mardi 20 décembre 2011

J'ai lu "Karen et moi" de Nathalie Skowronek


Nathalie Skowronek
Karen et moi
Arléa 2011

« J’avais une ferme en Afrique. Au pied des montagnes du Ngong. »

La narratrice de Karen et moi (qui est peut-être l’auteure, peut-être pas, il est indiqué « roman » sur la page de titre), découvre Karen Blixen à l’âge de onze ans, sous une tente, au Kenya, lors d’un voyage avec ses parents. La Ferme africaine est une révélation. La révélation que les vies des un(e)s et des autres se ressemblent. La révélation que les vies des un(e)s peuvent aider les autres à vivre. Et alors que rien ne la destinait à l’écriture – mais nos choix sont-ils des choix ? devenir vendeuse dans une boutique est-il un choix ? – écrire la vie de Karen Blixen sera un objectif obsédant. Parce qu’elle sent qu’écrire cette vie va l’aider à réaliser la sienne.

Le père de Karen se suicide quand elle a dix ans. Il lègue son héritage à sa « fille préférée ». Le père de la narratrice « donne parfois l’impression d’être le spectateur de sa propre vie. » A l’âge de vingt-six ans Karen part en Afrique avec un homme qui n’est pas celui qu’elle aime. Mais elle a d’autres rêves, et c’est peut-être le bon moment. Sa mère la soutient. La narratrice, qui a pourtant appris de son grand-père « ce qu’étaient ces sentiments d’urgence et de précarité, lui qui ne sortait jamais de chez lui sans une petite bourse remplie de diamants, son passeport pour pouvoir tout quitter, s’enfuir à tout instant », ne sait pas encore si elle doit continuer de faire semblant ou de tout lâcher.

Au fil du temps, de la narration, de la biographie, nous passons en permanence de paragraphes consacrés à Karen Blixen – à sa personnalité, aux traits les plus marquants de sa personnalité, de son caractère, à ses aventures, aux significations de ces aventures, de sa quête, de ses échecs – à des paragraphes dans lesquels la narratrice analyse son propre comportement à la lumière de celui de Karen, la femme modèle, son comportement dans la vie, dans ses relations avec les autres, et aussi sa relation avec l’écriture.

« Je le porte en moi, ce livre que je voudrais écrire. Je voudrais raconter la vie de Karen Blixen. Cette femme me parle. Karen est ma sœur, son chemin est le mien. Je voudrais dire ses désirs, ses épreuves, son besoin d’exister. Tracer les contours de ce qui l’amène à créer. J’ai l’impression qu’en parlant d’elle j’arriverai à parler de moi. Je suis lasse, lasse de mentir. Et comme Karen, j’ai l’espoir que l’écriture pourra me sauver. »

Cette phrase résume le livre, et la rédaction du livre dans le livre se poursuit donc, avec tous les grands moments de la vie de Karen, et notamment sa rencontre avec Denys. Et le retour au pays, après l’échec en Afrique. Mais un retour qui ramène une expérience et un contenu qui servira plus tard dans les contes et les récits. Quelques belles phrases, pleines d’émotion, et de sens. « Elle a vendu ses terres, sa maison, ses meubles, sa vaisselle, son horloge, ses vêtements. Elle n’emporte que treize malles contenant les restes de ses dix-sept années passées au Kenya. Et notamment ses verres en cristal : les lèvres et les mains de mes amis les avaient touchés, je n’ai pas pu m’en séparer. »

Treize malles et quelques verres, n’est-ce pas suffisant, semblent nous dire Karen et la narratrice ? Qu’est-ce qui est important dans la vie, dans sa vie ? Qu’est-ce que l’on reçoit, qu’est-ce que l’on transmet ? Et comment ? Et quel est le poids de la société, des conventions contre lesquelles il faut faire attention, au risque de se laisser enfermer ? Finalement le message de Karen pourrait être : « ne pas craindre d’avoir de grands rêves, aller voir le vaste monde, placer la liberté au plus haut. »

Les premières lignes : « Les volumes s’accumulent sur la table de mon bureau. Des éditions courantes, des traductions. Je les classe en piles et corne des pages. Je prends des notes, aussi. Dans le tas, il y a un essai en danois sur le père de Karen – je ne lis pas le danois, mais il me semble me rapprocher d’elle –, quelques ouvrages illustrés, puis les romans, les contes et la correspondance. Appuyés contre la fenêtre, d’autres livres, mes compagnons de route, les Mémoires d’Hadrien, Aurélien, L’Appel de la forêt. Ils me servent de repères. » Ed. Arléa 2011.

lundi 19 décembre 2011

J'ai lu "Brueghel en mes domaines" de Lionel-Edouard Martin


Lionel-Édouard Martin
Brueghel en mes domaines
Petites proses sur fond de lieux
Le Vampire Actif 2011

Cent quarante poèmes en prose ou « proses poétiques » composent ce recueil de textes méditatifs, de poésie du lieu et du souvenir. Cent quarante textes qui pourraient avoir comme point de départ cette phrase de Cendrars, citée en exergue au dernier chapitre, au dernier « lieu » visité : « Tout s’imprime en moi et c’est peut-être la pure poésie que de se laisser imprégner et de déchiffrer en soi-même la signature des choses ». Cent quarante bribes de journal intime, ce qui reste – l’essentiel – quand on a enlevé le superflu.

Certains textes parlent des lieux, de gestes, d’odeurs, de paysages. La mare, la route.
« La route voudrait parfois saisir le ciel, l’étouffer dans ses courbes – ce groupe antique du supplice de Laocoon. Ce n’est pas en vain que l’on dit qu’elle serpente. Elle prend appui sur les collines, s’annelle, s’exhausse. Mais le ciel est bien trop haut, trop vaste aussi, pour accéder à son étreinte. Alors ; gagnant l’ubac, elle reflue sur l’autre versant, va dans les vallées, tâche d’hiberner sous les tunnels pour oublier les anges. »

D’autres textes sont plus près des objets, des choses, des choses, souvent perdues. La mère du vinaigrier. Une brouette « un jour, à l’arrêt sous une charmille, à tendre portée de main d’homme. » Des choses mais aussi des bruits, des sons. Et pour un poète, les sons sont des mots. Jeux de lettres, de mots, jeux de sons. La marche d’un escalier qui craque est une consonne. La pluie « fine, sans vent, sème un semis de voyelles claires. »

« On sort de la poésie par la prose » écrit L-É Martin, qui nous propose ici un très beau voyage dans ses lieux – la Martinique, un TGV, Haïti, le Maroc – dans ses souvenirs – enfance – et dans la langue, avec une écriture sensible et un vocabulaire précis qui oblige parfois, pour certains mots inusités, à recourir au dictionnaire. Un livre de « poésie » c’est à dire qui nous emmène au-delà des contrées habituelles, qui ne se laisse pas trop facilement visiter et dans lequel on apprend quelque chose, n’est-ce pas appréciable ?

Les premières lignes : « La route procède du piétinement, du mollet roidi par l’effort. Dans ma langue maternelle, le français, tout pas est négation, qui rabat les branchages, trousse l’herbe, tasse le sol. L’itinéraire d’une pensée, d’un désir, est ce qui, dans la terre, fonde la voie – et l’ouvre. (…)

dimanche 18 décembre 2011

J'ai lu "Paris au pied de la lettre - un guide littéraire"

Anthologie - Paris au pied de la lettre - Un guide littéraire

Présenté sous la forme d’un guide touristique (À ne pas manquer ; À voir, à faire ; Paris la nuit ; petits budgets…) cette anthologie de textes est un régal. Et si certains de ces textes sont extraits de livres connus (Le piéton de Paris, de Léon-Paul Fargue, par exemple), d’autres sont de véritables surprises pour moi, et je ne connaissais pas ces écrits sur Paris de Steinbeck ou de René Crevel.

« L’on me dit que je ne vois pas assez Paris pour le conter, surtout aux parisiens. Je reste parfois des journées entières sur la terrasse, ou, si je la quitte, ce n’est que pour aller jusqu’au coin de la rue chercher un journal au kiosque ou bien des gauloises au bureau de tabac ; parfois je me borne à parcourir quelques kilomètres de rues ordinaires en regardant les vitrines ou en regardant les autres regarder les vitrines. L’on me dit que je devrais apprendre à connaître le vrai Paris. » Steinbeck.

On lira ou relira des textes de Montesquieu (extraits des Lettres persanes) ou Henri Calet (La Belle Lurette). Paris est une fête, bien sûr, pour Hemingway ; et Zazie traine dans le métro de Raymond Queneau. Les Nuits de Paris sont décrites par Rétif de la Bretonne ; Gautier, Genet, Balzac, Huysmans, Miller… Impossible de tous les citer, cela reviendrait à recopier le sommaire… Mais on le comprendra à la lecture de ces noms, il s’agit bien d’un guide « littéraire » comme l’annonce la couverture. Dit autrement : les textes sont tous d’une haute « tenue », d’un style – auquel on adhère ou non –, mais il s’agit bien de littérature et non d’une simple question de vocabulaire comme dans un guide au sens habituel du terme.

« Les Parisiens n’ont jamais de leur ville le plaisir qu’en prennent les provinciaux. D’abord, pou eux, Paris se limite à la taille de leurs habitudes et de leurs curiosités. Un Parisien réduit sa ville à quelques quartiers, il ignore tout ce qui est au-delà, qui cesse d’être Paris pour lui ? » Aragon.

Ne cherchons pas à étudier comment cette anthologie a été composée, ce qui en est absent, et régalons-nous de ces textes, dont certains pourraient bien nous donner envie de lire ou relire le livre dont ils sont extraits.

Les premières lignes : la quatrième de couverture. « A chaque carrefour, chaque détour de ruelle, chaque ombre posée sur un lampadaire, Paris respire du souffle de ses grands écrivains. Flaubert, Lautréamont, Perec, Fargue, Hemingway, Proust ou Villon parcourent les rues de Paris au sein de cette anthologie où se croisent classiques, modernes et romanciers contemporains. » Éditions Inculte 2011

samedi 12 novembre 2011

J'ai lu "Rouler" de Christian Oster


Dans Rouler, Christian Oster raconte l’histoire d’un homme qui éprouve le besoin de « sortir » comme dirait Kenneth White, de « sortir, aller là-haut et voir ». Un type qui a raté son bac et qui vit seul. Qui a une blessure encore ouverte – on l’apprendra p115. Qui sait qu’il doit aller quelque part, mais qui ne tient pas à y arriver tout de suite. Qui prend la route. En voiture. Vers le sud. Qui prend de l’essence, et qui repart. Lors d’une étape en Auvergne il voit un couple se baigner, nu, dans une rivière.

« J’ai donc, si je puis dire, filé vers Chaudes-Aigues. Il était aux environs de dix-sept heures. Ça tournait encore beaucoup, ça montait, ça descendait, c’était quand même toujours très beau et j’ai commencé à avoir envie non seulement de plat mais de ville, de trottoirs où marcher. »

Étape. Chambre d’hôtel. Étouffante. Et le bruit des voisins. Le lendemain : une marche dans la nature. Avec ce constat : « que tout paysage aperçu au loin perd, dès lors qu’on l’atteint, de cette beauté qui vous avait frappé quelques centaines de mètres plus tôt, un peu comme s’il se désagrégeait au contact. » A se demander s’il ne vaut pas mieux rester en voiture… D’autant plus que cette marche tourne mal. Une blessure à la cheville. Et une perte totale de l’orientation. Jusqu’à trouver une maison isolée et un couple qui y vit. Et cette femme – Claire – qui veut partir avec lui. Problème : « Mais, moi, je ne vais nulle part, ai-je précisé, je ne peux vous emmener nulle part. »

Ils partent tous les deux. Ils roulent. Ils parlent. Ils s’apprivoisent. Ils font un bout de chemin et se séparent. Lui continue sa route, et rencontre par hasard un ancien copain de lycée, qu’il ne souhaite pas revoir. « Je voulais être seul, avec du temps devant moi et le moins possible derrière. » Finalement Malebranche – ce copain de lycée – se retrouve à nouveau sur son chemin. Il s’occupe de chambres d’hôtes, où le narrateur va faire une halte – dans une chambre jaune – et se mêler aux autres locataires. Mais, dans ce château, on se regarde, on se supporte, on avance, on recule, on imagine… bref, les échanges sont difficiles, et ça n’avance à rien. C’était mieux quand ça roulait. Alors il faut repartir.

Cette chronique ne donne qu’une très vague idée de ce que propose le récit de Christian Oster, de sa construction, de son style et de son contenu. « Road novel » comme le dit la quatrième de couverture ? Sans aucun doute. Une histoire écrite derrière le pare-brise. Aventure, comme l’écrit Le Monde ? Certainement, bien qu’elle ne se déroule pas en des contrées lointaines. L’aventure est alors « le rapport des personnages au monde d’aujourd’hui. » Imprévu organisé ? (Le Monde) Oui. Tout ce qui se passe est l’une des voies possibles. Le « hasard suscite les possibles » (Télérama). Finalement c’est « l’histoire d’un type qui quitte Paris en voiture et rencontre des gens des paysages, et c’est tout. Absolument tout. » (C. Donner, le Monde Magazine). Sans début ni fin, Rouler nous invite à nous assoir à côté du conducteur, à faire un bout de route avec lui dans ce « hasard immédiat, cette gratuité parfaite » (Y Moix, le Figaro). Comme si le voyageur était le lecteur.

Les premières lignes : « J’ai pris le volant un jour d’été, à treize heures trente. J’avais une bonne voiture et assez d’essence pour atteindre la rase campagne. C’est après que les questions se sont posées. Après le plein, j’entends. En même temps, c’était assez simple. Comme j’avais pris la direction du sud, je me suis contenté de poursuivre. » Éditions de l’Olivier 2011.

vendredi 4 novembre 2011

J'ai lu "Jean-Jacques Rousseau à 20 ans" de CLaude Mazauric


Dans cette collection consacrée à des auteurs classiques et qui retrace « l’aventure de leur jeunesse », on révisera bien ses connaissances sûr tout la jeunesse de Jean-Jacques Rousseau, sur ses hésitations, sur comment il s’est construit, notamment avec quelques rencontres décisives comme celle avec Mme de Warrens. Ce livre a un autre intérêt pour le lecteur familier des rives du Léman, d’Annecy et de Chambéry, c’est d’y suivre sur le terrain ou presque, la trace du futur « penseur universel de la destinée humaine ».
Mais la lecture de ce récit des années de jeunesse de Jean-Jacques Rousseau m’a surtout interpellée sur un thème : le voyage, la façon de se déplacer, de voyager au XVIIIème siècle.

Jean-Jacques Rousseau est né à Genève le 28 juin 1712. Après une enfance sur laquelle je ne m’étends pas ici, Jean-Jacques, désirant un beau jour s’échapper de cette ville, se rend à Annecy. « Minuscule événement au regard de l’histoire générale, la première rencontre de Jean-Jacques et de Françoise de Warrens entre les 21 et 24 mars 1728 est un événement considérable au regard de l’histoire littéraire et philosophique du siècle parce qu’elle scelle le début d’une relation qui a permis à Rousseau d’échapper à un destin de petit fugitif, sans nom ni destin prévisible. » Rousseau le fugitif a 16 ans, il est déjà sur les routes.

Après Annecy, Rousseau le fugitif, est encore sur les routes. Il va à Turin. Il revient. « L’errance est déjà pou lui, qui n’a pas 20 ans, une vielle compagne. » Et « la route d’Annecy est longue, incertaine, plus ou moins joyeuse. » Mais l’accueil est chaleureux, comme on le sait : « Pauvre petit, te revoilà donc ? » 

Mazauric rappelle que Rousseau « a connu les plus vives émotions en cheminant le long des rives des lacs de Suisse et de Savoie ou en naviguant sur leurs eaux enchanteresses. » Et que ces « lieux enchanteurs » serviront de décor et de cadre romantique à La Nouvelle Héloïse. Après un voyage à Lyon en 1730, c’est en 1931, en quinze jours de marche et en compagnie d’un soldat, que Rousseau traverse le Jura et la Bourgogne et arrive à Paris. Puis il revient, mais cette fois à Chambéry, « poser son bagage » aux Charmettes, retrouver « Maman ». En quatre ans, à pied, Rousseau a parcouru La Savoie, le Piémont, la Suisse romande et l’est de la France. Ces voyages, lents, aux lendemains parfois imprévus, ont certainement formé les goûts de Rousseau pour l’amour des plantes qui bordent les chemins, pour « la lenteur du temps qui préserve le voyageur de l’impatience et lui garantit une solitude propice au rêve. » Et la « pratique libératrice, donc éducative du voyage à pied » se retrouvera dans Émile ou de l’éducation. « Nous ne voyageons donc point en courriers, mais en voyageurs. Nous ne songeons pas seulement aux deux termes, mais à l’intervalle qui les sépare. Le voyage même est un plaisir pour nous. (…) Je ne conçois qu’une manière de voyager plus agréable que d’aller à cheval ; c’est d’aller à pied. (…) Je passe partout où un homme peut passer ; je vois tout ce qu’un homme peut voir ; et, ne dépendant que de moi-même, je jouis de toute la liberté dont un homme peut jouir. »

D’autre part, les voyages permettent les rencontres. Quand on voyage on s’instruit… En septembre 1937 il part pour Montpellier consulter un médecin. A cheval d’abord, en chaise à partir de Grenoble, voyage « certes plus onéreux mais qui favorise les rencontres et qui s’accompagne d’un hébergement dans les auberges qui peut se faire plaisant ». Autrement dit Madame de Larnage, avec qui Jean-Jacques découvre le plaisir pendant quelques nuits. Valence, Montélimar, Pont-Saint-Esprit, le pont du Gard, Nîmes, Lunel, Montpellier. Et retour à Chambéry ou une mauvaise surprise l’attend (qui va à la chasse…) Plus tard, en 1743, Rousseau se rend en Italie par Lyon, Marseille, Gênes – où il est mi en quarantaine à cause de la peste – Milan, Vérone, Padoue et Venise. Sept semaines de route !

On a du mal à imaginer ces voyages, les conditions dans lesquelles les voyageurs traversaient les plaines et les montagnes. Mais ils les faisaient, parce qu’il n’y avait par d’autres moyens. Et la lecture de cette biographie des vingt première années de Rousseau a permis, en plus d’apprendre ou de se rappeler des informations sur la vie du philosophe, de fournir une occasion de revenir sur ce thème des voyages, grâce à un « marcheur » qui a laissé beaucoup d’écrits sur le sujet.

Les premières lignes : « Juin ou Juillet 1730, à Lausanne ou à Vevey. Sur les bords du lac Léman, qu’on appelle quelques fois à l’est de l’étendue d’eau le lac de Genève, un jeune homme rêveur, entrant dans sa dix-neuvième année d’existence, emprunte le chemin qui serpente le long de la rive et s’assoit sur une « grosse pierre » ; il médite, s’interroge sur son sort présent, peu enviable à ses yeux, imagine ce que pourrait être son destin à venir qu’il voudrait composé de « mille félicités innocentes ».

Claude Mazauric. Jean-Jacques Rousseau à vingt ans. Un impétueux désir de liberté. Au diable vauvert 2011.

mardi 1 novembre 2011

J'ai lu "La Voie cyclique" de Gérard Bastide

« Polyfaiseur de multichoses », comme il se définit lui-même sur sont site, Gérard Bastide est entre autre un « écriveur polygraphe » et un « cycliste oblique ». Sans compter un goût certain pour le sud… Tout ça ne peut donner qu’une œuvre peu catholique (pardon…) et originale. A priori tout ça me plait bien. Lisons La Voie cyclique, dont le titre est déjà une occasion de constater l’humour et le jeu avec les mots que l’on retrouvera tout au long du recueil.

« J’ai tant de choses à voyager »

Le propos de l’auteur est de nous emmener, à vélo, sur les sommets méditerranés. J’aime bien la montagne. Je n’aime pas le vélo. Et les récits des cyclotouristes me laissent souvent sur ma faim : je n’adhère que rarement aux histoires de dérailleurs qui déraillent et de mollets qui fléchissent. Mais dès les premiers mots – la citation en exergue du premier récit, ce « Pour survivre, il faut raconter des histoires » de Eco – et les premières lignes de « Précyclule », je me sens un peu rassuré. Il s’agit de « circonscrire une quête », de « chercher une identité commune » à une « entreprise déraisonnable (qui) n’exclut pas un certain pragmatisme. » On dirait que ça ne va pas être triste, tout en restant à une certaine hauteur…

Mais d'abord: faut-il y aller à vélo ? Où, dit plus crûment : est-ce utile de remplacer une sieste par quatre heures de pédalage en plein soleil ? Oui et non. D’abord parce que « toutes les forces physiques qui mettent ce monde en branle semblent s’être liguées contre l’homme debout. » Mais quand on cherche une « voie », et que le taôisme propose des étapes « assez longues et sans ravitaillement », la « voie cyclique » est peut-être ce qui convient le mieux à ce sportif du sud, à ce « cycliste tendance romantique musclé. » Et puis il y a, comme après tout effort physique ; à pied ou à vélo, une sorte de récompense. « Le Bon Faiseur qui récompense les cyclistes méritants a généralement placé au haut des cols d’agréables descentes qui font de l’air, sèchent la sueur et permettent d’oublier les tourments de la veille. »

« Cette montagne me va à gravir »

Dans ces récits on trouvera donc plein d’histoires, et aussi des références à quelques voyageurs ou nomades, comme Thoreau, Kenneth White ou Sylvain Tesson, ce qui n’a rien d’étonnant pour ces voyageurs qui préfèrent « l’ailleurs » au sens physique, mais aussi au sens intellectuel, un « Tibet mental ».
Suivons Bastide. Partons aux Pyrénées, à l’Etna, aux Baléares, au Canigou, au Ventoux, à l’Olympe… à la recherche de ces « cultures de l’altitude, tout ce que la longue mémoire des hommes et leurs croyances ont pu forger à partir de ces sommets. »

On relèvera, entre autres choses, un bref éloge de l’âne : « Qu’aurait été la méditerranée sans l’âne ? Une Laponie sans rennes, une Australie sans kangourous » ; de nombreux jeux de mots, aphorismes, néologismes, traits d’humour – il y a du Allais et du Vialatte dans l’air… – qui donnent un tour joliment décalé aux récits ; des citations comme ce proverbe d’Asie centrale : « Garde-toi de demander le chemin à qui le connaît, tu risquerais de ne pas t’égarer » ; et quelques pensées définitives et pacifistes qui relativisent notre présence sur terre et nos éternels questionnements : « Les armées ont avancé à cheval, les religions à dos d’âne. Les unes et les autres laissant derrière elles le même sillage de mouches et de crottin, de pisse et de sang. »

Ce que je pensais en ouvrant ce livre s’est avéré : ces récits – ce « concerto pour route et cyclo – sortent de l’ordinaire des journaux de voyages cyclotouristiques. La machine est bien là, elle est même le pivot des récits, mais elle est « l’outil commode pour arriver à mes fins personnelles », elle sert surtout à avancer sur la route, de préférence hors des sentiers battus, et est plus souvent prétexte à des bavardages philosophiques – mais une « philosophie du vélo (…) au même titre qu’il y a une philosophie de la clé de 12 ou une éthique du grille-pain » – qu’à des considérations techniques ou topographiques. Pari gagné, si c’était le propos de l’auteur. Très bon petit livre, qui peut être lu et relu – c’est important quand on n’emporte qu’un livre dans le sac à dos, ou la sacoche.

Les premières lignes : « Il s’avance debout au fond des couloirs du temps. L’homme. Avec quelques autres formes dont il partage l’espace, les termitières, les girafes, les autruches et les pingouins, les ours en colère, la pluie, le filet de fumée, il apprend à se tenir droit. Dressé. Bipède. C’est l’arbre qui lui explique tout ça. Et la montagne. »

Gérard Bastide – La Voie cyclique
Sommets méditerranéens à vélo
Editions Le Pas d’oiseau 2011.

http://gerardbastide.fr/sommaire.php

samedi 29 octobre 2011

J'ai lu "Le Béranès-Kyôto" d'Olivier Germain-Thomas

Le Bénarès-Kyôto est le récit d’un périple accompli par voie terrestre et maritime par Olivier Germain-Thomas, à travers une grande partie de l’Asie, qui correspond à la voie suivie par le bouddhisme. La première partie est un voyage en Inde, parcourue en train du nord au sud. Puis vient la Thaïlande, le Tonkin. La Chine, méconnue, le Japon, enfin. En voiture !

Les pays et les paysages

Olivier Germain-Thomas arpente l’Asie depuis trente ans, et il dit qu’il a été « piqué » par l’Inde. Un chroniqueur a écrit que sa sagesse est de savoir que « nulle clé, jamais, n’ouvrira les portes de l’Inde, ni la géographie et les saisons, ni 50 000 années d’histoire, ni l’entrelacs de ses mythes et ni ses dix religions. » Olivier Germain-Thomas, plutôt que de nous dire : « L’Inde, c’est ceci », se borne à constater : « L’Inde est » ou, dans l’un de ses autres récits : « l’Inde n’est nulle part. » Il écrit aussi : « Il faut se lever tôt pour étonner un Indien. Disons, être levé depuis quatre mille ans. » Ou encore : « Pour comprendre l’Inde, l’une des méthodes consiste à regarder un escalier en spirale après avoir bu trois whiskies. »
Bénarès est une ville aux « ruelles si étroites et si encombrées qu’y croiser une vache demande un art de toréador. » La vallée du Gange défile comme dans un film. « Passages au ralenti sur de vieux ponts métalliques qui grincent, accélérés alors que les touches multicolores des saris sont courbés sur les champs… » Pékin est livré aux démolisseurs, aux autoroutes urbaine, aux « foules mécaniques. » Mieux vaut rester dans les jardins « afin de préserver la Chine de Segalen, de refuser les canailleries du réel.»


L’art du voyage

Olivier Germain-Thomas a déjà plusieurs voyages à son actif. De l’expérience. Mais : « Les souvenirs de voyages j’en ai fait un tas. Quand le vent se lève ils s’envolent. » Et maintenant, avec le recul, est-ce qu’il faut encore voyager, et pourquoi ? Réponse possible : « Les voyages ont été mes écoles. Ils ont chambardés les raisons étroites, m’ont donné à voir l’envers du sable et du ciel. »On comprend vite que l’auteur n’est pas un adepte du tourisme de masse. Et qu’il préfère la solitude, la disponibilité, la lenteur. La lenteur – ou au moins l'absence de précipitation – est un credo. Laissons le temps de la découverte, les choses ont leur rythme « qui n'est pas celui de nos perceptions conscientes. » Pourtant, dans les premières lignes du Bénarès il écrit : « Maintenant je me hâte. Je sais que le temps est compté, certes le mien, mais surtout la durée où cette terre présentera encore des visages d‘une glaise antique. Rien ne semble pouvoir arrêter la machine à malaxer. À quand le safari vers la dernière tribu, le dernier dieu borgne, le dernier chant de pluie ? »
Olivier Germain-Thomas est un adapte de la disponibilité. « Être vide est un état de disponibilité, d'attente, d'état poétique sans colle aux pieds. C'est un état fragile à la merci de la moindre distraction. Soyons vacant, nous saisirons le murmure des choses. » Cette vacance, ce vide, si important pour certaines cultures, n'est pas un état naturel dans nos sociétés. Et pourtant, pour le voyageur, quoi de mieux que cet état de disponibilité, de « poétique sans colle aux pieds ? » La vacance, être vide, la disponibilité, sont des états nécessaires au voyage.
Quelques autres règles fixées par le voyageur : laisser à ses intuitions et impulsions le soin de choisir un itinéraire; s’imposer de ne jamais solliciter l’aide d’une agence de voyage; n’avoir aucune adresse de personnes à rencontrer sur place. « L’incertitude me plaît et m’inquiète. Les enfants connaissent cet attelage. »

Le sens du voyage

Une pensée de Montaigne (chez qui Olivier Germain-Thomas trouve des propos à rapprocher de l’enseignement du bouddhisme), est en exergue au Bénarès : « Mes pensées dorment si je les assieds. Mon esprit ne va si les jambes ne les agitent. »
Olivier Germain-Thomas pose et se pose les questions classiques : faut-il voyager, pourquoi ? Réponse. « Le clair : j’aime voyager, j’aime le mouvement des pas, la rencontre des regards, la récolte d’images sur des territoires inconnus, la contemplation d’une lumière qui n’est plus une fiction. L’obscur vient des simulacres du désir. Je cherche peut-être quelque chose dont j’ignore l’existence. Quel visage, quelle aventure, quelle grotte ? »
Certains moments peuvent être inoubliables. Et même plus forts encore. « Je n’étais plus un voyageur français du début du XXIème siècle, j’étais à la jonction du ciel et de la terre, un être jeté au sein d’une aventure stupéfiante impossible à comprendre, la même depuis les bisons de Lascaux ou les poteries de Banpo, une histoire qui… Arrêt de bus ! » Le voyage « ouvre, épuise, épure, charge, fait craquer les meubles familiers, fait apparaître les images d’un parchemin inachevé. Il nous rajeunit et nous patine. »

L’orient et l’Occident

Le récit est traversé de remarques sur les modes de vie et les cultures de ces deux entités. Et la confrontation n’est jamais simple. Comment expliquer les mœurs et coutume des habitants du « Pays de la Loi » (la France) à un chinois même lettré ? Comment expliquer que nous sommes à la fois « adeptes de la raison et des symétries, mais désordonnés, sentimentaux, girouettes ? » Que nous « courons derrière toutes nouveautés, mais refusons de bouger une vielle pierre ? » Que nos femmes sont « brillantes et émancipées, habiles dans les jeux des nuages et de la pluie, mais attentives aux enfants et au bœuf mironton ? »
Ailleurs, le point de vue chinois. « Les occidentaux ne comprennent rien à la Chine. Vous venez avec un fatras d’idées sur Confucius, Lao-Tseu, le bouddhisme et je ne sais quoi. Tout le monde s’en fout en dehors des vielles femmes. La Chine ancienne est morte pour toujours. Vous avez changé depuis Robin des Bois, non ? »
Plus loin, le point de vue japonais. « Expliquer la cérémonie du thé ou un jardin sec sont des aberrations. Les Japonais nous regardent en souriant leur enseigner ce qu’ils sont. Sodeska. C’est donc ça ! S’exclament-ils pour nous faire plaisir quand on décortique leurs poèmes, leurs danses, leur mentalité, leur érotisme et tout le tralala. Ensuite, ils vaquent. J’en ai connu qui ricanaient. »
Pour conclure : le Bénarès - Kyôto est un grand récit de voyage en Asie, l’un de ces récits de voyages qu’il faut garder dans sa bibliothèque. Récit au style limpide, écriture recherchée : pourrait être l u en classe ou servir pour les dictées si elles existent encore. Comme tous les grands livres, ne donne pas tout lors de la première lecture. À relire.

Les premières lignes. « Assis devant le fleuve, je suis retenu par le prodige le plus simple qui soit: un lever de soleil tandis qu’une famille (père, mère, deux filles, deux garçons) s’immerge. Cercles sur l’eau. Dans la rue, au-dessus des escaliers qui descendent vers la Yamuna, on entend un chant. Des hommes se frayent un passage en courant. Ils portent une civière sur laquelle une vielle femme est étendue. Son visage est peinturluré de rouge, la couleur des flammes qui l’attendent sur le bûcher. La foule s’écarte avec naturel, se referme avec indifférence. » Editions du Rocher 2007 ,repris en Folio en 2009.

mercredi 12 octobre 2011

J'ai lu "Mondial Nomade" de Philippe Pollet-Villard


« Ne m’indique pas mon chemin car je risquerais de ne plus savoir me perdre. »
Un homme invente un concept lié à un monde en pleine mutation – surtout des mutations de postes d’un pays à l’autre : le garde-meuble transparent, des hangars en blocs de verre à la périphérie des villes, dans lesquels celles et ceux qui changent de ville, voire de continent pour conserver un travail, mettent de côté leur « mobilier résiduel », ces objets qu’ils ont « cru posséder un jour pour toujours et qui vous ont possédé au point de vous donner l’illusion d’appartenir à une maison, une famille, un quartier, une nation. » Dans l’espoir de revenir, et de récupérer les commodes et fauteuils stockés à bon prix. Fortune faite, Rem vend son affaire et devient très riche, « condamné à être très riche pour cinq ou six cents ans. » Pas simple. Surtout si l’on pense que « les gens qui ne possèdent rien éprouvent moins de difficultés à retrouver les chemins de la liberté. »

Que faire avec tout cet argent, et une fois que l’on a jeté les médicaments à la poubelle et rompu avec le passé professionnel ? Une photo retrouvée dans le tiroir d’un bureau sera le déclencheur d’une sorte de quête de sens et le conduira en Inde, pays dans lequel des entreprises françaises ont délocalisé leur production et leur personnel français ; pays dans lequel des marques de vêtements gèrent des prisons et où des villes portent le nom de firmes automobiles. Bref, une sorte de cauchemar, règne absolu de l’argent. Là il se souviendra qu’il est déjà venu, quand il était « jeune aventurier parcourant le monde, arpentant le bord des routes. » Au bout de quelques jours et de quelques rencontres improbables « un monde se retraçait dans ses artères, le voyage reprenait place en lui. » Finalement, après des années « rectilignes » de vie professionnelle, il se rendra à l’évidence que « savoir voyager n’est peut-être pas beaucoup plus compliqué que savoir marcher, réapprendre ne demande pas de gros efforts. »

On sait que « dans un voyage ce n’est pas la destination qui compte, mais presque toujours le chemin parcouru, et les détours surtout. ». Rem devra choisir entre mensonge et vérité. « Depuis toujours les gens se moquent de connaître la vérité. Mentir fait partie du voyage, absolument. » Rem a rendez-vous avec son destin. En lignes courbes. Mais est-ce le plus important ?

Les premières lignes : « Rem Jean-Charles était un homme profondément bon qui avait bâti son empire, non sur le vide comme nombre d’entrepreneurs de ses contemporains, mais sur le trop-plein. Les très fameux et très populaires garde-meubles Mondial Nomade, vous vous en souvenez peut-être ? Eh bien, c’était lui. » Flammarion 2011.

mardi 20 septembre 2011

J'ai lu "Un cargo pour Berlin" de Fred Paronuzzi


Nour est une adolescente qui vit dans un pays que l’on reconnaitra sans peine, et avec une culture un peu différente de ce que nous connaissons ici, notamment en ce qui concerne l’amour et le mariage. Sur ce point au moins, un monde de lâcheté et de conventions. Tariq est un « jeune » pour qui « partir » est le mot le plus important. Pas le plus beau, non, mais le plus important. Tariq a le mot « partir » à la bouche. « Partir. Pas comme une invitation au voyage, non, plutôt une évasion. Partir parce qu’on se sait prisonnier d’une cage dont personne d’autre ne distingue les barreaux. Partir, car ici c’est sans espoir. » Tous les deux vont vivre des injustices, se révolter, s’enfuir, rêver de « prendre un cargo pour Berlin. » N’est-ce pas là un rêve qui peut mener loin ?

Pour partir d’ici, après une course dans le désert, il sera forcément question de bateau. « Nous, ce qu’on veut, c’est traverser. » Mais la mer est grande pour les yeux d’un enfant, et n’est pas rassurante. « La mer n’est pas bleue, comme on le raconte, mais plutôt d’un gris tirant sur le vert. Et elle semble en effet infinie. Des vagues ourlées d’écume déferlent vers la côte, puis repartent. On dirait un animal qui rampe, jamais apaisé. »

La traversée sera terrible. Puis l’Espagne bientôt en vue, ce « rêve que l’on peut, faute de le toucher, désigner tant il est proche. » Mais une fois de l’autre côté, les problèmes sont loin d’être réglés. La vie clandestine est pendant un certain temps la seule solution. Des jours à errer, à chercher de quoi survivre. Des jours à se demander quand pourra-t-on à nouveau « sentir bon » et surtout ne plus avoir peur. Des jours à penser à sa famille et aux autres, restés là-bas.

Les personnages sont bien typés, sans doute est-ce utile dans les livres pour la jeunesse. Il n’y a guère d’allusions, tout est clairement exprimé. La mère de Nour est bonne et généreuse mais ne peut rien faire sinon en cachette. Le père est borné, voire méchant – mais il pleurera, bien sûr. Le point de vue des émigrants, comme celui de « ceux d’en face » qui ont très peur de cette « invasion », est également bien dessiné. Non sans humour : « Sans déconner, si les Africains se mettaient à boire l’eau de mer pour traverser à pied, ils seraient bien capables de pisser tous en même temps, de l’autre côté, histoire de faire remonter le niveau… »

Un livre qui explique les sentiments de chacun, des deux côtés, qui montre les risques, les espoirs, les incertitudes.

Les premières lignes « Une peur féroce la marque de son empreinte. Elle la tient, impitoyable, fait ployer sa nuque, tandis qu’une vague nauséeuse lui soulève l’estomac au rythme des cahots. La chaleur est étouffante et, par instants, elle a le sentiment d’être ballottée dans un cercueil. » Editions Thierry Magnier 2011.

J'ai lu "Nos cheveux blanchiront avec nos yeux" de Thomas Vinau


Un livre qui place en épigraphe le fameux « Quand on aime il faut partir » de Cendrars est un livre qu’il faut regarder de plus près.
Soit un homme qui veut s’éloigner de sa compagne, parce qu’il ressent le besoin « d’essayer des choses ». L’un des moyens les plus sûrs pour mettre de la distance est le bateau, le bon vieux bateau de pêche qui reste plusieurs jours en mer. C’est donc par là que le périple – le road-movie, pour faire moderne – de Walther commence. Puis viennent les « îles sans routes » et les villes avec hôtels et personnel avenant. Lui « a l’impression de marcher au milieu d’une galerie de tableaux magnifiques ». Prague. Bruxelles. Les Flandres. L’Espagne. Et d’autres horizons. Si loin, et si près. « Je ne suis pas chez moi ici. Je ne suis nulle part chez moi. Il y a ce gros bloc de nuit et de temps qui nous sépare. Mais je n’ai pas la sensation de subir cette distance. Au contraire, elle est toute chaude. Elle me rapproche de toi. » Ce pourrait être la conclusion de la première partie « le dehors du dedans… »
La seconde partie, intitulée « le dedans du dehors… » raconte la fin de l’errance et l’installation du couple, avec cette femme qui a su le laisser partir, et revenir, avec des questions sur la vie « à ras de terre » et l’environnement. Bouleaux, mésanges, chansons douces remplacent le port, les bruits et les lumières du voyage. Un enfant remplace les compagnons de route.
Chaque chapitre est un petit poème en prose, un instantané, avec un titre et une douzaine de lignes. Les textes décrivent le réel avec beaucoup de poésie. Un livre qui sonne bien, doux, intimiste, presque mélancolique. Saluons également le projet éditorial de ce nouvel éditeur, et l’objet réussi que nous tenons dans nos mains.

Les premières lignes : « L’idée. L’idée de partir était comme un petit feu de bois placé au centre de son cerveau. Au bout de quelques temps, il comprit que les flammes ne s’éteindraient pas d’elles-mêmes. » Alma éditeur 2011.

J'ai lu "Les Vents de Vancouver" de Kenneth White

Kenneth White Les vents de Vancouver, escales dans l’espace-temps du Pacifique Nord Kenneth White nous a déjà emmené dans des contrées ...