pourraient bien servir à activer l’imaginaire pour accélérer l’éveil de la conscience. Cet enseignement entrera au Tibet au début du XIe siècle et donnera naissance – en simplifiant – à un renouveau du bouddhisme, à la lignée des dalaï-lamas et au continuum des réincarnations. Le Potala sera construit en 1645 et deviendra le centre politique et religieux du pays. Ce chapitre se poursuit par l’histoire. La « triste histoire des pontifes assassinés » comme on pourrait la trouver en Italie ou ailleurs ; l’histoire de la société, l’histoire des rivalités, l’histoire de l’arrivée de « l’idéologie rouge».
Le 17 mars 1959 le chef spirituel et temporel du Tibet fuit les obus de l’armée populaire de Mao qui s’écrasent sur son palais et prend le chemin de l’exil.

«Quand on a tout conquis sur terre, que reste-il encore à conquérir? L’esprit!»

Le chapitre 4 nous ramène à la période contemporaine, et aux rencontres entre la raison occidentale et les pratiques du bouddhisme tibétain. Idées forces : sortir du dualisme corps / esprit longtemps professé par les philosophies occidentales ; regarder de plus près et sans a priori comment fonctionne la méditation et ce travail qui conduit à « l’éveil » et à ses probables conséquences.
Des physiciens, des neurobiologistes vont approcher la « conscience » tibétaine à la recherche d’une « fonction mentale » soupçonnée, traquée, mais pas encore détectée dans le labyrinthe de notre cerveau. Un « improbable dialogue » qui débouchera pourtant sur des interrogations de part et d’autre. Des rencontres entre une nation de « moines » à la limite de la société féodale, et des « scientifiques » occidentaux dont J-P Barou et S. Crossman parlent déjà dans Enquêtes sur les savoirs indigènes (Gallimard Folio Essai). « Evidemment, tout cela est mystérieux, écrit l’actuel dalaï-lama, non prouvé scientifiquement ». Lui qui s’est souvent prêté à des expériences scientifiques occidentales. « Mais à un niveau spirituel, il doit exister certaines forces. » Peut-être des forces comme celles qui animent la pensée « globale, arborescente » de ceux que l’on appelle nos « surdoués », ou nos « enfants remarquables ».
Cet essai est indispensable pour une « culture tibétaine ». Bien qu’écrit « avec une narration au bord parfois du romanesque » comme les auteurs l’avouent, ce ton donne justement un bon rythme de lecture et facilite probablement l’ingurgitation d’un contenu important, extrêmement documenté, et qui ne manque pas de questionner l’occidental et sa culture.

Les premières lignes : « Rien. Pas un mot, pas de chair, seulement des orbites creuses désignant la direction nord-est. Aucun lien de sang, de parenté, aucune assise visible. Un garçonnet dont nul ne connaît rien, pas même l’existence – quoiqu’il semble, lui, savoir pas mal de choses –, un petit fermier extrait de sa broussaille, de ses habits grossiers en peau de mouton, va se voir intronisé quatorzième dalaï-lama, « océan de conscience », prendre la succession du treizième de la lignée décédé à Lhassa, capitale du Tibet, deux ans auparavant. Au moment de la passation des pouvoirs, ces deux êtres semblent se saluer, se reconnaître, sans pourtant s’être jamais vus. » Éditions du Seuil 2010.

J'ai lu "Les Vents de Vancouver" de Kenneth White

Kenneth White Les vents de Vancouver, escales dans l’espace-temps du Pacifique Nord Kenneth White nous a déjà emmené dans des contrées ...