Affichage des articles dont le libellé est Romans. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Romans. Afficher tous les articles

lundi 7 avril 2014

J'ai lu "L'égaré de Lisbonne" de Bruno d'Halluin



Bruno d’Halluin
L’égaré de Lisbonne
Éditions Gaïa, 2014
246p, 18€ 

Après la relation d’un récit de voyage sur les mers – La Volta - Au cap Horn dans le sillage des grands découvreurs, éditions Transboréal, 2004 – Bruno d’Halluin s’était déjà frotté au roman historique, avec Jon l'Islandais (Gaïa 2010). Et déjà avec la même époque en arrière-plan, le XVe siècle. Et déjà avec un sujet identique : des explorateurs qui, à bord de voiliers de plus en plus performants, repoussent les limites du monde connu. C’est dire si la période et l’exploration maritime sont les thèmes chers à l’auteur, qui récidive avec ce roman, particulièrement réussi : L’égaré de Lisbonne.

Le roman débute en 1500. L’histoire est racontée par Joao Faras, médecin et cosmographe. La première partie se déroule en mer et est très agitée, effroyable. Ça tangue, ça roule, ca tempête, ça vomit, ça gueule, ça prie, ça chavire, ça naufrage, beaucoup meurent, et quelques uns survivent.
L’expédition de treize nefs et caravelles commandée par Pedro Alvares Cabral est entraînée jusqu’à la terre de Vera Cruz (le Brésil), contourne le cap de Bonne-Espérance, navigue le long de la côte orientale de l’Afrique, et subit tant de déboires et de pertes qu’on ne sait plus si l’on est encore humain. « Dans ma tête, je passais en revue les hommes que je ne reverrais jamais. A vrai dire, je ne regrettais ni la perte du pilote, ni celle du proscrit. Je me sentais même soulagé par leur disparition. La mer m’aurait-elle rendu si mauvais, jusqu’à me réjouir de la mort de ceux qui me perturbaient ? Heureusement, je ressentais aussi quelque pitié pour eux, ce qui me rassurait sur mon degré d’humanité. »

Au retour – deuxième partie du roman – ça n’est pas gai pour tout le monde, surtout après un échec comme celui de cette armada. « On représente la face sombre de l’Histoire : l’échec, la mort. On gêne les projets du roi. Alors on nous met de côté et on nous demande de nous taire. » Oui les vicissitudes de la géopolitiques existent déjà, ainsi que les rivalités entre peuples et surtout entre souverains. A cette époque ça ne rigolait pas : il s’agissait rien moins que de se partager le monde… Et il fallait protéger les cartes, plus ou moins fiables, mais régulièrement mises à jour en tenant compte des nouvelles découvertes.

En 1502 l’aventure continue, des marins remontent le Tage et rentrent au port (Vespucci…), d’autres en partent. L’imprimerie bouleverse la tenue des cartes ; de Florence arrive un art à la belle réputation. Lisbonne aussi change. La ville est très bien rendue, avec beaucoup de descriptions (le port, les collines) mais également son ambiance, ses bruits, ses métiers, et aussi les problèmes liés à la « conversion forcée » des juifs en 1497. « Un léger vent d’ouest tempérait les premières chaleurs. La marée commençait à monter, inversant peu à peu le cours du Tage. Le soleil déclinant faisait scintiller de jaune les rides du fleuve. A cette heure, l’estuaire méritait bien son nom de mer de paille ». 

L’égaré de Lisbonne est un roman sur l’Histoire, sur la navigation, sur la découverte des autres, du monde, de soi, un roman sur la vie, sur l’amour, sur l’espionnage, sur les espoirs, sur les choix : entre les périls de la terre (la peste, les tremblements de terre, les lynchages) ou ceux de la mer (les tempêtes, les risques du voyage et des terres inconnues), entre le judaïsme ou le christianisme. Roman à cheval sur deux périodes, le Moyen Age et la Renaissance. Roman vivant, documenté, riche, agréable à lire, qui transportera le lecteur dans un autre monde. Ou plus exactement, de l’Ancien vers le Nouveau Monde…

Né en 1963, Bruno d'Halluin s'est familiarisé avec la navigation sur le lac d'Annecy, d'où il est originaire. Informaticien, moniteur de voile, il a bourlingué le long des côtes bretonnes, vers l'Irlande, dans les Caraïbes et autour du cap Horn. Il a publié deux romans.

dimanche 16 mars 2014

J'ai lu "Mustang" de Frédéric Doré



Frédéric Doré
Mustang
Éditions de La Table ronde, 2014
160p, 16€

L’histoire racontée dans ce roman est finalement très simple et banale. A New York, Manhattan, dans une petite entreprise, un « bureau d’études », une start-up à l’américaine, s’agitent, ici comme ailleurs, quelques hommes, informaticiens et chercheurs, qui préparent les futurs voyages pour tous dans l’espace La recherche de financements et la communication sur des projets un peu aléatoires sont les principales occupations. Mais les dizaines d’heures passées devant les écrans des ordinateurs ne peuvent pleinement remplir une journée, ni une vie. Alors bien sûr il y a les à-côtés, les rencontres, les amitiés, les liaisons, l’amour, qui vont faire ou défaire le quotidien, l’avenir.

Dans ce roman on croise un petit nombre de personnages. Le narrateur, qui, après une thèse à Paris, est embauché par la start-up, qui va décrire ce petit monde et l’ambiance dans laquelle elle évolue. Sterling, le patron angoissé, qui tente de protéger sa petite troupe des turbulences de la crise, qui a besoin d’un panneau de basket dans son bureau pour calmer ses nerfs. Balandier, l’autre boss, plus taciturne, celui qui donne les orientations, qui valide les projets, qui a la confiance de l’équipe. Emily, la petite amie du narrateur, qui travaille dans une agence de voyage, qui essaie de garder tout son monde en équilibre, notamment Barry, son père, et Lucinda, l’excentrique, la sœur de sa mère. Eunice, l’infirmière qui survit comme elle peut et qui va s’occuper de Laura. Laura, fragile, un peu perdue, et qui va déclencher la tempête sans le vouloir.

Ça n’est donc pas le milieu dans lequel se déroule cette histoire qui va captiver le lecteur. C’est l’histoire en elle-même, simple, romanesque, une histoire ordinaire mais qui broie les cœurs des protagonistes, et des lecteurs. C’est aussi et surtout le style de l’auteur. Finalement lui aussi assez simple, d’une grande sobriété, qui raconte sans trop en dire, sans esbroufe, sans musique de fond trop bruyante. On ne voit pas le temps passer ni les pages défiler. On se laisse facilement emmener vers la fin. L’histoire se termine dans le désert du Nevada. La crise est passée, les investisseurs sont revenus. Mais l’équipe s’est éparpillée. Les masques sont tombés. Chacun a trouvé une autre place. Définitive ou non, personne ne le sait vraiment.

« Vous voyez le nuage de poussière derrière ces barrières qu’on aperçoit là-bas ? C’est un troupeau de mustangs. (…) Impossible de les approcher, ils sont complètement sauvages. Peut-être auront-ils disparu demain. Ils ne restent pas au même endroit. Ils trouvent un autre lieu désertique et on ne les revoit jamais. »

dimanche 22 septembre 2013

J'ai lu "En mer" de Toine Heijmans



Toine Heijmans
En mer
Traduit du néerlandais par Danielle Losman
Christian Bourgois éditeur, 2013
Prix : 15€

Donald est un homme ordinaire, qui mène une existence (trop) ordinaire, et qui a déjà subi pas mal de défaites et d’humiliations. Il a passé une partie de sa vie à « faire des choses dont je sais qu’il vaudrait mieux ne pas les faire. Mais je les fais quand même » entouré de personnes – les collègues et d’autres – pour qui « l’intrépidité ne leur est plus indispensable. Ils se passent aisément d’aventure. » Un jour il se dit que « le moment d’être ambitieux m’a semblé révolu » et se demande par quoi remplacer « le bureau, les deals, les entretiens d’évaluation, ces inutiles ingrédients de la vie ». Hagar, sa femme, lui susurre que « c’est agréablement calme, tu sais, quand tu n’es pas là » ou « je voudrais tellement que tu sois un adulte. Un homme qui prend des décisions. » Alors un congé sabbatique, un voilier et quelques mois de navigation en solitaire s’imposent. Suivis de quelques jours en mer avec Maria, sa fille. Histoire de lui proposer une belle aventure, de « faire en sorte que ça veille la peine » et de montrer à Hagar « qu’elle s’est inquiétée pour rien. »

En mer est un roman qui raconte comment un homme se mesure aux éléments pour se confronter avec lui-même. Donald est-il capable de traverser la mer du Nord, du Danemark jusqu’en Hollande sur son voilier « vieux mais robuste » ? Est-il capable d’emmener sans risque Maria, sa fille de sept ans, dans cette aventure ? Rien de mieux que cette courte traversée pour le démontrer. Et rien de mieux qu’une bonne tempête pour savoir jusqu’où l’on peut aller. « J’allais montrer à Maria ce que savais faire, la rendre fière de moi. » Pourtant, dès le début du roman, en pleine mer, sur le petit voilier rouge, c’est le drame : « Maria a disparu, et son ours polaire aussi. » Faut-il appeler les secours ? Subir une nouvelle humiliation ? Comment Donald va-t-il se sortir de cette situation ? Qu’est-il arrivé à Maria ? Comment une enfant peut-elle disparaître d’un voilier sans que l’on pense au pire ? Est-ce qu’on peut être plus fort que la mer ?

« Les gens normaux évitent l’aventure – ils ont raison. Quand tu escalades une montagne, ton sort est entre les mains de la montagne. Qu’est-ce que ça peut lui faire, à la montagne, si tu tombes ? Mon sort est entre les mains de la mer. Qu’est-ce que ça peut lui faire, à la mer, si j’échoue ? Jusqu’à présent, je voyais dans la mer une compagne, une amie pour faire route ensemble. (…) Mais la mer ne peut pas être une amie. L’eau n’a ni sentiment ni histoire. Elle ne fait rien, elle est, c’est tout. Si elle t’assassine, si elle te noie, il n’y a là rien à chercher que ta propre stupidité. La mer n’est ni une amie ni une ennemie. »

Évidemment on ne dira pas ici ce qui va se passer ni comment tout cela va se terminer. Quelques phrases peuvent mettent le lecteur sur des pistes, vraies ou fausses. « Les enfants ne distinguent pas le rêve de la réalité. » Les adultes, si. Mais « parfois ce serait bien que les adultes en fassent autant. » Ou bien cette-ci, dès le début du livre : « Alors tout se sera passé comme j’ai tellement voulu que ça se passe. » Mais on ne peut en dire plus…

A partir de la disparition de Maria le roman devient évidemment plein de suspens, et le romancier même en parallèle les chapitres consacrés au passé de Donald – c’est comme ça que petit à petit s’éclaire cette histoire – et ceux qui racontent ses actes plus ou moins désespérés dans la tempête ou, plus tard, sur une mer moins agitée, mais toujours hantés par la culpabilité. Par la résignation, aussi ? « Je n’ai pas le choix. Je ne suis plus maître à bord. » Les phrases sont souvent courtes, notamment dans les passages avec une grande tension, dans les moments de panique. Une dramatisation parfois un petit peu excessive à mon goût, mais un bon roman qui se lit vite – car lorsqu’on est dans la tempête on n’a pas le temps de rêvasser.

L’auteur
Toine Heijmans est né en 1969 à Nimègue, aux Pays-Bas. Il est l’auteur de reportages. En mer est son premier roman, paru en 2011. Il a reçu un très bon accueil des critiques autant que des lecteurs et a été traduit en allemand, en hongrois et en danois. La sortie en salles de son adaptation cinématographique est prévue aux Pays-Bas pour la fin de l'année 2013.

samedi 1 décembre 2012

J'ai lu "Knulp" de Hermann Hesse


Hermann HESSE – Knulp
Traduit de l’allemand par Hervé du Cheyron de Beaumont
Calmann-Lévy, 1972
Le Livre de poche / biblio roman N° 3247

« La route s’enfonçait, toute droite, dans le bleu tendre du ciel, où le monde semblait prendre fin. »

Knulp est un vagabond. Il n’a « aucune disposition pour le travail ». Il mène une existence de chômeur qui le voue à l’illégalité et au mépris. Toléré par les gendarmes qui respectent « sa supériorité intellectuelle, et à l’occasion, le sérieux », Knulp erre de par le monde. « On le laissait aller » ainsi qu’un chat qui partage la maison et la vie de ses maîtres. Chaque soir avant de s’endormir il tire « quelques feuillets de sa bibliothèque de route » qui se compose de « poésies et de maximes qu’il avait recopiées et d’une liasse de coupures de journaux. » Le sud de l’Allemagne est le territoire d’attache de ce nomade (si l’on peut dire…) Il y revient toujours. « Amour de la terre natale » ? ou « inquiétude singulière » de mourir éloigné de cette terre ?

Le roman commence alors que Knulp sort de l’hôpital et revient dans le village de son enfance. Il est malade et fatigué. Comme épuisé par des années d’errance. Mais on se presse pour l’accueillir. Il s’installe chez Rothfuss, le tanneur, et sa femme. Qui n’ont bien sûr pas le même point de vue que lui sur la vie, le travail, la liberté. « On apprend toutes sortes de choses en voyageant » dit Knulp. « Mais nous autres, nous avons au moins une maison, un métier et une gentille femme » répond Rothfuss. Certes, une chambre bien chaude en hiver, c’est appréciable. « Mais se marier pour ça, ça n’en vaut pas la peine. » Certes « un homme qui travaille, qui fait son chemin dans l’existence a un sort plus heureux à bien des égards, mais il n’aura jamais les mains aussi belles, aussi délicates ni une allure aussi légère, dégagée. » Certains pensent que Knulp s’est avili, qu’il est « resté à l’écart, bohême, éternel spectateur ». Lui estime que d’être élégant comme un prince même quand on crève la faim « ça aura meilleure allure, et puis ça me fait plaisir. » Mais on le sait, la liberté a un prix : la solitude. Et la vie a une fin. Knulp revient au pays natal parce que « les longues années d’errance s’amenuisaient dans son souvenir, lui paraissaient négligeables, tandis que le temps mystérieux de l’enfance prenait à ses yeux un éclat et un charme nouveau. » Les premiers souvenirs, les premiers sillons qui se gravent dans la mémoire, – « la lumière et le parfum, les bruits et les odeurs du pays natal » – sont peut-être les plus importants.

Knulp a-t-il eu « raison de suivre sa nature (…) de parler à tout le monde, comme un enfant et de gagner tous les cœurs, de raconter de belles histoires à toutes les femmes et de croire que chaque jour est un dimanche » ? De préférer la servante à la bourgeoise ? De contempler ce qui est passager, éphémère (la beauté, un feu d’artifice…) « non seulement avec joie mais aussi avec compassion » ? De faire au mieux avec « la souffrance qui s’attache à toutes les relations humaines » ? De passer ses journées « plus souvent couchés dans l’herbe que debout sur nos jambes » ? Comme souvent en présence d’un être « libre », les humains moins libres ne savent pas trop sur quel pied danser. Est-ce lui qui a raison ? Est-ce seulement un raté, un égoïste, voire un profiteur ? Knulp est-il l’un de ces hommes nécessaires à l’existence des autres, ces vagabonds que nous n’osons pas être et qui portent en permanences « un peu de la folie et du rire d’un enfant » ? Au lecteur de trouver sa route. «C’est à chacun de nous de se faire une idée de la vérité et de l’ordre du monde».

Attention : chef-d’œuvre. Apologie de la liberté, du désintéressement, mais aussi magnifique texte sur la solitude. À avoir dans la bibliothèque – à côté du récit des pérégrinations « hasardeuses » d’un autre « rêveur des chemins du vaste monde », les Scènes de la vie d’un propre à rien de Joseph von Eichendorff. À lire et à relire.

Les premières lignes : « Au début des années quatre-vingt-dix, notre ami Knulp fut hospitalisé plusieurs semaines. À sa sortie de l’hôpital, à la mi-février, il faisait un temps détestable et Knulp se sentit à nouveau fiévreux après quelques jours de marche. Il se mit alors à la recherche d’un nouveau gîte. Les amis ne lui manquaient pas : il eût trouvé un accueil chaleureux dans presque toutes les petites villes de la région. Mais il était d’une fierté singulière, à tel point qu’un ami s’estimait honoré lorsque Knulp acceptait d’être son obligé. »

dimanche 11 novembre 2012

J’ai lu « Scènes de la vie d'un propre à rien » de Joseph von Eichendorff


Joseph von Eichendorff
Scènes de la vie d'un propre à rien 
Éditions Phébus collection Libretto.
Texte français de Madeleine Laval et Robert Sctrick

Le voyage et l’amour : tels sont les deux sujets de ces Scènes de la vie d’un propre à rien, récit de Joseph von Eichendorff. Pour faire simple : Un « propre à rien » qui se dore au soleil pendant que son père s’épuise au moulin finit par partir sur les routes. Pour voir. Il devient jardinier, puis receveur dans un château viennois. Il tombe amoureux d’une femme qu’il pense inaccessible. Pour fuir l’amour, un seul remède : la route. Vers l’Italie. Après diverses aventures il revient à Vienne. Il apprend alors que rien ne s’oppose à ce qu’il retrouve la femme aimée.

Joseph von Eichendorff (1788 - 1857) est l’un des « romantiques allemands. » Il a mené une existence quasi insignifiante. Il a fait quelques voyages à travers l’Europe, mais a toujours rêvé de visiter l’Italie, pourtant décrite dans ces Scènes. Ce besoin de partir, de voyager, sera également transposé dans ses autres récits et ses poèmes, essentiellement centrés sur le vagabondage et l’aventure, et qui ont servi à construire le mythe du Wanderer, ce voyageur lancé sur les « improbables chemins du monde ». Un ton léger, voire ironique, caractérise ce « désenchanté discret », frère de Nerval.

Le vagabond selon Eichendorff

Le vagabond selon Eichendorff porte une grande veste avec d’énormes poches. Dans ces poches : linge, rasoir, trousse de voyage. Et un violon, accessoire indispensable au routard, qui permet de gagner un peu d’argent ou de nourriture en amusant le public. « Quand les autres rentrent chez leurs parents, les uns à cheval, les autres en voiture, nous allons par les rues, nos instruments sous nos manteaux, nous sortons de la ville, et le monde tout entier nous est ouvert. »

Le Wanderer est un oiseau volage qui à toute occasion s’échappe de sa cage. Qui n’a ni feu ni lieu. Et quelques principes. « Non, voyager comme les autres ne me tente pas le moins du monde : chevaux, café, draps frais, bonnets de nuit et tire-bottes, le tout commandé d’avance ! Alors que ce qui est magnifique, c’est justement de sortir de bon matin quand les oiseaux migrateurs passent haut dans le ciel et de ne pas savoir le moins du monde quelle cheminée fume déjà pour nous, ni à quelle aubaine nous attendre avant le soir. »

Le Wanderer ne se contente pas d’apprendre ce qu’on lui inculque, il va plus loin, il regarde, il voit. « Laissons les autres repasser leurs manuels ! Quant à nous, nous étudions dans le grand livre d’images que le bon Dieu a ouvert tout grand pour nous, la nature. » Il n’y a pas à avoir peur du présent, ni de l’avenir. La liberté à un prix, le mieux est de ne pas trop s’en faire. Et d’en faire une philosophie. « Qui sait de quoi demain est fait ? Poule aveugle trouve parfois son grain ; rira bien qui rira le dernier ; les choses arrivent quand on s’y attend le moins ; l’homme propose, et Dieu dispose… »

Ce que fuit le voyageur : certaines valeurs de son milieu. « Il me suffirait d’être sobre, de ne pas regarder à la peine, de n’avoir point envie de traîner ni de me livrer à des activités futiles ou ne rapportant pas de pain si je voulais parvenir, avec le temps, à quelque chose. » C’est ce qu’on lui a apprit. Dire oui.

Seul l’amour pourrait perturber ces belles théories. Dans les Scènes, pendant quelques temps le narrateur endosse la « robe de chambre » d’un receveur et prend « dans le secret de (son) cœur la résolution de laisser là les voyages et de faire des économies comme tout le monde. » Mais ces principes ne durent guère et ne lui font pas oublier sa belle. « Chacun s’est fait son petit coin sur terre, avec son poêle bien chaud, sa tasse de café, sa femme, son verre de vin le soir, bref tout va comme il veut ! Mais moi, je ne suis bien nulle part. J’ai toujours l’impression d’être arrivé trop tard et d’être nul et non avenu en ce vaste monde. »

L’amour est peut-être la seule chose qui peut ramener le Wanderer à la maison, là où l’horloge « fait toujours entendre son paisible tic-tac ». L’amour : « le monde est pour lui trop étroit, l’éternité trop courte. »

La route

Le Wanderer part sans trop savoir où cela le mènera. « J’ignorais tout du chemin à prendre » Il prend des chemins, des routes qui conduisent « loin, très loin par-delà les sommets, hors du monde, oui ! » La route de l’Italie ? Le pays où poussent les oranges ? C’est tout droit ! Parfois la route est longue, et elle effraie. « Brusquement, le monde me parut effroyablement vaste, et moi si perdu que j’en aurais pleuré toutes les larmes de mon cœur. » Ailleurs, quand le calme est revenu dans la tête, tout va mieux. « Du reste, c’était un plaisir de marcher là, avec les feuillages qui murmuraient et le chant merveilleux des oiseaux. Je laissai donc à Dieu le soin de me guider, sortis mon violon et jouai d’affilée tous mes airs préférés. » Enfin, avec des moyens plus modernes et plus rapides, et avec un peu de compagnie, le voyage se poursuit. « Adieu donc, moulin, château, portier ! Cette fois nous roulions si vite que le vent me sifflait aux oreilles. A droite, à gauche, villes, villages, vignobles filaient à vous faire papilloter les yeux. A l’arrière, les deux peintres dans la voiture, devant, quatre chevaux et un superbe automédon : et moi, juché tout là-haut sur le siège, à qui il arrivait de rebondir d’une aune. »

Si le Wanderer ne sait pas toujours où il va, il ne sait pas non plus toujours où il est. « A mon réveil, les premiers rayons de l’aurore jouaient déjà sur le tissu vert de mon baldaquin. Impossible de me rappeler où je pouvais bien être. » Mais quand la Rome, rêvée « pareille aux nuages que je voyais passer au-dessus de moi, avec des monts et des gouffres prodigieux au bord d’une mer bleue, et des portes d’or, et de hautes tours étincelantes en haut desquelles chantaient des anges en robes dorées » se révèle enfin au regard telle « la ville superbe », le voyageur est comme sous l’effet d’un charme. « Le soleil matinal jouait sur les toits et jetait mille feux dans les longues rues silencieuses : cette vue m’arracha un grand cri d’allégresse et je bondis sur le trottoir au comble de la joie. »

Ce n’est d’ailleurs pas tant le lieu qui compte, que la démarche. Comme pour beaucoup de voyageur avant et après lui, si le Wanderer « flâne un peu de-ci, de-là, pour voir le monde », il clame plutôt « qu’avec les bottes de sept lieues qui en quelque sorte nous chaussent dès l’enfance, nous fonçons droit et sans plus de façon sur l’éternité. » Et l’Italie tant rêvée puis tant vécue peut devenir la « perfide Italie avec ses oranges, ses femmes de chambre et ses peintres dérangés » à qui il faut tourner le dos.

Faut-il partir, aller ailleurs, si loin, alors « qu’autour de moi, tout me connait » ? Ne reste plus qu’à prendre le coche d’eau et à descendre le Danube.

Les (magnifiques) premières lignes : « Déjà le joyeux murmure du moulin de mon père avait repris, et sa roue s’était remise à ronronner. La neige gaillardement dégouttait du toit. Les moineaux, de leurs gazouillis et de leurs ébats, s’associaient à toute cette activité. Quant à moi, assis sur le seuil, je me frottais les yeux pour en chasser le sommeil. Dieu ! que je me sentais bien, au chaud sous le soleil.
C’est alors que mon père sortit de la maison, le bonnet de nuit de travers : depuis l’aube il n’avait cessé de s’agiter dans le moulin.
- Hé, le propre à rien, me dit-il. Te voilà encore à te prélasser au soleil, tu t’étires à te rompre les os et tu me laisses toute la besogne ! Le printemps s’annonce, toi aussi sors un peu de ta coquille et va-t’en de par le monde gagner ton pain toi-même !
- Bon, fis-je. Si je suis un propre à rien, je m’en vais courir le monde et y chercher fortune.
»




samedi 6 octobre 2012

J'ai lu "Rats de marée" de Gilbert Vieillerobe



Gilbert Vieillerobe
Rats de marée
L’Harmattan 2012
Prix : 17€ - 172p

D’un côté il y a les scientifiques. L’auteur – qui réside dans les Alpes du nord – situe une partie de l’action dans l’une de ces villes qui s’est faite une spécialité de ce que l’on appelle les « technologies du futur » regroupées dans des Technoparcs : informatique, nanotechnologies et autres sciences en blouse blanche et en chambres stériles. Les scientifiques sont-ils des apprentis sorciers ? L’auteur les présente comme des personnes passionnées par leurs recherches et ne voyant que le bon côté des applications futures – quand ils en voient… Dans ce laboratoire, des aoûtas miniaturisés pourraient aller inoculer un vaccin dans une cellule cancéreuse ou renouer des cordes vocales, – « enfin, vous voyez, que des trucs sympas ». Dans cet autre labo on est sur le point d’aboutir à un « nanofil », un fil d’un milliardième de millimètre sur lequel on enfilerait des atomes comme on enfile des perles… « Génial, non ? À vrai dire on ne sait pas encore quoi en faire… Des couronnes mortuaires pour cellules cancéreuses ? Des dreadlocks pour têtes de génomes ? »

De l’autre côté il y a, on s’en doute : les « dangereux terroristes » qui, bien sûr vont chercher à détourner ces avancées scientifiques à des fins… à des fins… Le problème c’est qu’on a tout faux. Car, si les bienfaits potentiels de la science peuvent évidemment être détournés et utilisés à d’autres fins moins nobles que celles pour lesquels ils ont été conçus, ils peuvent aussi être utilisés pour d’autres raisons. Dans son roman Gilbert Vieillerobe imagine ce qui se passe quand des « terroristes » (les « Bricoleurs »…) tentent de « détourner la science et la technique » pour la « mettre au service de l’humanité ». Avec des applications… inattendues et qui vont provoquer une sacrée pagaille. Une pagaille que le Pouvoir en place ne peut évidemment pas admettre.

Face aux scientifiques et aux « terroristes », le pouvoir temporel, très temporel, est décrit avec pas mal de railleries. Mais l’auteur n’est peut-être pas si loin de la réalité. Car on voit bien que plus les « Bricoleurs » agissent – parfois avec quelques ratés… – plus les problèmes deviennent incompréhensibles, et moins les fins limiers de la République (qui se détestent, qui n’échangent évidemment pas leurs informations) ont de réponse, et plus les chefs et les ministres valsent. Impuissants. Uniquement préoccupés par le présent et leurs prébendes. Le Président est déprimé, « à demi drapé dans une robe de chambre bleue, allongé sur une bergère, il tient sa tête levée en s’appuyant sur un coude », il boit de la vodka à la santé de son « copain le Premier Ministre de Russie ». Son homme de confiance est surnommé Mazarin. Bref, Vieillerobe démontre que dans certains cas il est possible de ne rien savoir, de n’avoir aucun élément, de n’exercer aucun contrôle, et pourtant de prendre des décisions… La comédie du pouvoir.

Comme dans tout bon roman, qu’il soit d’anticipation ou pas, il y aura un grain de sable… Il y a toujours un grain de sable (et même : deux !). Mais il ne faut pas trop en dire. Sinon que si vous rentrez dans cette histoire, il est possible que vous ne puissiez pas lâcher facilement ce livre. Le sujet est passionnant, bien présenté, bien amené, le suspens est bien ficelé. L’écriture de Gilbert Vieillerobe est simple, efficace. Et l’auteur ne manque pas d’humour. Vraiment un bon livre de divertissement – entre conte philosophique et roman d’anticipation – mais aussi de réflexion sur nos sociétés « technicistes, hiérarchisées et mondialisées ». Le meilleur des mondes n’est pas encore très sûr…

Les premières lignes : « Les carrosseries offrent leurs fronts, luisants et blêmes, aux caméras de surveillance. Impossible de trouver une seule place libre sur l’immense parking de l’hypermarché. Phénomène inhabituel, le nombre de véhicules stationnant sur les bas-côtés, les voies d’accès réservées, les contre-allées, les parterres même, laisse chacun incrédule. Une affluence remarquable ! Devant les écrans, dans la salle confinée, Gustave, le chef de la sécurité, mi-allongé dans son fauteuil, un pied posé sur une chaise voisine, engouffre son quatrième pain aux raisins. »

samedi 15 septembre 2012

J'ai lu "Aux armes défuntes" de Pierre Hanot


Pierre Hanot
Aux armes défuntes

Éditions Baleine 2012
16€

La première partie de Aux armes défuntes, roman de Pierre Hanot, commence par un voyage, en 1948 dans le port de Marseille. Polmo (abréviation de Paul-Maurice) embarque pour l’Indochine. Polmo n’a pas beaucoup de culture, « il savait vaguement que là-bas, plus loin que l’Afrique, les gens bouffaient du riz avec des baguettes. » Polmo a raté le début de sa vie de militaire en étant prisonnier des Allemands. Il n’a pas pu tirer un coup de feu. Il a bien l’intention de se rattraper avec les Viets. A Port-Saïd, durant une escale, il se forge l’opinion que l’Égypte est un repaire de brigands, et tombe amoureux d’une entraîneuse. C’est l’aventure. « Par la magie du voyage, il était Surcouf le corsaire, la planète applaudirait ses exploits, l’aventure coucherait dans son lit. » Après seize jours de navigation « vertigineuse de crasse et d’inconfort » la troupe débarque en Cochinchine. Là, Polmo attend la vraie guerre au mess, un endroit minable avec un ventilateur HS, « les mouches copulaient sur les pales immobiles en toute quiétude. » Chez l’aumônier ça n’est guère mieux : « Mon Père, osa Polmo, j’ai abandonné la femme de ma vie en Égypte… Absolution, mon fils ! Lundi nous irons au bordel. » Polmo n’aura pas le temps d’aller voir : vient l’heure de l’accrochage dans la clairière. Dernier voyage. Polmo est tué.

Polmo est mort. Mais la deuxième partie, qui débute en 2109, exploite quelques possibilités scientifiques encore à l’état de théorie en nos années 2012, pour le ramener à la vie. « Cent-quatre-vingt quatorze berges, c’est tout, sauf raisonnable. » Surtout dans un monde qui n’est pas gai. « Les mouettes se posent pour agonir, gavées de mercure ou de capsules de plastique. » La France est « ensevelie au tombeau de la sénescence. » Et Polmo, qui avait été un meneur d’homme un peu raciste sur les bords, se retrouve moins que rien dans un monde de castes, dirigé par les Dominants retranchés sur l’Ile d’en haut, avec les femmes, denrées rares. Sur l’Ile d’en bas : le menu peuple… Maintenant, « l’étranger, c’est lui, en expiation. »

On n’en dira pas plus. Il faut découvrir ce nouveau monde créé par Pierre Hanot, peuplé de personnages plus incroyables les uns que les autres, et qui fait avancer une histoire dont on retrouve des bribes et des idées dans la mythologie (Cerbère, saint Georges terrassant le Dragon), dans les grandes tragédies (les bagnes), dans les grands romans (Robinson, Dante et son Enfer). On passe d’une théorie psychologique à un refrain de musique punk ou de « fucking rock », de la fabrication d’une pagaie à l’utilisation de gadgets à la James Bond. Tout ça est délirant, déjanté. On dirait un opéra-rock. Mais de « fucking rock » !

Ce récit est porté par la gouaille et l’incroyable verve de l’auteur – que l’on devine assez « remonté » contre quelques illusions et vendeurs d’illusions de notre monde, et bien différent d’un mouton qui suit le troupeau… Le style est simple, rythmé, efficace. Le vocabulaire est précis, parfois même soutenu. Quelques concepts historiques et philosophiques sont revus et corrigés, et cette histoire incroyable avance à toute allure avec beaucoup d’humour, souvent grinçant, avec pas mal de jeux de mots, parfois inégaux, et aussi avec beaucoup de poésie (au sens « moderne » hein, Hanot n’est pas Lamartine…) On rentre petit à petit dans cette histoire complètement déjantée et de plus en plus abracadabrantesque, dans ce roman de l’inversion des valeurs, court, violent mais burlesque, délirant, avec une mayonnaise qui prend bien. On en ressort haletant, rincé, essoré.

Les premières lignes : « A l’heure de la sieste, les rues étaient exsangues, Marseille ne bourdonnait plus que par son port et sur les quais, les bidasses embarquaient dans la pagaille. Peuchère, en ville, la guerre aux portes de la Chine, tout le monde s’en battait l’aïoli. A peine pansées les blessures, on venait de survivre encore une fois aux fridolins, pourquoi donc se soucier des conflits à venir, surtout pas de celui-ci, à des milliers de kilomètres, aux extrémités de l’Orient, aux confins de nulle part…»

Pierre Hanot a été et est maçon, romancier, routard, musicien, professeur d’anglais, poète, chanteur, guitariste. Avec son groupe Parano Band il a beaucoup joué dans les prisons. Plusieurs romans ont été publiés dont Les Clous du fakir, prix Erckmann-Chatrian 2009.

Site de l'auteur > http://www.pierrehanot.com/ 

dimanche 8 juillet 2012

J'ai lu "Au carnaval des espérances" de Jean-Claude Baise


Jean-Claude Baise
Au carnaval des espérances

Les presses du midi, 2011
224p, 18€

Au Carnaval des espérances est un roman dans lequel Jean-Claude Baise nous transporte dans un pays qu’il connait bien : la Guyane. La Guyane et ses lieux emblématiques : Saint-Laurent-du-Maroni, Kourou, Cayenne. La Guyane et son exubérance végétale. La Guyane et sa moiteur, sa chaleur. Un pays où les corps sont peu vêtus, où les jeunes femmes marchent avec des « mouvements fondus et harmonieux, sveltes et félins ». Un pays dans lequel des populations se sont mélangées aux cours des siècles. « Ici, l’humanité pétillait comme si l’Histoire, avec des talents d’artiste, s’était servie de toute la palette des races humaines pour créer des teintes et des nuances toujours différentes. » Un pays avec un décor de rêve : le fleuve Maroni et les petites rivières se parcourent en pirogues ; les mygales surgissent sur les empennages de bois, les crabes aux pinces rouges s’enfuient sur le sol spongieux… Un pays de rêve ou de cauchemar, tout dépend.

Tout dépend du moment où l’on y arrive et ce que l’on vient y faire. L’histoire démarre à Cayenne, et par un grand moment : le carnaval. Une grande fête, un incroyable spectacle. « Des demoiselles brunes se métamorphosaient en libellules turquoise et vertes. » Des groupes dansent. « C’est aussi la surexcitation des corps, les danses chaloupées de marquises masquées (…) le tournoiement des robes panachées. » Et pour accompagner la danse, « une démence musicale hurlait la joie de vivre. » Carnaval ! Le temps de tous les possibles. C’est dans ce bruit et dans cette ambiance de folie que l’on fait connaissance avec les principaux personnages du roman. Le premier à entrer en scène est Mattéo Vincenti. D’après ce qu’il sait, son père, qui l’a quitté à sa naissance, est en Guyane. « Une brûlure secrète qui consumait son âme et meurtrissait son honneur » de jeune corse. Puis vient Ruben, un médecin ivoirien, qui fuit son pays, qui débarque à l’hôpital de Saint-Laurent, et qui va se heurter aux traditions. On parle de Fabien Luciani, que personne ne sait où trouver, qui a peut-être disparu… Titaïna, qui est peut-être sa fille, quant à elle bien réelle, arrachée à sa Polynésie natale, ses fleurs, ses rochers et ses rivières, arrive à Kourou – un monde inquiétant, un « labyrinthe de solitude » – avec les idées de sa jeunesse, ce qui causera quelques difficultés à la communauté guyanaise. Et Molokoï, un Amérindien, indispensable relais local.

Mais les premières impressions festives ne durent pas. Tout ceci n’est-il pas autre chose qu’une façade trop visible et trop riante ? « Tous ces visages hilares et cette tapageuse mascarade, n’étaient-ils pas de simples masques travestissant de bien sombres préoccupations ? » Ces fêtes sont-elles encore spontanées, ou bien servent-elles à cacher une dure réalité ? Dans une contrée qui – pas plus qu’ailleurs – n’est pas « épargnée par l’affrontement et le désir de nuire des hommes » ; dans des villes et des villages où les jeunes ne s’émerveillent plus du monde de la forêt et n’apprennent plus les secrets des plantes et des animaux, occupés qu’ils sont à consulter les messages plus ou moins sincères qui s’affichent sur leurs téléphones portables : qui dit vrai, et qui avance masqué ? Ici comme ailleurs, le passé et le présent se heurtent. Comme les civilisations. Comme les coutumes et comme les croyances. Comme la vérité et le mensonge. C’est dans ces ambiances chaudes, colorées, moites, que s’avancent et se croisent les protagonistes de cette histoire. Mais quels liens, quelles histoires unissent tous ces personnages ? Quelles bribes de passé vont venir télescoper les instants présents et les rencontres fortuites ? Et comment ces rencontres vont-elles se résoudre ? Au lecteur de le découvrir… Il y aura des larmes, de l’amour, du soleil. Mais aussi des retournements de situation, comme dans tout bon roman. Et de nouvelles espérances…

Les premières lignes : « La lumière était moins éblouissante et l’après-midi déclinait mais les rues restaient désertes et la ville assoupie. Mattéo avait hésité à quitter la fraîcheur de son hôtel car à l’extérieur l’air mijotait dans une moiteur qui suintait des murs, exhalait du sol et ruisselait du ciel. De la droite arriva un groupe étonnant. »

Jean-Claude Baise a beaucoup bourlingué à travers le monde, en Côte d’Ivoire, en Polynésie, en Guyane, où il a passé plusieurs années. Ce récit est le quatrième d’un cycle guyanais qui comprend aussi : Passions amérindiennes (Bénévent, 2007) ; Larmes de Cachiri (L’Harmattan, 2008) et Perdus en Guyane sur la rivière Counamama (L’Harmattan Jeunesse, 2010).

dimanche 11 mars 2012

J'ai lu "Une Odyssée américaine" de Jim Harrison

Au début Une odyssée américaine de Jim Harrison commence comme un roman de gare : un banal divorce dans le Michigan. Cliff et Vivian se séparent au motif qu’ils ne se comprennent plus. Il est passé de professeur de littérature à paysan, elle vend maintenant des appartements de luxe à une clientèle fortunée. Séparation. Que faire ? Le déclic : la mort de la chienne, et un puzzle « datant de mon enfance. Il y avait quarante huit pièces, une pour chaque Etat, toutes de couleurs différentes. La boite contenait aussi des informations sur l’oiseau et la fleur associée à chaque Etat. »

Du passé faisons table rase. Kerouac, Thoreau et Emerson dans la tête, des souvenirs cuisants, un puzzle des États-Unis… l’idée de « partir » s’impose. Tenter d’y voir clair ? « Impossible. Tu essaies d’entamer une vie nouvelle à soixante ans, c’est tout aussi impossible. La seule chose que tu peux faire, c’est des variations sur le thème habituel. Tu es un raton laveur acculé par les chiens de meute de la vie. » Que faire contre le poids du passé, des habitudes, des phrases du père qui résonnent encore, de ce frère mort… Au moins, prendre une décision. Peut-être cesser de se demander pourquoi les gens se séparent, pourquoi les grandes et bonnes intentions de la vie de couple finissent par s’effilocher. Cesser de croire aux grands choses, aux grands desseins, au destin. « Peut-être que la vie se réduit à une succession de mesures temporaires. » Peut-être que « le monde est un lieu instable, mon esprit aussi. » Alors : partir. Aller de l’avant, pour faire mentir ceci : « on est obligé de regarder en arrière parce qu’on ne voit rien de nouveau par devant. » Partir, tenter de retrouver cet « idéalisme juvénile » que dix ans d’enseignement et vingt-cinq d’agriculture ont entièrement détruit.

Bagnole, routes, motels. « La beauté des paysages montagneux a bientôt dissipé mes pensées lugubres. » Le Wisconsin. L’occasion de remarquer « qu’énormément d'États se ressemblent ». Il est vrai que « la Terre était là avant qu’elle ne soit divisée en États. » Puis c’est le Minnesota. Et le Dakota du Nord, avec Marybelle. Un amour de jeunesse retrouvé sur la route, pendant qu’il est encore temps. Ou peut-être pour voir si c’est encore possible, les sentiments, le sexe, tout ça. Mais bientôt, malgré les parties de jambes en l’air, et sans doute à cause des bavardages sans fin de sa compagne au téléphone, « je m’étais fait à l’idée qu’avec ma passagère je ne verrai pas l’Amérique réelle. »

Idaho. Montana. On voit les ravages de la société de l’apparence et de consommation. De la société des loisirs avalés. « On se fatigue très vite de voir des gens s’amuser à grande vitesse. De nos jours très peu de gens pratiquent la rame. Tout le monde préfère les gros bateaux à moteur en été et les scooters des neiges en hiver. » Il s’agit sans doute des conséquences du résultat du « massacre opéré par cette nouvelle culture où tout, éducation comprise, doit être agréable ou amusant. »

Nebraska. Wyoming. A l’opposé, on voit aussi les effets d’une vie trop renfermée sur elle-même, trop millimétrée. « Ce sens infantile de l’ordre m’avait empoisonné la vie. » Il existe autre chose. Il existe des moments qu’il ne faut pas laisser échapper, des moments à vivre, à partager, même s’ils ne sont pas dans le planning. Qu’est-ce qui est le plus déboussolant ? La réalité la plus simple, l’imprévu ou les règles trop strictes que l’on se fixe ?

Oregon. Californie. On découvre une Amérique d’aujourd’hui, avec ses fastes, ses névroses, ses modes. Aussi une Amérique d’hier, quand le voyageur passe sur des sites historiques, comme le champ de bataille de Little Bighorn. Une Amérique qui met tout sur le même plan alors que si « les requins mangent les phoques, (mais) ce n’est pas un sort si tragique comparé à un séjour de longue durée dans une salle de cancérologie. »

Arizona. Utah. Avec la voiture, le téléphone portable est l’autre élément indispensable de ce récit. L’occasion de montrer la part, le rôle du téléphone portable dans nos vies. « Arme cruciale contre notre solitude fondamentale » pour les uns, fabuleux miracle technologique et rien de plus pour d’autres. Simple comme un coup de fil : peut-être. Mais aussi : « un simple coup de fil suffit à bouleverser sans prévenir tous les projets qu’on pouvait avoir. »

Montana, le retour. Après ce périple et des journées de pêche dans les rivières, quelques choses ont été comprises. « J’ai compris que le mal du pays, comme l’amour conjugal, relève pour l’essentiel de l’habitude. » Que faire entre la femme divorcée qui veut reprendre la vie commune, une maitresse hystérique, un fils envahissant et immensément riche sans rien faire. Remettre les choses à leur juste place ? « Qui suis-je pour que la vie me déçoive ? » pense Cliff. « Arrête tes foutues jérémiades » lui aurait rétorqué son père. La vérité est entre les deux ? Enfin : « je me suis consolé en me disant que la disparition d’un vaste pan de votre passé était synonyme d’une liberté nouvelle. »

Le voyageur reviendra à son point de départ. Changé.

Fallait-il partir ? Oui. « Rien dans mon voyage ne s’était jusque-là déroulé comme prévu, ce qui prouve qu’au lieu de se contenter de lire des bouquins sur les États-Unis, il vaut bien mieux partir à l’aventure. Je veux dire regarder et sentir le pays. Il paraît que la télévision nous a tous rendus interchangeables, mais je ne l’ai constaté nulle part. »

Dans cette odyssée, dans ce road movie – il faut aimer la littérature des grands espaces ,livre à déconseiller aux amateurs de récits intimistes -, il est aussi question de littérature, de création littéraire, et de pêche à la truite, évidemment. Et peut-être la conclusion, dans ce monde de frime, dans cette vie de dingues : « cette pensée têtue que personne ne semble jamais connaitre grand-chose à quoi que ce soit. On dirait bien que tous les éléments de notre culture marinent dans un grand sac plastique et que ces ingrédients sont profondément suspects. »

Les premières lignes : « Autrefois c’était Cliff et Vivian, mais maintenant c’est fini. Sans doute qu’il faut bien commencer quelque part. Nous sommes restés mariés trente-huit ans, un peu plus que trente-sept, mais moins que trente-neuf, le nombre magique. Je viens de me préparer mon dernier petit déjeuner ici, à la vieille ferme, un bâtiment qui a beaucoup changé durant notre mariage à cause des lubies de Vivian et de mon labeur. » Titre original: The english major. Traduit de l’américain par Brice Matthieussent. Éditions Flammarion 2009. J’ai lu 2010.

dimanche 26 février 2012

J'ai lu "Banquises" de Valentine Goby

Un point de départ simple et une histoire simple pour Banquises de Valentine Goby : une jeune femme part sur les traces de sa sœur disparue trente ans plus tôt lors d’un voyage au Groenland.

D’abord camper les personnages. C’est ce que fait l’auteure dans le premier chapitre. Le père. La mère. Les deux sœurs, Sarah et Lisa. Sarah, l’ainée, a une passion : la musique, le beau son, les salles de concert, qu’elle visite de par le monde comme d’autres visitent les musées. Une passion envahissante. Du coup tout le monde oublie un peu la petite, Lisa. Et puis le drame : un jour Sarah quitte la France pour le Groenland. Quelques mois plus tard l’avion revient sans elle. La mère s’enfonce dans la dépression. Le père trouve des dérivatifs. Lisa est toujours ignorée, non pas en raison de la trop grande présence de sa sœur, mais cette fois en raison de sa trop grande absence.

Petit à petit, en parallèle au voyage de Lisa au Groenland, nous apprenons à mieux connaître Sarah et quelques moments importants de sa vie, comme l’agression par un chien de vagabond, et la mort de l’une de ses amies. Et au fur et à mesure que tournent les pages se pose une question : est-il possible d’en savoir moins sur ses proches qu’un biographe sur la personne qu’il étudie, ou un glacionaute sur les cent mille ans qu’il a dans sa carotte ? Que sait Lisa sur sa sœur Sarah ? Que sait le « fils de Paul-Émile Victor » sur ce père « si souvent absent qu’il ne lui a pas lu d’historie, le soir » et qu’il appelle « PEV, comme tout le monde », et dont la recherche des lieux habités autrefois par ce père dans le cadre de ses célèbres explorations, ne donnera rien de plus. Tout finit par disparaître ? « D’abord le corps, la mémoire ensuite » ? Alors, la recherche de Lisa sur les traces de sa sœur sera-t-elle vouée à l’échec ? « Si c’est ça on ne sait rien de Sarah, rien de ce qu’on pensait savoir. Et croyant marcher sur ses traces, ici, on la perd encore. »

Bien sûr une grande partie de ce roman est consacrée à l’analyse des réactions des principaux personnages concernés par la disparition de Sarah : le père, « saturé de chagrin » mais qui tente de résister ; la mère, face à ce « un silence pire que la mort », ne pense qu’à un retour toujours possible, et Lisa, la sœur, qui subit, qui a du mal à exister, à s’affirmer, encore plus oubliée que durant son enfance. Que faire devant l’absence, et surtout devant une absence inexpliquée, inexplicable ?
Ce très bon roman est aussi un reportage dans certains endroits de la planète qui sont en train de disparaître. Groenland. Banquise. Réchauffement. Sonnette d’alarme. D’abord la fin probable de la vie sociale : moins de pêche, moins de revenus, moins de nourriture, alors il faut tuer les chiens. Puis un jour il n’y aura plus de vie, et plus personne ne sera là pour raconter.

Les premières lignes : « Au sous-sol, le niveau départ, sous chape de ciment brut, plafond traversé de bouquets de fils électriques à nu, de câbles et de néons en barre. On y est sans y être, à l’aéroport. Des portes automatiques trouent ça et là le béton, laissant voir des portions de la route circulaire, silhouettes floues, carrosseries de voitures et de cars Air France mal détourés dans l’obscurité – dehors, à vingt mètres de ce boyau, invisible, le jour. » Éditions Albin Michel 2011.

dimanche 15 janvier 2012

J’ai lu « Le Joailler d’Ispahan » de Danielle Digne

Le Joailler d’Ispahan, de Danielle Digne, est une biographie romancée, écrite à la première personne du singulier, qui retrace une période de la vie de Jean Chardin (1643-1713), joailler, connu pour avoir effectué plusieurs voyages en Perse et séjourné à Ispahan à la fin du XVIIe siècle. Il deviendra même je joailler du Shah Abbas II. Le roman est très intéressant, l’auteure, bien documentée – sur les voyages et les voyageurs du Grand Siècle, sur la poésie iranienne et la pensée soufie – décrit de façon plaisante à lire ce qui est très plausible : tempêtes en mer, repas à la cour, vie quotidienne des persans et des étrangers, travail des joaillers. Beaucoup d’information aussi sur les protestants, ou sur la « magie des pierres précieuses ». Elle ajoute quelques passages « romanesques », comme la relation avec la « plus belle des courtisanes » mais ces éléments ne nuisent en rien à la lecture de ce roman historique dont les fondations sont les authentiques pérégrinations de Chardin.

Les voyages et les récits que Jean Chardin publiera à partir de 1686, seront à l’origine d’un engouement et d’une mode pour les récits de voyage, notamment les récits de voyage en « Perse », et les Lettres persanes de Montesquieu seront un hommage au voyageur, tout en s’en moquant. « La vogue des soies, des brocarts, des turquoises et des tapis serait ainsi lancée de telle sorte que les courtisans du futur château de Versailles se voudraient tous persans. »

Un excellent roman historique, agrémenté de quelques reproductions de dessins de l’époque de Guillaume-Joseph Grelot. Dépaysement garanti.

Les premières lignes : « D’aussi loin que je me souvienne, les diamants m’ont toujours fascinés. A cela rien d’étrange pour le fils d’un joailler. Si je partis en acquérir dans le Sud des Indes très jeune, je m’en détachai peu à peu en Perse, attiré par d’autres richesses. Cette longue histoire commença sur les quais de la Seine, où je naquis le 23 novembre 1643, l’année où Louis XIV devint roi. » Editions Le Passage 2011.

De Jean Chardin
Voyage de Paris à Ispahan. 2 tomes. Editions de la Découverte, 1993.
Voyages en Perse. Extraits. Editions Phébus, 2007.
Voyages en Perse et autres lieux de l’Orient. Editions Gérard Monfort, 2007.
Sur Jean Chardin
Chardin le Persan. Dirk Van der Cruysse. Fayard 1998.

samedi 12 novembre 2011

J'ai lu "Rouler" de Christian Oster


Dans Rouler, Christian Oster raconte l’histoire d’un homme qui éprouve le besoin de « sortir » comme dirait Kenneth White, de « sortir, aller là-haut et voir ». Un type qui a raté son bac et qui vit seul. Qui a une blessure encore ouverte – on l’apprendra p115. Qui sait qu’il doit aller quelque part, mais qui ne tient pas à y arriver tout de suite. Qui prend la route. En voiture. Vers le sud. Qui prend de l’essence, et qui repart. Lors d’une étape en Auvergne il voit un couple se baigner, nu, dans une rivière.

« J’ai donc, si je puis dire, filé vers Chaudes-Aigues. Il était aux environs de dix-sept heures. Ça tournait encore beaucoup, ça montait, ça descendait, c’était quand même toujours très beau et j’ai commencé à avoir envie non seulement de plat mais de ville, de trottoirs où marcher. »

Étape. Chambre d’hôtel. Étouffante. Et le bruit des voisins. Le lendemain : une marche dans la nature. Avec ce constat : « que tout paysage aperçu au loin perd, dès lors qu’on l’atteint, de cette beauté qui vous avait frappé quelques centaines de mètres plus tôt, un peu comme s’il se désagrégeait au contact. » A se demander s’il ne vaut pas mieux rester en voiture… D’autant plus que cette marche tourne mal. Une blessure à la cheville. Et une perte totale de l’orientation. Jusqu’à trouver une maison isolée et un couple qui y vit. Et cette femme – Claire – qui veut partir avec lui. Problème : « Mais, moi, je ne vais nulle part, ai-je précisé, je ne peux vous emmener nulle part. »

Ils partent tous les deux. Ils roulent. Ils parlent. Ils s’apprivoisent. Ils font un bout de chemin et se séparent. Lui continue sa route, et rencontre par hasard un ancien copain de lycée, qu’il ne souhaite pas revoir. « Je voulais être seul, avec du temps devant moi et le moins possible derrière. » Finalement Malebranche – ce copain de lycée – se retrouve à nouveau sur son chemin. Il s’occupe de chambres d’hôtes, où le narrateur va faire une halte – dans une chambre jaune – et se mêler aux autres locataires. Mais, dans ce château, on se regarde, on se supporte, on avance, on recule, on imagine… bref, les échanges sont difficiles, et ça n’avance à rien. C’était mieux quand ça roulait. Alors il faut repartir.

Cette chronique ne donne qu’une très vague idée de ce que propose le récit de Christian Oster, de sa construction, de son style et de son contenu. « Road novel » comme le dit la quatrième de couverture ? Sans aucun doute. Une histoire écrite derrière le pare-brise. Aventure, comme l’écrit Le Monde ? Certainement, bien qu’elle ne se déroule pas en des contrées lointaines. L’aventure est alors « le rapport des personnages au monde d’aujourd’hui. » Imprévu organisé ? (Le Monde) Oui. Tout ce qui se passe est l’une des voies possibles. Le « hasard suscite les possibles » (Télérama). Finalement c’est « l’histoire d’un type qui quitte Paris en voiture et rencontre des gens des paysages, et c’est tout. Absolument tout. » (C. Donner, le Monde Magazine). Sans début ni fin, Rouler nous invite à nous assoir à côté du conducteur, à faire un bout de route avec lui dans ce « hasard immédiat, cette gratuité parfaite » (Y Moix, le Figaro). Comme si le voyageur était le lecteur.

Les premières lignes : « J’ai pris le volant un jour d’été, à treize heures trente. J’avais une bonne voiture et assez d’essence pour atteindre la rase campagne. C’est après que les questions se sont posées. Après le plein, j’entends. En même temps, c’était assez simple. Comme j’avais pris la direction du sud, je me suis contenté de poursuivre. » Éditions de l’Olivier 2011.

mercredi 12 octobre 2011

J'ai lu "Mondial Nomade" de Philippe Pollet-Villard


« Ne m’indique pas mon chemin car je risquerais de ne plus savoir me perdre. »
Un homme invente un concept lié à un monde en pleine mutation – surtout des mutations de postes d’un pays à l’autre : le garde-meuble transparent, des hangars en blocs de verre à la périphérie des villes, dans lesquels celles et ceux qui changent de ville, voire de continent pour conserver un travail, mettent de côté leur « mobilier résiduel », ces objets qu’ils ont « cru posséder un jour pour toujours et qui vous ont possédé au point de vous donner l’illusion d’appartenir à une maison, une famille, un quartier, une nation. » Dans l’espoir de revenir, et de récupérer les commodes et fauteuils stockés à bon prix. Fortune faite, Rem vend son affaire et devient très riche, « condamné à être très riche pour cinq ou six cents ans. » Pas simple. Surtout si l’on pense que « les gens qui ne possèdent rien éprouvent moins de difficultés à retrouver les chemins de la liberté. »

Que faire avec tout cet argent, et une fois que l’on a jeté les médicaments à la poubelle et rompu avec le passé professionnel ? Une photo retrouvée dans le tiroir d’un bureau sera le déclencheur d’une sorte de quête de sens et le conduira en Inde, pays dans lequel des entreprises françaises ont délocalisé leur production et leur personnel français ; pays dans lequel des marques de vêtements gèrent des prisons et où des villes portent le nom de firmes automobiles. Bref, une sorte de cauchemar, règne absolu de l’argent. Là il se souviendra qu’il est déjà venu, quand il était « jeune aventurier parcourant le monde, arpentant le bord des routes. » Au bout de quelques jours et de quelques rencontres improbables « un monde se retraçait dans ses artères, le voyage reprenait place en lui. » Finalement, après des années « rectilignes » de vie professionnelle, il se rendra à l’évidence que « savoir voyager n’est peut-être pas beaucoup plus compliqué que savoir marcher, réapprendre ne demande pas de gros efforts. »

On sait que « dans un voyage ce n’est pas la destination qui compte, mais presque toujours le chemin parcouru, et les détours surtout. ». Rem devra choisir entre mensonge et vérité. « Depuis toujours les gens se moquent de connaître la vérité. Mentir fait partie du voyage, absolument. » Rem a rendez-vous avec son destin. En lignes courbes. Mais est-ce le plus important ?

Les premières lignes : « Rem Jean-Charles était un homme profondément bon qui avait bâti son empire, non sur le vide comme nombre d’entrepreneurs de ses contemporains, mais sur le trop-plein. Les très fameux et très populaires garde-meubles Mondial Nomade, vous vous en souvenez peut-être ? Eh bien, c’était lui. » Flammarion 2011.

mardi 20 septembre 2011

J'ai lu "Un cargo pour Berlin" de Fred Paronuzzi


Nour est une adolescente qui vit dans un pays que l’on reconnaitra sans peine, et avec une culture un peu différente de ce que nous connaissons ici, notamment en ce qui concerne l’amour et le mariage. Sur ce point au moins, un monde de lâcheté et de conventions. Tariq est un « jeune » pour qui « partir » est le mot le plus important. Pas le plus beau, non, mais le plus important. Tariq a le mot « partir » à la bouche. « Partir. Pas comme une invitation au voyage, non, plutôt une évasion. Partir parce qu’on se sait prisonnier d’une cage dont personne d’autre ne distingue les barreaux. Partir, car ici c’est sans espoir. » Tous les deux vont vivre des injustices, se révolter, s’enfuir, rêver de « prendre un cargo pour Berlin. » N’est-ce pas là un rêve qui peut mener loin ?

Pour partir d’ici, après une course dans le désert, il sera forcément question de bateau. « Nous, ce qu’on veut, c’est traverser. » Mais la mer est grande pour les yeux d’un enfant, et n’est pas rassurante. « La mer n’est pas bleue, comme on le raconte, mais plutôt d’un gris tirant sur le vert. Et elle semble en effet infinie. Des vagues ourlées d’écume déferlent vers la côte, puis repartent. On dirait un animal qui rampe, jamais apaisé. »

La traversée sera terrible. Puis l’Espagne bientôt en vue, ce « rêve que l’on peut, faute de le toucher, désigner tant il est proche. » Mais une fois de l’autre côté, les problèmes sont loin d’être réglés. La vie clandestine est pendant un certain temps la seule solution. Des jours à errer, à chercher de quoi survivre. Des jours à se demander quand pourra-t-on à nouveau « sentir bon » et surtout ne plus avoir peur. Des jours à penser à sa famille et aux autres, restés là-bas.

Les personnages sont bien typés, sans doute est-ce utile dans les livres pour la jeunesse. Il n’y a guère d’allusions, tout est clairement exprimé. La mère de Nour est bonne et généreuse mais ne peut rien faire sinon en cachette. Le père est borné, voire méchant – mais il pleurera, bien sûr. Le point de vue des émigrants, comme celui de « ceux d’en face » qui ont très peur de cette « invasion », est également bien dessiné. Non sans humour : « Sans déconner, si les Africains se mettaient à boire l’eau de mer pour traverser à pied, ils seraient bien capables de pisser tous en même temps, de l’autre côté, histoire de faire remonter le niveau… »

Un livre qui explique les sentiments de chacun, des deux côtés, qui montre les risques, les espoirs, les incertitudes.

Les premières lignes « Une peur féroce la marque de son empreinte. Elle la tient, impitoyable, fait ployer sa nuque, tandis qu’une vague nauséeuse lui soulève l’estomac au rythme des cahots. La chaleur est étouffante et, par instants, elle a le sentiment d’être ballottée dans un cercueil. » Editions Thierry Magnier 2011.

J'ai lu "Nos cheveux blanchiront avec nos yeux" de Thomas Vinau


Un livre qui place en épigraphe le fameux « Quand on aime il faut partir » de Cendrars est un livre qu’il faut regarder de plus près.
Soit un homme qui veut s’éloigner de sa compagne, parce qu’il ressent le besoin « d’essayer des choses ». L’un des moyens les plus sûrs pour mettre de la distance est le bateau, le bon vieux bateau de pêche qui reste plusieurs jours en mer. C’est donc par là que le périple – le road-movie, pour faire moderne – de Walther commence. Puis viennent les « îles sans routes » et les villes avec hôtels et personnel avenant. Lui « a l’impression de marcher au milieu d’une galerie de tableaux magnifiques ». Prague. Bruxelles. Les Flandres. L’Espagne. Et d’autres horizons. Si loin, et si près. « Je ne suis pas chez moi ici. Je ne suis nulle part chez moi. Il y a ce gros bloc de nuit et de temps qui nous sépare. Mais je n’ai pas la sensation de subir cette distance. Au contraire, elle est toute chaude. Elle me rapproche de toi. » Ce pourrait être la conclusion de la première partie « le dehors du dedans… »
La seconde partie, intitulée « le dedans du dehors… » raconte la fin de l’errance et l’installation du couple, avec cette femme qui a su le laisser partir, et revenir, avec des questions sur la vie « à ras de terre » et l’environnement. Bouleaux, mésanges, chansons douces remplacent le port, les bruits et les lumières du voyage. Un enfant remplace les compagnons de route.
Chaque chapitre est un petit poème en prose, un instantané, avec un titre et une douzaine de lignes. Les textes décrivent le réel avec beaucoup de poésie. Un livre qui sonne bien, doux, intimiste, presque mélancolique. Saluons également le projet éditorial de ce nouvel éditeur, et l’objet réussi que nous tenons dans nos mains.

Les premières lignes : « L’idée. L’idée de partir était comme un petit feu de bois placé au centre de son cerveau. Au bout de quelques temps, il comprit que les flammes ne s’éteindraient pas d’elles-mêmes. » Alma éditeur 2011.

J'ai lu "Ru" de Kim Thúy

Il est précisé au début du livre que « en français, ru signifie « petit ruisseau » et, au figuré, « écoulement (de larme, de sang, d’argent) » (Le Robert historique). En vietnamien, ru signifie « berceuse, bercer ». On ne peut pas dire que l’on est beaucoup bercé dans ce livre. Le souvenir qui reste après la lecture de ces souvenirs, de Saigon en Malaisie et jusqu’au Québec, est plutôt celui de l’agitation…
Par exemple celle de l’évasion d’un pays qui ne veut plus de vous – le Vietnam – et qui vous transforme en boat-people. « Les gens assis sur le pont nous rapportaient qu’il n’y avait plus de ligne de démarcation entre le bleu du ciel et le bleu de la mer. On ne savait donc pas si on se dirigeait vers le ciel ou si on s’enfonçait dans les profondeurs de l’eau. Le paradis et l’enfer s’étaient enlacés dans le ventre de notre bateau. »
Plus loin, dans un autre pays, il faudra reconstruire. Et l’auteur, enfant, se souvient des recommandations de ses parents. Par exemple celle-ci qui consiste à ne pas trop posséder. « Plus encore, ils nous ont offert des pieds pour marcher jusqu’à nos rêves, jusqu’à l’infini. C’est peut-être suffisant comme bagages pour continuer notre voyage par nous-mêmes. Sinon, nous encombrerions inutilement notre trajet avec des biens à transporter, à assurer, à entretenir. » Ailleurs la mère donne deux fruits à partager entre trois frères et sœurs…
Un très beau livres, avec des textes courts et incisifs, poétiques, mêlant le banal et l’insoutenable, le comique et le tragique, le quotidien et le rêve.

Les premières lignes : « Je suis venue au monde pendant l’offensive du Têt, aux premiers jours de la nouvelle année du singe, lorsque les longues chaînes de pétards accrochées devant les maisons explosaient en polyphonie avec le son des mitraillettes. » Editions Liana Levi 2009.

jeudi 7 juillet 2011

J'ai lu "Stevenson en cavale" de Bernard Lyonnet

L’idée de Bernard Lyonnet est de faire avancer plusieurs personnages en même temps sur le chemin Stevenson, ce désormais célèbre chemin fréquenté par Robert-Louis Stevenson durant quelques jours de septembre 1878 avec une ânesse nommée Modestine, et relaté dans le « voyage avec un âne dans les Cévennes », l’un des plus célèbres récits de voyage. Dans Stevenson en cavale il n’y a donc pas qu’un seul promeneur, mais plusieurs personnages et autant d’histoires, mises en parallèle, jusqu’à ce qu’enfin elles se croisent.

Julien est journaliste. Il a mis le nez dans des affaires louches et qui touchent de hautes personnalités. Il pense que ça ferait un bon livre. Ce qui n’est pas l’avis de tout le monde. Du coup quelques gros bras sont lancés à ses trousses. Danger. Il faut fuir, s’absenter quelques temps, se faire oublier. Mais « pour partir, il fallait un chemin ». Iris n’a qu’un amour dans la vie : RLS. Autrement dit Robert-Louis Stevenson - « un vrai homme, il aime la vraie vie et l’aventure » - à qui elle consacre ses études. Un beau jour elle décide d’aller voir les paysages fréquentés par son illustre idole. Roger cherche quelque chose. Du temps, du contenu à sa vie, il ne semble pas très bien savoir. Un cheminement l’amène à Stevenson. Il se documente, il relit L’Île au trésor...

Un beau jour tout ce monde quitte Paris ou Lyon et, chacun avec ses raisons, se retrouve à Monestier-sur-Gazeille. Dans leurs mains ou dans les têtes, le « Voyage » et sa première phrase : « Dans une petite localité, nommée Le Monastier, sise en une agréable vallée de la montagne, à quinze milles du Puy, j’ai passé environ un mois de journées délicieuses. Le Monastier est fameux par la fabrication des dentelles, par l’ivrognerie, par la liberté des propos et les dissensions politiques sans égales. » Et bientôt ces différents personnages fréquentent le « chemin ».

Le chemin. On sait que sur un chemin de randonnée les rencontres se font plus facilement qu’ailleurs. « C’était un des mystères de la randonnée. Il était possible de sympathiser avec une inconnue et de parler rapidement avec elle de choses intimes ou essentielles. » Le chemin Stevenson est donc le lieu qui va servir de décor à l’histoire, et à son dénouement. Avec quelques rebondissements ou options qui ne manquent pas d’intérêt. Par exemple, Julien est un joli garçon qui a la particularité de ressembler… à Stevenson. Ce qui n’ira pas sans troubler Iris quand elle croisera son chemin. Les dialogues sont fréquents, vifs, les descriptions sont simples et suffisantes. Les histoires de l’époque du « Voyage » sont rapportées aux faits contemporains. Et l’histoire avance. Avec des personnages qui fuient en même temps qu’ils se cherchent.

L’auteur a ce qu’il faut d’expérience et de talent pour mener une intrigue mêlant un journaliste, des truands, des barbouzes de services plus ou moins secrets et une étudiante en littérature, une intrigue qui mêle la beauté, le voyage, l’amour, la liberté. Il ne manque pas d’humour, que ce soit pour détendre l’atmosphère, ou gratuitement. « Sa chambre donnait sur la place. En écartant le rideau, elle vérifia que la cathédrale Saint-Jean n’avait pas bougé. Elle n’avait pas bougé, ou très peu depuis le XVème siècle. » Il ne manque pas non plus de qualités poétiques. Par exemple ces couleurs. « Terre sombre et grasse striée de chaume. Terre rouge lissée par les engins agricoles. Terre jaune hérissée de chaumes. Terre ocre piquetée par le vert tendre de pousses récentes. » Quant aux lieux, à la poésie des lieux, il suffit d’égrener quelques noms : Le Bouchet-Saint-Nicolas. Pradelles. Monteil. Langogne. Le Cheylard. Labastide-Puylaurent. Notre-Dame-des-Neiges. Le Bleymard. Florac. Saint-Jean-du-Gard.

Lire ce roman permet de se plonger ou de se replonger dans l’œuvre de Stevenson. L’auteur rappelle régulièrement, dans le récit ou en introduction aux chapitres de ce « roman voyageur », quelques phrases essentielles de Stevenson. On ne peut qu’avoir envie de réviser ou de relire ce » classique ».
Enfin, l’habit ne fait pas le moine. Ni le randonneur. Ni l’écrivain. La jaquette de ce livre ne rappel ni Grasset ni Actes Sud. Peut-être un peu Gallimard… On passe pourtant un bon moment avec ce récit publié à compte d’auteur, mais qu’il doit être possible de se procurer ici ou là.

Les premières lignes : « Assis à la terrasse d’une brasserie de la place Franz Liszt, Julien, qui pourtant n’était pas en reste, se disait qu’il avait plusieurs raisons d’être satisfait ce jour-là. Il aimait l’automne parisien, sa lumière, sa fraicheur. Il venait de terminer son double espresso avec croissant, et dégustait un jus d’orange qu’il préférait nettement au jus de poire. A chacun ses goûts. » Éditions Drosera 2011.

J'ai lu "Les Vents de Vancouver" de Kenneth White

Kenneth White Les vents de Vancouver, escales dans l’espace-temps du Pacifique Nord Kenneth White nous a déjà emmené dans des contrées ...