La Nationale 7 c'est un peu comme un conte. Alors je peux bien commencer cette chronique de Nationale 7 - Un road-trip à la française par « Il était une fois... »
Il était une fois la Nationale 7 et deux voyageurs, Albéric d’HARDIVILLIERS, l’écrivain, et Mathieu RAFFARD le photographe. Un jour ils décident de prendre la route. Dans tous les sens du terme, et même de la géographie. Ils partent et, comme tous les voyageurs dignes de ce nom, se mettent en état de « vacance », disponibles, à l'écoute des gens, des paysages, des histoires et des choses. Du coup, Nevers ou Montélimar deviennent aussi prometteurs et intéressants que Pékin ou Istanbul. Question de point de vue. Restait à voir sur place.
Pour rester dans la métaphore photo, sur place et selon l'angle de vue, les panneaux publicitaires à la sortie d'Orange ressemblent étrangement à ceux que l'on trouverait sans doute aux abords d'une ville du Kansas ou d'ailleurs. C’est encore plus évident quand on voit certaines photographies de ce livre, qui ne sont pas sans rappeler quelques tableaux de Hopper, qui n'est pourtant jamais venu à Magny- Cours ni à Varennes sur Allier. Des intérieurs désolés, des flippers qui attendent dans un coin, des pompes à essence, des voitures à l'arrêt. Seule différence : une Mercedes à la place d'une Cadillac. Toutes les photos de ce livre racontent des histoires, aussi bien qu’un portrait ou qu’un paysage. Le hasard ou la composition rendent certaines photos absolument superbes. Les sites s'y prêtent. Et l'œil du photographe fait le reste.
Les textes, de courts chapitres sur la page de gauche, comme le veut cette collection, sont le plus souvent consacrés aux rencontres, aux gens. Car au fil des kilomètres se produisent les rencontres les plus improbables, donc les plus belles, avec des gens ordinaires mais indispensables qui se confient volontiers et dont l'auteur fait le portrait. Des gens avec des tas d’histoires, ou, au contraire, pas assez d'histoires. Des gens comme vous et moi. En tout cas comme moi, qui connais bien ce centre de la France que je fréquente encore, en prenant ce qui reste de la nationale 7, en traversant ces mêmes villes et villages, mais sans avoir le regard, la présence d'esprit, le talent d'en faire un livre. Heureusement que d'autres s'en chargent.
Extrait – « Entre les chambres d’hôtel, identiques d’Istanbul à Pékin, et toutes les voix que nous ne comprenions guère, nous finissions par trouver à Roscoff et Saint-Étienne un caractère d’étrangeté aussi prometteur que Kashgar ou Aden. Nous avions envie de pouvoir réentendre les gens, de pouvoir rattacher les paysages à une histoire plus ou moins connue et l’idée d’un voyage sans exotisme, à l’exotisme défloré, ne nous déplaisait pas. Ce que nous voulions aussi, c’était retrouver la route et ses penchants : cigarettes cérémonieuses posées le long du jour comme des balises, vent chaud, cheveux poussiéreux, villes inconnues, et la chaleur surtout, qui brûle les derniers restes d’orgueil. Alors, quand il a fallu partir, nous n’avons pas hésité longtemps. » Collection La Clé des champs.
Avec une postface de Pierre Stragiotti. Éditions Transboréal 2008.
Chroniques littéraires autour de la littérature de voyage et des écrivains voyageurs.
dimanche 16 janvier 2011
J'ai (re)lu "l'Encre du voyageur", de Gilles Lapouge
Gilles Lapouge est un baladin. On savait qu’il collectionnait les vents ou les nuages. Dans L’Encre du voyageur il avoue collectionner également les lumières. Comment ne pas se constituer une collection de lumières ! La lumière du matin, celle de midi, celle du soir. Sans compter qu’en nos contrées la lumière change rapidement, en raison notamment de la physionomie des lieux. Immensément variables. Pas comme ces étendues infinies d’Amérique du Nord ou ces déserts d’Asie…L’un des articles poétiques du recueil est consacré à l’Europe, « faite de géographies emboîtées, est bien obligée de disposer de mille soleils, un par paysages, et de millions de lumières. » Ce que plus loin il appelle les « belles lumières nomades de la belle Europe. »
Le voyage, pour Lapouge « non seulement n’existe qu’à partir du moment où on le convertit en encre, mais encore tout voyage, y compris dans les terres inconnues, n’est que le souvenir d’une encre ancienne. » Ce qui rend déprimante la profession d’explorateur ! Car plus le temps passe, plus on découvre ce qui a été écrit il y a longtemps. « Si Christophe Colomb n’a jamais deviné qu’il avait découvert l’Amérique, c’est qu’il n’avait rien lu sur cette terre-là. » CQFD!
Lapouge voyage « pour raconter ses voyages. » Peut-être un peu jaloux que tous ces écrivains voyageurs – confrérie dont on l’a obligé à faire partie plus ou moins contre son gré – « prennent tout le temps le bateau ou l’avion » et aient des « sacs d’anecdotes. » Après une période d’apprentissage, il se sentira assez à l’aise dans ce milieu, et déclarera « »n ne naît pas écrivain voyageurs, on le devient. » Après tout il s’agit quand même de littérature.
Comme souvent avec Gilles Lapouge, voici un recueil de petits textes, brillants, amusants la plupart du temps, pleins d’érudition. Dans ce recueil un peu hétéroclite – car composé en partie d’articles déjà parus dans des revues (Le Magazine littéraire, Géo, la Quinzaine littéraire) – les sujets principaux sont l’écriture, le voyage, l’ailleurs, l’autre. Certains textes resteront à mon avis dans les anthologies de littératures voyageuses, comme « Pourquoi voyagez-vous ? » et « Quand j’étais un écrivain-voyageur. » Indispensable.
Les premières lignes : « Quand je fréquentais l’école primaire, je plongeais avec enthousiasme ma plume dans l’encrier du pupitre. Je prenais le temps de contempler la goutte de liquide noir ou bleu. Je la regardais comme le Créateur a probablement regardé le néant au moment où il se disposait à en faire un univers. J’étais un peu comme lui. J’allais donner vie, grâce au bout de ma plume, à un chat, à une peuplade, à un adjectif ou à une périphrase. Si j'étais en forme, je confectionnais des objets qui n'existaient même pas. Je leur fournissais des noms, je leur mettais le pied à l'étrier et ils partaient vivre leur vie. J'ai donné vie à des couleurs dont Newton n'eut jamais la moindre idée. Je formais des lettres que tous les alphabets, même l'égyptien et même le hittite, ont ratées, des animaux inexistants, des montagnes d'aucun continent. Je découvrais que Dieu n'est qu'un gros encrier. »
Gilles Lapouge - L'Encre du voyageur. Albin Michel 2007.
Le voyage, pour Lapouge « non seulement n’existe qu’à partir du moment où on le convertit en encre, mais encore tout voyage, y compris dans les terres inconnues, n’est que le souvenir d’une encre ancienne. » Ce qui rend déprimante la profession d’explorateur ! Car plus le temps passe, plus on découvre ce qui a été écrit il y a longtemps. « Si Christophe Colomb n’a jamais deviné qu’il avait découvert l’Amérique, c’est qu’il n’avait rien lu sur cette terre-là. » CQFD!
Lapouge voyage « pour raconter ses voyages. » Peut-être un peu jaloux que tous ces écrivains voyageurs – confrérie dont on l’a obligé à faire partie plus ou moins contre son gré – « prennent tout le temps le bateau ou l’avion » et aient des « sacs d’anecdotes. » Après une période d’apprentissage, il se sentira assez à l’aise dans ce milieu, et déclarera « »n ne naît pas écrivain voyageurs, on le devient. » Après tout il s’agit quand même de littérature.
Comme souvent avec Gilles Lapouge, voici un recueil de petits textes, brillants, amusants la plupart du temps, pleins d’érudition. Dans ce recueil un peu hétéroclite – car composé en partie d’articles déjà parus dans des revues (Le Magazine littéraire, Géo, la Quinzaine littéraire) – les sujets principaux sont l’écriture, le voyage, l’ailleurs, l’autre. Certains textes resteront à mon avis dans les anthologies de littératures voyageuses, comme « Pourquoi voyagez-vous ? » et « Quand j’étais un écrivain-voyageur. » Indispensable.
Les premières lignes : « Quand je fréquentais l’école primaire, je plongeais avec enthousiasme ma plume dans l’encrier du pupitre. Je prenais le temps de contempler la goutte de liquide noir ou bleu. Je la regardais comme le Créateur a probablement regardé le néant au moment où il se disposait à en faire un univers. J’étais un peu comme lui. J’allais donner vie, grâce au bout de ma plume, à un chat, à une peuplade, à un adjectif ou à une périphrase. Si j'étais en forme, je confectionnais des objets qui n'existaient même pas. Je leur fournissais des noms, je leur mettais le pied à l'étrier et ils partaient vivre leur vie. J'ai donné vie à des couleurs dont Newton n'eut jamais la moindre idée. Je formais des lettres que tous les alphabets, même l'égyptien et même le hittite, ont ratées, des animaux inexistants, des montagnes d'aucun continent. Je découvrais que Dieu n'est qu'un gros encrier. »
Gilles Lapouge - L'Encre du voyageur. Albin Michel 2007.
J"ai lu "Un Matin à Byblos" d'Olivier Germain-Thomas
Que reste-t-il de Byblos, la plus vieille cité du monde, dit-on, cette ville qui, faut-il le rappeler, a livré le premier témoignage de notre écriture, cette écriture qui, « après quelques contorsions, sert encore à plus de la moitié des terriens à inscrire sur des feuilles leur génie, leurs mensonges, leurs désirs et leurs musiques, sans oublier leurs sottises »? Byblos, ce sont quelques ruines « qui ne stimulent l'intelligence et les sens que si l'on a du goût pour les rayonnages cachés. » Que ressent-on à sa vue ? « Rien des éblouissements de Baalbek ou de Palmyre. Ces ruines sont une femme voilée assise devant la mer. Il faut venir ici avec son chargement de mythes. »
Voilà l'essentiel de ce que l'on apprendra à la lecture de ce récit de voyage. Byblos est un millefeuille pour archéologues ou matins du monde et d'aujourd'hui superposent des fragments égyptiens, assyriens, babyloniens, perses, grecs, romains, byzantins, arabes, francs. Bref: si le paysage offre quelques belles échappées sur la mer bleue, il vaut mieux savoir où l'on va avant d'y aborder. Mais alors, que trouve-t-on dans ce livre, écrit par un écrivain voyageur, comme il est précisé sur la quatrième de couverture?
Comme souvent dans un bon récit de voyage, du moins les récits contemporains, qui ne peuvent rivaliser avec les reportages télé ou le fait que chacun peut désormais aller voir où et quand il le veut, on en apprend plus sur l'auteur, sur ses sujets de prédilections ou surgis à l'occasion de ce voyage, que sur le voyage proprement dit et sur les lieux visités. Et là il y a matière. Comme le voyage, le livre est un « vagabondage ». L'auteur le dit lui-même: « L'ensemble peut paraître décousu. C'est ma manière. J'aime assembler les éléments qui n'ont pas l'habitude de convoler. »
Le récit dérive très souvent vers de petites dissertations, méditations, sur des sujets divers: l'éducation, la culture, le e muet, les vertus de la récitation, les Écritures, le Temps, l'Amour... On lira donc de très belles pages sur le livre, la lecture, la littérature, son pouvoir (dans le bon sens du terme: « il y a moins de dégâts avec la littérature qu'avec de faux prophètes »), sur l'intérêt qu'il y aurait à fréquenter Rabelais, La Fontaine, Diderot, Rimbaud et d'autres dès le plus jeune âge. Belles réflexions sur la langue, la culture. « L'Histoire est pleine de peuples conquérants aux biceps plus impressionnants que la culture. Leurs empires tombent vite. » Quelques analyses - plus discutables à mon avis, mais ça n'est que mon avis - sur l'Europe et la nécessité d'avoir une langue commune autre que l'anglais.
Et le voyageur dans tout ça? Pour l'auteur, le voyageur doit rester vacant. « Soyons vacant, nous saisirons le murmure des choses. » Cette vacance, ce vide, si important pour certaines cultures, n'est pas un état naturel dans nos sociétés. Et pourtant, pour le voyageur, quoi de mieux que cet état de disponibilité, de « poétique sans colle aux pieds? »
Un autre mot qui découle de cette lecture : humour. Rendre la connaissance ludique, utiliser l'humour comme épice, sont bien des volontés de l'auteur, qui ne s'en prive pas. Ce qui rend la lecture très agréable (apprendre en s'amusant). Et il y a parfois des fins de paragraphes qui sont ponctués de chutes étonnantes, des pirouettes complètement décalées, qui remettent en place les idées trop sérieuses. Ou qui offrent d'autres perspectives. Sans parler du glossaire, liste de mots existants mais avec des définitions un peu spéciales, ou donnant la définition des néologismes du cru, comme ce très beau « vénusté », grâce, beauté digne de Vénus.
Un matin à Byblos est donc l'un de ces « petits livres dont la chute ne fait pas mal aux pieds » mais qui renferme suffisamment de matière pour, une fois arrivé au terme, y revenir, réfléchir, creuser, discuter. « Pour écrire un livre, comme pour dénouer une pelote, il suffit de trouver le bon bout. Ensuite on tire. » Pour la lecture c'est un peu pareil, le lecteur est ici tiré, très facilement, très aisément, par un contenu intéressant présenté avec une langue recherchée, travaillée mais sans être exigeante, sans demander le recours aux dictionnaires, sans pédanterie, sans effets inutiles. Une belle langue, qui réconcilie avec la lecture. Pour dire autrement : on peut proposer des textes de qualité sans ennuyer le lecteur. Ce livre est le contre exemple de ceux qui pensent que l'on doit niveler la culture par le bas.
Les premières lignes: « Il existe, au bord d'une mer qui fut le nombril du monde, une ville qui porte le nom de Livre. C'est une ville de chevet puisqu'elle a veillé sur les rêves des hommes pendant plus de sept mille ans. Il est dans l'ordre des choses que Byblos soit considérée comme la plus ancienne des villes. Elle s'étend sur un tertre rocheux de dix hectares; elle possède la forme d'un oeil qui domine la mer et regarde le ciel sans ciller. »
Éditions du Rocher 2005
Voilà l'essentiel de ce que l'on apprendra à la lecture de ce récit de voyage. Byblos est un millefeuille pour archéologues ou matins du monde et d'aujourd'hui superposent des fragments égyptiens, assyriens, babyloniens, perses, grecs, romains, byzantins, arabes, francs. Bref: si le paysage offre quelques belles échappées sur la mer bleue, il vaut mieux savoir où l'on va avant d'y aborder. Mais alors, que trouve-t-on dans ce livre, écrit par un écrivain voyageur, comme il est précisé sur la quatrième de couverture?
Comme souvent dans un bon récit de voyage, du moins les récits contemporains, qui ne peuvent rivaliser avec les reportages télé ou le fait que chacun peut désormais aller voir où et quand il le veut, on en apprend plus sur l'auteur, sur ses sujets de prédilections ou surgis à l'occasion de ce voyage, que sur le voyage proprement dit et sur les lieux visités. Et là il y a matière. Comme le voyage, le livre est un « vagabondage ». L'auteur le dit lui-même: « L'ensemble peut paraître décousu. C'est ma manière. J'aime assembler les éléments qui n'ont pas l'habitude de convoler. »
Le récit dérive très souvent vers de petites dissertations, méditations, sur des sujets divers: l'éducation, la culture, le e muet, les vertus de la récitation, les Écritures, le Temps, l'Amour... On lira donc de très belles pages sur le livre, la lecture, la littérature, son pouvoir (dans le bon sens du terme: « il y a moins de dégâts avec la littérature qu'avec de faux prophètes »), sur l'intérêt qu'il y aurait à fréquenter Rabelais, La Fontaine, Diderot, Rimbaud et d'autres dès le plus jeune âge. Belles réflexions sur la langue, la culture. « L'Histoire est pleine de peuples conquérants aux biceps plus impressionnants que la culture. Leurs empires tombent vite. » Quelques analyses - plus discutables à mon avis, mais ça n'est que mon avis - sur l'Europe et la nécessité d'avoir une langue commune autre que l'anglais.
Et le voyageur dans tout ça? Pour l'auteur, le voyageur doit rester vacant. « Soyons vacant, nous saisirons le murmure des choses. » Cette vacance, ce vide, si important pour certaines cultures, n'est pas un état naturel dans nos sociétés. Et pourtant, pour le voyageur, quoi de mieux que cet état de disponibilité, de « poétique sans colle aux pieds? »
Un autre mot qui découle de cette lecture : humour. Rendre la connaissance ludique, utiliser l'humour comme épice, sont bien des volontés de l'auteur, qui ne s'en prive pas. Ce qui rend la lecture très agréable (apprendre en s'amusant). Et il y a parfois des fins de paragraphes qui sont ponctués de chutes étonnantes, des pirouettes complètement décalées, qui remettent en place les idées trop sérieuses. Ou qui offrent d'autres perspectives. Sans parler du glossaire, liste de mots existants mais avec des définitions un peu spéciales, ou donnant la définition des néologismes du cru, comme ce très beau « vénusté », grâce, beauté digne de Vénus.
Un matin à Byblos est donc l'un de ces « petits livres dont la chute ne fait pas mal aux pieds » mais qui renferme suffisamment de matière pour, une fois arrivé au terme, y revenir, réfléchir, creuser, discuter. « Pour écrire un livre, comme pour dénouer une pelote, il suffit de trouver le bon bout. Ensuite on tire. » Pour la lecture c'est un peu pareil, le lecteur est ici tiré, très facilement, très aisément, par un contenu intéressant présenté avec une langue recherchée, travaillée mais sans être exigeante, sans demander le recours aux dictionnaires, sans pédanterie, sans effets inutiles. Une belle langue, qui réconcilie avec la lecture. Pour dire autrement : on peut proposer des textes de qualité sans ennuyer le lecteur. Ce livre est le contre exemple de ceux qui pensent que l'on doit niveler la culture par le bas.
Les premières lignes: « Il existe, au bord d'une mer qui fut le nombril du monde, une ville qui porte le nom de Livre. C'est une ville de chevet puisqu'elle a veillé sur les rêves des hommes pendant plus de sept mille ans. Il est dans l'ordre des choses que Byblos soit considérée comme la plus ancienne des villes. Elle s'étend sur un tertre rocheux de dix hectares; elle possède la forme d'un oeil qui domine la mer et regarde le ciel sans ciller. »
Éditions du Rocher 2005
J'ai lu "Planète Brasilia" de Jean-Yves Loude
Brasília fête ses 50 ans. L'occasion de lire Planète Brasília de Jean-Yves Loude.
En 1960 Jean-Yves LOUDE feuillette Paris-Match. Le Numéro 581 du 28 mai est consacré à « la capitale que le Brésil vient de se donner » : Brasília. Depuis, l’écrivain n’avait plus qu’une idée en tête : « j’irai à Brasília », « j’ai toujours voulu savoir », « je n’ai jamais oublié Brasília », « je voulais savoir », et enfin « il fallait bien, vois-tu, que j’aille à Brasília. » Cette fois on y est. C’est quoi Brasília ? Un projet idéal, une ville utopique ? Avec quels mots peut-on la décrire? Fierté? Record? Mais aussi espérance? Exclusions? Cœur?
Brasília ville des records
« Les statistiques le prouvent : un voyage a de forte chances de commencer en taxi. A Brasília c’est inévitable. » Les taxis sont des SAMU pour les piétons suffoqués. La ville est celle au monde qui compte le plus de voitures par habitant. Le piéton, le flâneur ont été oubliés. Brasília aurait également le plus grand nombre de piscines privées, et son lac artificiel sera plus grand que la baie de Rio… Est-ce brai ? Est-ce pour faire un pied de nez à la rivale ? Ce serait aussi la ville la plus arborée de la planète. Certain ? L’air de Brasília serait aussi sec que celui du Sahara. Peut-être. C’est assurément une ville sans croisement : le trafic est fluide. Sans compter le ciel : on disait que c’était la mer de Brasilia. Bref : « Brasília n’est pas une ville ordinaire. » Jean-Yves Loude commence sa lettre, il nous écrit pour nous raconter son voyage.
Au début il n’y avait rien…
Au début il n’y avait rien. Le Point Zéro. Puis « une croix que forment deux pistes tracées dans le néant du plateau. » La signature du contrat qui faisait de la future ville la future capitale d’un Pouvoir qui désirait alors s’établir au centre du pays. C’était le rêve, la vision d’un homme : Juscelino Kubitschek. Au pouvoir depuis quelques années, il a lancé le Brésil sur une voie de progrès. Le geste politique fort ne sera rien d’autre que la création d’une nouvelle capitale. Tout fut minutieusement pensé. Les actes, les faits et gestes, les dates, les décisions : tout fut orchestré, millimétré. Le 21 Avril 1960 Brasilia fut officiellement inaugurée. Ce fut un geste extrêmement symbolique. « L’avènement du Brésil moderne impliquait une coupure franche du cordon ombilical avec la mer. Rio n’était plus la capitale.
La ville moderne
Nous avons tous en mémoire des images de Brasília. Des bâtiments modernes, audacieux. Les gratte-ciel du quartier des banques. Les tours jumelles de l’Administration. La cathédrale. Et cet axe monumental. Loude apprécie. « Je ne nierai pas que cet axe donne de la gueule à la ville. Ce vide impératif en impose. » Nous avons tous retenu ce nom : Oscar Niemeyer. L’architecte de la cathédrale de Brasilia. « J’aime sans conteste l’ensemble unique au monde que forment le dôme du Sénat, la coupole renversée de l’Assemblée Nationale et les tours jumelles de l’administration. J’y vois la magistrale interprétation de la complémentarité, l’illustration des oppositions constructives, du dehors-dedans. » Brasília est une capitale de l’architecture moderne. Elle a bénéficié du génie artistique de son époque. C’est aussi un carrefour des cultures. Samba. Et, on l’oublie, un « grand chaudron de la cuisine brésilienne. » Feijoada.
Tout ne va pas bien.
Une fois fait le tour de la ville, de Brasília « viable et civilisée », de son architecture, de ses monuments, de son « décor improbable ou tout fonctionnerait bien », de son histoire, de sa mythologie, Loude se rend à l’évidence : « ce n’est pas vrai. Tout ne va pas bien. » La violence « pousse sur le terreau de la misère périphérique incontrôlée. » Brasília a fait envie. La capitale de l’espérance a attiré du monde. Trop. Deux millions de personnes alors qu’on en avait prévu 500 000. En ce début du XXIe cohabitent un centre ville et une périphérie. Deux « planètes ». Deux populations qui s’ignorent. Si le « plan Pilote » offre un cadre de vie desserré, aéré, qui peut porter au rêve et à la culture ceux qui n’en ont pas égaré les modes d’emploi », il faut bien constater que dans la citadelle « on ignore la population qui vit hors les murs. »
Planète Brasília est une lettre au ton très personnel. Au goût amer. Loude est partagé entre la beauté, l’idée qui sous tendait cette ville, et la réalité. Il raconte un voyage dans une Brasilia elle-même à la recherche de la « Cité du bonheur » qu’elle devait être. L’auteur balance entre émerveillement et indignation. Il constate que si l’architecture de Brasília danse la samba, la « cité idéale » rejette une partie de ses habitants à l’extérieur de ses belles places. Brasilia : une ville utopique dans laquelle beauté et révolte rôdent et se mêlent. Un récit hautement recommandé.
Les premières lignes. « Je m'apprête à quitter Brasília et je ne sais toujours pas ce qui est le plus beau pour moi : la ville ou son histoire, les monuments érigés ou l'épopée de leur construction. Je reste étonné.
- Tu peux aller à Brasília, tu peux aimer ou ne pas aimer, mais tu ne peux pas dire que tu avais déjà vu avant une chose pareille !
C'est l'opinion d'Oscar Niemeyer, l'architecte héros de la ville, et je la partage : oui, je n'ai jamais vu une chose pareille. »
Photographies de Viviane Lièvre.
Tertium éditions 2008 – Collection Pays d’encre / littérature.
La lecture de ce récit peut être complétée par Les Larmes de Rio, de Laurent VIDAL, aux éditions Aubier. Le 20 avril 1960 est pour Rio le dernier jour comme capitale fédérale du Brésil. Le 21 avril le Président Kubitschek fait ses adieux au port dont les Bragances avaient fait leur capitale en 1763. Beaucoup de solennité. Laurent Vidal décrit les moments clés de ce départ, de ce transfert. Passionnant
En 1960 Jean-Yves LOUDE feuillette Paris-Match. Le Numéro 581 du 28 mai est consacré à « la capitale que le Brésil vient de se donner » : Brasília. Depuis, l’écrivain n’avait plus qu’une idée en tête : « j’irai à Brasília », « j’ai toujours voulu savoir », « je n’ai jamais oublié Brasília », « je voulais savoir », et enfin « il fallait bien, vois-tu, que j’aille à Brasília. » Cette fois on y est. C’est quoi Brasília ? Un projet idéal, une ville utopique ? Avec quels mots peut-on la décrire? Fierté? Record? Mais aussi espérance? Exclusions? Cœur?
Brasília ville des records
« Les statistiques le prouvent : un voyage a de forte chances de commencer en taxi. A Brasília c’est inévitable. » Les taxis sont des SAMU pour les piétons suffoqués. La ville est celle au monde qui compte le plus de voitures par habitant. Le piéton, le flâneur ont été oubliés. Brasília aurait également le plus grand nombre de piscines privées, et son lac artificiel sera plus grand que la baie de Rio… Est-ce brai ? Est-ce pour faire un pied de nez à la rivale ? Ce serait aussi la ville la plus arborée de la planète. Certain ? L’air de Brasília serait aussi sec que celui du Sahara. Peut-être. C’est assurément une ville sans croisement : le trafic est fluide. Sans compter le ciel : on disait que c’était la mer de Brasilia. Bref : « Brasília n’est pas une ville ordinaire. » Jean-Yves Loude commence sa lettre, il nous écrit pour nous raconter son voyage.
Au début il n’y avait rien…
Au début il n’y avait rien. Le Point Zéro. Puis « une croix que forment deux pistes tracées dans le néant du plateau. » La signature du contrat qui faisait de la future ville la future capitale d’un Pouvoir qui désirait alors s’établir au centre du pays. C’était le rêve, la vision d’un homme : Juscelino Kubitschek. Au pouvoir depuis quelques années, il a lancé le Brésil sur une voie de progrès. Le geste politique fort ne sera rien d’autre que la création d’une nouvelle capitale. Tout fut minutieusement pensé. Les actes, les faits et gestes, les dates, les décisions : tout fut orchestré, millimétré. Le 21 Avril 1960 Brasilia fut officiellement inaugurée. Ce fut un geste extrêmement symbolique. « L’avènement du Brésil moderne impliquait une coupure franche du cordon ombilical avec la mer. Rio n’était plus la capitale.
La ville moderne
Nous avons tous en mémoire des images de Brasília. Des bâtiments modernes, audacieux. Les gratte-ciel du quartier des banques. Les tours jumelles de l’Administration. La cathédrale. Et cet axe monumental. Loude apprécie. « Je ne nierai pas que cet axe donne de la gueule à la ville. Ce vide impératif en impose. » Nous avons tous retenu ce nom : Oscar Niemeyer. L’architecte de la cathédrale de Brasilia. « J’aime sans conteste l’ensemble unique au monde que forment le dôme du Sénat, la coupole renversée de l’Assemblée Nationale et les tours jumelles de l’administration. J’y vois la magistrale interprétation de la complémentarité, l’illustration des oppositions constructives, du dehors-dedans. » Brasília est une capitale de l’architecture moderne. Elle a bénéficié du génie artistique de son époque. C’est aussi un carrefour des cultures. Samba. Et, on l’oublie, un « grand chaudron de la cuisine brésilienne. » Feijoada.
Tout ne va pas bien.
Une fois fait le tour de la ville, de Brasília « viable et civilisée », de son architecture, de ses monuments, de son « décor improbable ou tout fonctionnerait bien », de son histoire, de sa mythologie, Loude se rend à l’évidence : « ce n’est pas vrai. Tout ne va pas bien. » La violence « pousse sur le terreau de la misère périphérique incontrôlée. » Brasília a fait envie. La capitale de l’espérance a attiré du monde. Trop. Deux millions de personnes alors qu’on en avait prévu 500 000. En ce début du XXIe cohabitent un centre ville et une périphérie. Deux « planètes ». Deux populations qui s’ignorent. Si le « plan Pilote » offre un cadre de vie desserré, aéré, qui peut porter au rêve et à la culture ceux qui n’en ont pas égaré les modes d’emploi », il faut bien constater que dans la citadelle « on ignore la population qui vit hors les murs. »
Planète Brasília est une lettre au ton très personnel. Au goût amer. Loude est partagé entre la beauté, l’idée qui sous tendait cette ville, et la réalité. Il raconte un voyage dans une Brasilia elle-même à la recherche de la « Cité du bonheur » qu’elle devait être. L’auteur balance entre émerveillement et indignation. Il constate que si l’architecture de Brasília danse la samba, la « cité idéale » rejette une partie de ses habitants à l’extérieur de ses belles places. Brasilia : une ville utopique dans laquelle beauté et révolte rôdent et se mêlent. Un récit hautement recommandé.
Les premières lignes. « Je m'apprête à quitter Brasília et je ne sais toujours pas ce qui est le plus beau pour moi : la ville ou son histoire, les monuments érigés ou l'épopée de leur construction. Je reste étonné.
- Tu peux aller à Brasília, tu peux aimer ou ne pas aimer, mais tu ne peux pas dire que tu avais déjà vu avant une chose pareille !
C'est l'opinion d'Oscar Niemeyer, l'architecte héros de la ville, et je la partage : oui, je n'ai jamais vu une chose pareille. »
Photographies de Viviane Lièvre.
Tertium éditions 2008 – Collection Pays d’encre / littérature.
La lecture de ce récit peut être complétée par Les Larmes de Rio, de Laurent VIDAL, aux éditions Aubier. Le 20 avril 1960 est pour Rio le dernier jour comme capitale fédérale du Brésil. Le 21 avril le Président Kubitschek fait ses adieux au port dont les Bragances avaient fait leur capitale en 1763. Beaucoup de solennité. Laurent Vidal décrit les moments clés de ce départ, de ce transfert. Passionnant
J’ai lu «Les Finisterres de l'esprit - Rimbaud, Segalen et moi-même», de Kenneth White
Dans cet essai que Kenneth White qualifie de «déambulation méditante», l'auteur, lui-même nomade de la pensée, part à la recherche d'un autre nomade du début du XXe siècle: Victor Segalen (1878 - 1919), l'un de ses «interlocuteurs constants». Il essaie d'aller aux marges, aux confins, aux limites – «étant entendu que "limites" ne signifie pas seulement le lieu où quelque chose finit, mais aussi le lieu où quelque chose commence» – afin de tenter de comprendre l'œuvre laissée et celle que Segalen n'a pas eu le temps de réaliser. Segalen et Kenneth White: une longue relation. Dans ce livre se dessine un itinéraire personnel à travers les réflexions autour de l'œuvre des auteurs évoqués. Dans un des quatre essais qui le composent, Kenneth White donne son sentiments sur les choix de Segalen, ses voyages, ses écrits. Un Segalen à la recherche des signes (en Océanie, en Chine); un Kenneth White à la recherche des rives de la pensée: «c'est ce rivage du naufrage, là où l'idéal se fracasse, là où l'être se néantise, qui, en tout dernier lieu, m'intéresse.»
Autre grand auteur convoqué: Nietzsche, – un auteur souvent cité par Kenneth White dans ses conférences, l'un de ces penseur qui a choisi de se mettre en marge, de quitter les «autoroutes de l'occident» – avec ce début de portrait de Segalen: «Avant tout, Segalen est un individualiste, doué d'une grande énergie vitale, et animé, n'ayons pas peur de le dire, d'une volonté de puissance (puissance d'être – rien à voir avec une domination quelconque).» Là aussi, toute personne qui croise de temps en temps le grand écrivain écossais, pourra se demander si cette phrase n'est pas encore un autre coup de pinceau d'un autoportrait. Car in fine cet essai porte-t-il sur Segalen, sur Rimbaud, ou sur l'auteur lui-même? Voir le sous-titre du livre. Et cette phrase de Segalen: «je suis né pour vagabonder, voir et sentir tout ce qu'il y a à voir et à sentir au monde» n’aurait-elle pas pu être écrite par K. White?
Le dernier essai du livre traite de Segalen et de Rimbaud, l'homme aux semelles de vent. Segalen s'est interrogé sur Rimbaud, en rencontrant, à Djibouti par exemple, des gens qui ont connu le poète voyageur, celui «qui erra comme pas un ne sut errer, peut-être.» Segalen s’interroge sur Rimbaud. White s’interroge, s’entretient sur et avec Segalen et Rimbaud. Segalen, Rimbaud, White: un trio d'hommes nomades dans leurs têtes et aussi dans leurs gestes, intelligents, ouverts, qui parcourent «le monde entier».
Les premières lignes de la préface de 2007: «Quelles sont les contrées qui réjouissent d'une façon durable? se demande Nietzsche dans Le Voyageur et son ombre. Et il répond: "Cette contrée possède des traits significatifs pour un tableau, mais je ne puis saisir la formule pour l'exprimer; comme ensemble elle est insaisissable pour moi. Je remarque que tous les paysages qui me plaisent d'une façon durable contiennent, sous leur diversité, une simple figure de lignes géométriques. Sans un pareil substratum mathématique, aucune contrée ne devient pour l'œil un régal artistique. Et peut-être cette règle permet-elle une application symbolique à l'homme." Voilà le point de départ d'une réflexion interrogatrice, mieux, d'une déambulation méditante. Ici, sur la côte nord de la Bretagne, j'ai depuis quelques années, parmi mes interlocuteurs constants, un écrivain d'origine bretonne: Victor Segalen.»
Édition revue et augmentée. Isolato 2007.
Autre grand auteur convoqué: Nietzsche, – un auteur souvent cité par Kenneth White dans ses conférences, l'un de ces penseur qui a choisi de se mettre en marge, de quitter les «autoroutes de l'occident» – avec ce début de portrait de Segalen: «Avant tout, Segalen est un individualiste, doué d'une grande énergie vitale, et animé, n'ayons pas peur de le dire, d'une volonté de puissance (puissance d'être – rien à voir avec une domination quelconque).» Là aussi, toute personne qui croise de temps en temps le grand écrivain écossais, pourra se demander si cette phrase n'est pas encore un autre coup de pinceau d'un autoportrait. Car in fine cet essai porte-t-il sur Segalen, sur Rimbaud, ou sur l'auteur lui-même? Voir le sous-titre du livre. Et cette phrase de Segalen: «je suis né pour vagabonder, voir et sentir tout ce qu'il y a à voir et à sentir au monde» n’aurait-elle pas pu être écrite par K. White?
Le dernier essai du livre traite de Segalen et de Rimbaud, l'homme aux semelles de vent. Segalen s'est interrogé sur Rimbaud, en rencontrant, à Djibouti par exemple, des gens qui ont connu le poète voyageur, celui «qui erra comme pas un ne sut errer, peut-être.» Segalen s’interroge sur Rimbaud. White s’interroge, s’entretient sur et avec Segalen et Rimbaud. Segalen, Rimbaud, White: un trio d'hommes nomades dans leurs têtes et aussi dans leurs gestes, intelligents, ouverts, qui parcourent «le monde entier».
Les premières lignes de la préface de 2007: «Quelles sont les contrées qui réjouissent d'une façon durable? se demande Nietzsche dans Le Voyageur et son ombre. Et il répond: "Cette contrée possède des traits significatifs pour un tableau, mais je ne puis saisir la formule pour l'exprimer; comme ensemble elle est insaisissable pour moi. Je remarque que tous les paysages qui me plaisent d'une façon durable contiennent, sous leur diversité, une simple figure de lignes géométriques. Sans un pareil substratum mathématique, aucune contrée ne devient pour l'œil un régal artistique. Et peut-être cette règle permet-elle une application symbolique à l'homme." Voilà le point de départ d'une réflexion interrogatrice, mieux, d'une déambulation méditante. Ici, sur la côte nord de la Bretagne, j'ai depuis quelques années, parmi mes interlocuteurs constants, un écrivain d'origine bretonne: Victor Segalen.»
Édition revue et augmentée. Isolato 2007.
J'ai lu "Les ruines de Paris en 4908" d'Alfred Franklin
Attention au décalage horaire… Nous sommes en 4908. En février. L'Amiral baron Quésitor commande les forces maritimes calédoniennes dans les mers françaises. La première lettre de l’Amiral adressée à Nouméa à son Excellence Monsieur le Ministre de la Marine et des Colonies, raconte le premier contact avec une peuplade, une « tribu sauvage », des barbares « vêtus de peaux de bêtes » qui ont des « vices, des goûts, des travers, des aspirations qui sont en général le produit de civilisations raffinées. » Puis c’est la découverte des ruines de ce qui pourrait avoir été Paris.
Aussitôt une expédition archéologique est dépêchée sur place, ainsi qu’une « commission scientifique ». Nous suivons alors, toujours sous la forme de lettre, de rapports, d’échanges entre la mission et le gouvernement à Nouméa, les recherches et les travaux archéologiques.
C’est alors que le récit devient véritablement burlesque, anachronique, tourne au non sens. Imaginez que des archéologues découvrent l’Arc de triomphe en brossant des couches de gravats. Qu’ils découvrent au fur et à mesure des inscriptions, souvent abîmées. Des noms (Valmy, Marengo, Wagram…) et des plaques de rues. De quoi s’agit-il ? Quelle est cette « jeune fille maigre, frêle, délicate, revêtue d’une armure de fer, et coiffée d’une couronne de laurier, qui gît près d’une statue équestre renversée ? Que veut-dire cette expression « République française – Pucelle d’Orléans » ? A quoi servait ce grand bâtiment dont les étages supérieurs se sont effondrés, mais dont les salles remplies de statues semblent être dédiées à « Marie du Louvre » ? Les hypothèses des scientifiques, bardés de livres et de certitudes, sont pour la plupart délirantes, pour nous qui savons. Mais quand on ne sait pas ? Comment des archéologues et divers scientifiques peuvent-ils se laisser abuser par des inscriptions effacées ? Comment peuvent-ils se tromper dans l’interprétation de ce qu’ils découvrent ? Autrement dit : découvrir une partie des choses peut-l entrainer à croire, voire à inventer tout autre chose que la réalité de l’époque.
Dernière conséquences : faut-il laisser les membres d’une expédition fréquenter les indigènes ? Surtout quand les « barbares » sont les lointains descendants d’un peuple qui autrefois était à la pointe de la civilisation ? « Un spectacle navrant s’offrit à nos yeux. Mêlés aux indigènes, ils (les hommes de l’expédition) riaient, chantaient, fumaient leur pipe, se passaient de main en main des bouteilles, qu’une fois vidées, ils lançaient au loin. »
Un livre absolument nécessaire. A lire, à méditer. Pour éviter de faire, plus tard, les mêmes erreurs ? Éclats de rire garantis.
Les premières lignes : « En vue de Paris, le 3 février 4908. Monsieur le Ministre, La flottille d’exploration dont votre Excellence a bien voulu me donner le commandement a accompli la première partie de sa tache. Si, comme le veut la tradition, Nouméa doit son origine à une colonie parisienne, j’ai retrouvé le berceau de nos ancêtres. J’ai retrouvé la plus belle, la plus riche, la plus célèbre, la plus somptueuse ville du vieux monde, car c’est en vue des ruines de Paris que j’écris cette dépêche. »
Alfred FRANKLIN – Les ruines de Paris en 4908
Avant-propos d’Eric Dussert
Illustrations d’Amandine Urruty
Éditions de l’Arbre vengeur 2008.
Informations sur le site
http://www.arbre-vengeur.fr/?p=956#more-956
On peut même feuilleter quelques pages du livre.
Aussitôt une expédition archéologique est dépêchée sur place, ainsi qu’une « commission scientifique ». Nous suivons alors, toujours sous la forme de lettre, de rapports, d’échanges entre la mission et le gouvernement à Nouméa, les recherches et les travaux archéologiques.
C’est alors que le récit devient véritablement burlesque, anachronique, tourne au non sens. Imaginez que des archéologues découvrent l’Arc de triomphe en brossant des couches de gravats. Qu’ils découvrent au fur et à mesure des inscriptions, souvent abîmées. Des noms (Valmy, Marengo, Wagram…) et des plaques de rues. De quoi s’agit-il ? Quelle est cette « jeune fille maigre, frêle, délicate, revêtue d’une armure de fer, et coiffée d’une couronne de laurier, qui gît près d’une statue équestre renversée ? Que veut-dire cette expression « République française – Pucelle d’Orléans » ? A quoi servait ce grand bâtiment dont les étages supérieurs se sont effondrés, mais dont les salles remplies de statues semblent être dédiées à « Marie du Louvre » ? Les hypothèses des scientifiques, bardés de livres et de certitudes, sont pour la plupart délirantes, pour nous qui savons. Mais quand on ne sait pas ? Comment des archéologues et divers scientifiques peuvent-ils se laisser abuser par des inscriptions effacées ? Comment peuvent-ils se tromper dans l’interprétation de ce qu’ils découvrent ? Autrement dit : découvrir une partie des choses peut-l entrainer à croire, voire à inventer tout autre chose que la réalité de l’époque.
Dernière conséquences : faut-il laisser les membres d’une expédition fréquenter les indigènes ? Surtout quand les « barbares » sont les lointains descendants d’un peuple qui autrefois était à la pointe de la civilisation ? « Un spectacle navrant s’offrit à nos yeux. Mêlés aux indigènes, ils (les hommes de l’expédition) riaient, chantaient, fumaient leur pipe, se passaient de main en main des bouteilles, qu’une fois vidées, ils lançaient au loin. »
Un livre absolument nécessaire. A lire, à méditer. Pour éviter de faire, plus tard, les mêmes erreurs ? Éclats de rire garantis.
Les premières lignes : « En vue de Paris, le 3 février 4908. Monsieur le Ministre, La flottille d’exploration dont votre Excellence a bien voulu me donner le commandement a accompli la première partie de sa tache. Si, comme le veut la tradition, Nouméa doit son origine à une colonie parisienne, j’ai retrouvé le berceau de nos ancêtres. J’ai retrouvé la plus belle, la plus riche, la plus célèbre, la plus somptueuse ville du vieux monde, car c’est en vue des ruines de Paris que j’écris cette dépêche. »
Alfred FRANKLIN – Les ruines de Paris en 4908
Avant-propos d’Eric Dussert
Illustrations d’Amandine Urruty
Éditions de l’Arbre vengeur 2008.
Informations sur le site
http://www.arbre-vengeur.fr/?p=956#more-956
On peut même feuilleter quelques pages du livre.
J'ai lu "Passage des larmes" d'Abdourahman A. WABERI
Djibouti est, au moment où se situe l’action de ce roman, un « morceau de basalte » entouré par « trois voisins faméliques », la Somalie, Éthiopie et Érythrée, et que divers pays se disputent : la France, pas vraiment sortie du colonialisme, les États-Unis – les forces armées américaines y ont élu domicile –, Dubaï, et les islamistes de ces régions reculées mais stratégiques.
Djibil est né le 17 juin 1977, jour de l’indépendance de Djibouti. Il y a vécu, grandi. On l’appelait Djib. Il s’en est échappé. Parti. Destination : Montréal. Là il apprend une autre vie. Un métier. Il devient une sorte de conseiller en renseignement. Ironie du sort, son agence l’envoie chercher des informations dans son ancien pays, sur son ancien sol. Les plaies se ravivent, les fantômes du passé frappent à la porte des souvenirs. Un père, une mère, un frère, laissés là.
« Me voici en mission dans le pays qui m’a vu naître et cependant n’a pas su ou n’a pas pu me garder près de lui. » Une phrase d’émigré. De retour à Djibouti « à travers les siècles et les roches, tout ici fait signe et sens. » Pour le voyageur, « l’ailleurs et l'hier » sont entremêlés. Ce retour géographique sera l’occasion d’un autre retour vers son passé personnel et vers le passé historique du pays. Le passé ce sont aussi les souvenirs de son frère, qu’il revoit « s’escrimant à l’apprentissage du Coran. »
Djibouti : « une terre sans eau. Une terre rocailleuse, labourée par les pas têtus de l’homme. » Et pourtant, « surgie du chaos préhistorique, elle fut autrefois plus verdoyante que l’Amazonie. » Les hommes sont là « depuis la nuit des temps, les pieds poudrés par la poussière de la marche. » De la chaleur, de la poussière, du soleil. Mais aussi un potentiel uranifère. Des hommes avec des téléphones portables qui retentissent comme l’appel du muezzin. A Djibouti des parias des temps modernes sont les victimes d’un capitalisme rutilant. A Djibouti le seul droit que les gens veulent exercer, c’est celui de la boucler ou de quitter le pays le plus vite possible. » A Djibouti on manipule, on est manipulé. Les larmes du passé coulent, les larmes du pétrole aussi. Quel est l’avenir ? Un état islamique unifié dans toute la Corne de l’Afrique, comme le rêvent certains ?
A Djibouti, quelque part dans une prison, une « petite voix » suit partout le narrateur. On sait qui il est, ce qu’il a fait ici, ce qu’il est revenu faire. Ici, et depuis la nuit des temps « les hommes naissent, sortent leurs poignards, s’entre-dévorent et meurent. » En sera-t-il autrement ? Un livre fort sur le souvenir, les ravages de la pauvreté, du fanatisme, la séparation, l’avenir incertain d’une région et d’une ville, l’exil.
Les premières lignes : Une si longue absence. Carnet 1. Lundi 2 octobre. Déjà trois jours que je suis de retour. Je suis revenu à Djibouti pour des raisons professionnelles et non pour m’inviter à la table de la nostalgie ou rouvrir de vieilles blessures. J’ai vingt-neuf ans et je viens de signer un contrat avec une compagnie nord-américaine qui me vaut des émoluments substantiels. Je dois rendre le fruit de mon enquête qui satisfera, à coup sûr, son appétit d’ogre. Un dossier complet avec fiches, notes, plans, croquis et clichés photographiques qui devra être livré au bureau de Denver, dans le Colorado, dans les meilleurs délais. J’ai une petite semaine pour conclure cette affaire. »
Abdourahman A. WABERI - Passage des larmes. Éditions J-C Lattés 2009.
« La route vers la maison est plus belle que la maison-même. » Mahmoud Darxich. Cité en exergue par Abdourahman A. WABERI.
Djibil est né le 17 juin 1977, jour de l’indépendance de Djibouti. Il y a vécu, grandi. On l’appelait Djib. Il s’en est échappé. Parti. Destination : Montréal. Là il apprend une autre vie. Un métier. Il devient une sorte de conseiller en renseignement. Ironie du sort, son agence l’envoie chercher des informations dans son ancien pays, sur son ancien sol. Les plaies se ravivent, les fantômes du passé frappent à la porte des souvenirs. Un père, une mère, un frère, laissés là.
« Me voici en mission dans le pays qui m’a vu naître et cependant n’a pas su ou n’a pas pu me garder près de lui. » Une phrase d’émigré. De retour à Djibouti « à travers les siècles et les roches, tout ici fait signe et sens. » Pour le voyageur, « l’ailleurs et l'hier » sont entremêlés. Ce retour géographique sera l’occasion d’un autre retour vers son passé personnel et vers le passé historique du pays. Le passé ce sont aussi les souvenirs de son frère, qu’il revoit « s’escrimant à l’apprentissage du Coran. »
Djibouti : « une terre sans eau. Une terre rocailleuse, labourée par les pas têtus de l’homme. » Et pourtant, « surgie du chaos préhistorique, elle fut autrefois plus verdoyante que l’Amazonie. » Les hommes sont là « depuis la nuit des temps, les pieds poudrés par la poussière de la marche. » De la chaleur, de la poussière, du soleil. Mais aussi un potentiel uranifère. Des hommes avec des téléphones portables qui retentissent comme l’appel du muezzin. A Djibouti des parias des temps modernes sont les victimes d’un capitalisme rutilant. A Djibouti le seul droit que les gens veulent exercer, c’est celui de la boucler ou de quitter le pays le plus vite possible. » A Djibouti on manipule, on est manipulé. Les larmes du passé coulent, les larmes du pétrole aussi. Quel est l’avenir ? Un état islamique unifié dans toute la Corne de l’Afrique, comme le rêvent certains ?
A Djibouti, quelque part dans une prison, une « petite voix » suit partout le narrateur. On sait qui il est, ce qu’il a fait ici, ce qu’il est revenu faire. Ici, et depuis la nuit des temps « les hommes naissent, sortent leurs poignards, s’entre-dévorent et meurent. » En sera-t-il autrement ? Un livre fort sur le souvenir, les ravages de la pauvreté, du fanatisme, la séparation, l’avenir incertain d’une région et d’une ville, l’exil.
Les premières lignes : Une si longue absence. Carnet 1. Lundi 2 octobre. Déjà trois jours que je suis de retour. Je suis revenu à Djibouti pour des raisons professionnelles et non pour m’inviter à la table de la nostalgie ou rouvrir de vieilles blessures. J’ai vingt-neuf ans et je viens de signer un contrat avec une compagnie nord-américaine qui me vaut des émoluments substantiels. Je dois rendre le fruit de mon enquête qui satisfera, à coup sûr, son appétit d’ogre. Un dossier complet avec fiches, notes, plans, croquis et clichés photographiques qui devra être livré au bureau de Denver, dans le Colorado, dans les meilleurs délais. J’ai une petite semaine pour conclure cette affaire. »
Abdourahman A. WABERI - Passage des larmes. Éditions J-C Lattés 2009.
« La route vers la maison est plus belle que la maison-même. » Mahmoud Darxich. Cité en exergue par Abdourahman A. WABERI.
vendredi 14 janvier 2011
J'ai lu "New York fantasy" d'Olivier Jacquemond
Certains vont à New York pour concrétiser leurs rêves, d’autres pour s’inventer des rêves qu’ils n’ont pas. Eric abandonne ses cintres dans son placard parisien et part à New York. Il quitte une époque grise, un monde gris, des projets gris, une amie et des parents, pour aller voir ailleurs, pour se « défaire de son histoire », pour tenter de « traverser agréablement la vie ». A New York. Pas évident dans cette ville ou tout semble sonner faux, ou chacun « colle à un cliché », ou les relations sont « éphémères et dictées par l’intérêt pratique ». A New York il devient Tom. C’est mieux d’avoir un nom court, pas compliqué. Il fait la plonge dans un bar. Il étudie les mœurs locales. Dont les dates, ces rendez-vous galants tellement codifiés qu’ils en deviennent « froids, impersonnels et dépourvus de sensualité. »
New York endroit magique ? Le Lower East Side, Harlem la fière. « Les gratte-ciel (la fameuse sky line) m’enchantaient tant ils constituaient moins une ode à la modernité, à la réussite capitaliste, qu’une célébration du bleu déchiré du ciel. » Plus loin, les tours du WTC, ou plutôt : leur absence.
Comment faire, dans un monde factice, déshumanisé, dans une ville peuplée de spectres, de spectres d’infortune, de fantôme, où la roue tourne si vite, dans laquelle il est si facile de sombrer sans que personne ne s’en aperçoive, de mourir ? New York « était en train de me rendre dur, imperméables aux misères de mes prochains. »
Jacquemond propose une plongée dans un New York des années 2000, une tranche de vie autour d’un bar, d’un journaliste critique de rock et de quelques autres relations. Faune branchée, faune fauchée, étudiants. Des hommes et des femmes qui cherchent. Qui se cherchent. Dylan, Cohen, Lou Reed comme fantômes
« Kerouac disait qu’on finissait fatalement par rentrer chez soi, et que ce qu’il fallait retenir, en définitive, c’était le nombre de tours réalisés entre son départ et le retour programmé. Ainsi l’individu avait beau essayer de fuir, il ne sortait jamais du cercle. » Que faut-il en penser, se demande Eric / Tom ? Quelles questions se poser, sur ce départ, sur ce père qui vient de mourir, sur Louise, qui a déjà retrouvé un fiancé, sur ce qui fait que tout ça tient ensemble, ou au contraire se délite, s’efface ?
Ce récit est également une recherche, et enfin une rencontre avec le père, un « être extrêmement pudique » qui s’était coupé de la relation avec ses enfants. Eric / Tom apprendra à le connaître. En passant par la musique et les chansons de Leonard Cohen, qui invite à faire sa propre révolution intérieure.
Un bon petit roman sur New York, sur la vie, l’attente, la filiation, la transmission, avec beaucoup de sons, de musique. Un style simple, fluide, propre, agréable à lire.
Les premières lignes : « J’ai quitté Paris en 2003, le 4 août. J’ai quitté le début du vingtième siècle pour entrer de plein pied dans la seconde moitié du vingtième siècle. Et qu’importe si nous sommes entré dans le troisième millénaire, j’ai quitté Picasso, Verlaine, Valéry pour rencontrer les fantômes de Basquiat, Warhol, Ginsberg et Lou Reed ,et me laisser posséder par leur légende. J’ai troqué des noms de rue contre des numéros d’avenues, des bistrots contre des Starbucks Coffee, Bagatelle contre Central Park, le 17 pour le 911. J’ai quitté Paris afin de suspendre un avenir bien engagé sur son contre, et le coincer au fond d’une penderie, à l’abri de la lumière et de la poussière, quelque part entre mes rêves et mes regrets. A moins que je n’aie quitté Paris afin de prendre cet avenir de vitesse, de lui faire tourner la tête et perdre la raison.» Mercure de France 2009
New York endroit magique ? Le Lower East Side, Harlem la fière. « Les gratte-ciel (la fameuse sky line) m’enchantaient tant ils constituaient moins une ode à la modernité, à la réussite capitaliste, qu’une célébration du bleu déchiré du ciel. » Plus loin, les tours du WTC, ou plutôt : leur absence.
Comment faire, dans un monde factice, déshumanisé, dans une ville peuplée de spectres, de spectres d’infortune, de fantôme, où la roue tourne si vite, dans laquelle il est si facile de sombrer sans que personne ne s’en aperçoive, de mourir ? New York « était en train de me rendre dur, imperméables aux misères de mes prochains. »
Jacquemond propose une plongée dans un New York des années 2000, une tranche de vie autour d’un bar, d’un journaliste critique de rock et de quelques autres relations. Faune branchée, faune fauchée, étudiants. Des hommes et des femmes qui cherchent. Qui se cherchent. Dylan, Cohen, Lou Reed comme fantômes
« Kerouac disait qu’on finissait fatalement par rentrer chez soi, et que ce qu’il fallait retenir, en définitive, c’était le nombre de tours réalisés entre son départ et le retour programmé. Ainsi l’individu avait beau essayer de fuir, il ne sortait jamais du cercle. » Que faut-il en penser, se demande Eric / Tom ? Quelles questions se poser, sur ce départ, sur ce père qui vient de mourir, sur Louise, qui a déjà retrouvé un fiancé, sur ce qui fait que tout ça tient ensemble, ou au contraire se délite, s’efface ?
Ce récit est également une recherche, et enfin une rencontre avec le père, un « être extrêmement pudique » qui s’était coupé de la relation avec ses enfants. Eric / Tom apprendra à le connaître. En passant par la musique et les chansons de Leonard Cohen, qui invite à faire sa propre révolution intérieure.
Un bon petit roman sur New York, sur la vie, l’attente, la filiation, la transmission, avec beaucoup de sons, de musique. Un style simple, fluide, propre, agréable à lire.
Les premières lignes : « J’ai quitté Paris en 2003, le 4 août. J’ai quitté le début du vingtième siècle pour entrer de plein pied dans la seconde moitié du vingtième siècle. Et qu’importe si nous sommes entré dans le troisième millénaire, j’ai quitté Picasso, Verlaine, Valéry pour rencontrer les fantômes de Basquiat, Warhol, Ginsberg et Lou Reed ,et me laisser posséder par leur légende. J’ai troqué des noms de rue contre des numéros d’avenues, des bistrots contre des Starbucks Coffee, Bagatelle contre Central Park, le 17 pour le 911. J’ai quitté Paris afin de suspendre un avenir bien engagé sur son contre, et le coincer au fond d’une penderie, à l’abri de la lumière et de la poussière, quelque part entre mes rêves et mes regrets. A moins que je n’aie quitté Paris afin de prendre cet avenir de vitesse, de lui faire tourner la tête et perdre la raison.» Mercure de France 2009
J'ai lu "L'Appel de la route", de Sébastien Jallade
Qu’est-ce qui pousse à partir ? Qu’est ce qui fait que l’on se retrouve un jour dans un désert sans fin ou dans le quartier bruyant d’une mégalopole étrangère ? Le goût du risque ? Une quête ? Mais de quoi ? De la liberté ? De l’altérité ? De soi ? C’est à ces (éternelles) questions que Sébastien Jallade consacre cet Appel de la route - Petite mystique du voyageur en partance, l’un des livres de la collection « petite philosophie du voyage. »
L’envie de partir naitrait autant et à la fois d’une soumission à ses racines qu’à une volonté d’indépendance. C’est ce qu’explique Sébastien avec la « parabole » du missionnaire pèlerin qui réunit sa foi et son héritage paternel. Nous avons tous une maison, un passé qui a résonné d’histoires de voyages en des terres plus ou moins lointaines. Ces histoires, associées à nos lectures et à nos propres découvertes – le salon, le jardin, la rue, le quartier, la ville… – débouchent inévitablement sur quelques questions comme : qui es-tu ? D’où viens-tu ? Que rêves-tu d’être désormais ? Et si « l’errance est une tension nécessaire à l’individu », le départ est alors inéluctable. Ce sera Ushuaia. Mais la destination du premier voyage n’est pas le principal. « Je voulais expérimenter la plus banale des liberté, celle d’un jeu avec mon identité. L’exotisme de la Terre de Feu ne m’intéressait pas. Je souhaitais choisir la voie. »
La question du pourquoi semble réglée : tester ce fameux concept de « liberté » et trouver son propre chemin. Inventer son épopée personnelle. Ajoutons d’autres arguments : de nos jours il resterait le choix entre les projets « socialement conformes » dans « un monde fini » et le rejet de cet avenir. Ce rejet peut passer par le départ, le voyage. Aller se frotter à l’ailleurs, à l’autre, pourrait être salvateur. Se « confronter à l’espace », aller voir ce qu’il reste d’inconnu, au « vent de routes nouvelles. » Selon Sébastien, le voyage est « un acte fondateur » ; partir est un manifeste, un message, un « défi exprimé à l’égard de notre système », une façon d’exprimer une « défiance vis-à-vis de sa communauté d’appartenance », une « mystérieuse recherche du bonheur ». Il reste que si le départ peut être « une réponse à la tendance déshumanisante des sociétés modernes » il faut veiller à ne pas quitter un système pour retomber dans un autre. « Et si nous, apôtres des ruptures itinérantes, n’étions pas libres, mais les victimes de nos utopies ? »
Autre question : Prend-on un risque à partir ? On apprendra que les voyageurs, même les plus fous, comme celles et ceux qui tentent des traversées très engagées et à la limite (Pacifique à la rame, pôle en solitaire…) « n’aspirent pas délibérément au risque gratuit. » En réalité, partir permettrait de « renouer » avec le « risque », qui aurait disparu de nos sociétés bardées d’assurances, de risque zéro, de principes de précautions, et dans lesquelles même la mort a disparu, hors de nos peurs. Le voyageur trouverait de la jouissance à se démunir de toutes ces certitudes et à vaincre les frontières du danger.
Sébastien Jallade poursuit par l’analyse de quelques autres questions ou notions, comme la toponymie, – la lecture en chambre d’un atlas est à l’origine de bien des départs –, l’exotisme et le dépaysement, ou plutôt : leur fin ; l’expérience de l’altérité, cet « autre si convoité », la relation entre ceux qui restent et celui qui s’en va, le nomadisme comme « représentation du monde », la quête spirituelle. Laissons le lecteur découvrir ces réflexions, souvent ponctuées de citations épatantes, comme « La pérégrination marque le pouvoir de l’imagination » pour arriver à cette conclusion : « L’appel de la route est un mouvement sans fin. C’est un chant du départ, un éloge des commencements et des utopies vagabondes, celles qui se mesurent en kilomètres. Voyager, c’est marquer une distance : à soi, vis-à-vis de sa famille et de sa société d’origine. » Texte très riche – il serait plus lisible avec des chapitres mieux marqués – cet Appel de la route apporte des réflexions et des réponses personnelles très intéressantes. Le livre est d’un format et d’un poids qui ne posent aucun problème pour le sac à dos.
Les premières lignes. « C’est par surprise que nous prennent les grands départs. Ils puisent sans crier gare dans le chaos exubérant de nos désirs et de nos ambitions. Chacun convoque son appétit d’horizons nouveaux comme on arpente son territoire de chasse. Ma frontière, je la forge dans le bain des pionniers du Nouveau Monde : Le Grand Sud patagon, parent ignoré de son cousin du nord, le Far West, mais porteur des mêmes idéaux. Des territoires si vides qu’ils s’emplissent du bruit de la moindre des utopies humaines. Editions Transboréal 2009.
« Et il n’est rien de plus beau que l’instant qui précède le voyage, l’instant où l’horizon de demain vient nous rendre visite et nous dire ses promesses. » Milan Kundera, cité par Sébastien Jallade.
L’envie de partir naitrait autant et à la fois d’une soumission à ses racines qu’à une volonté d’indépendance. C’est ce qu’explique Sébastien avec la « parabole » du missionnaire pèlerin qui réunit sa foi et son héritage paternel. Nous avons tous une maison, un passé qui a résonné d’histoires de voyages en des terres plus ou moins lointaines. Ces histoires, associées à nos lectures et à nos propres découvertes – le salon, le jardin, la rue, le quartier, la ville… – débouchent inévitablement sur quelques questions comme : qui es-tu ? D’où viens-tu ? Que rêves-tu d’être désormais ? Et si « l’errance est une tension nécessaire à l’individu », le départ est alors inéluctable. Ce sera Ushuaia. Mais la destination du premier voyage n’est pas le principal. « Je voulais expérimenter la plus banale des liberté, celle d’un jeu avec mon identité. L’exotisme de la Terre de Feu ne m’intéressait pas. Je souhaitais choisir la voie. »
La question du pourquoi semble réglée : tester ce fameux concept de « liberté » et trouver son propre chemin. Inventer son épopée personnelle. Ajoutons d’autres arguments : de nos jours il resterait le choix entre les projets « socialement conformes » dans « un monde fini » et le rejet de cet avenir. Ce rejet peut passer par le départ, le voyage. Aller se frotter à l’ailleurs, à l’autre, pourrait être salvateur. Se « confronter à l’espace », aller voir ce qu’il reste d’inconnu, au « vent de routes nouvelles. » Selon Sébastien, le voyage est « un acte fondateur » ; partir est un manifeste, un message, un « défi exprimé à l’égard de notre système », une façon d’exprimer une « défiance vis-à-vis de sa communauté d’appartenance », une « mystérieuse recherche du bonheur ». Il reste que si le départ peut être « une réponse à la tendance déshumanisante des sociétés modernes » il faut veiller à ne pas quitter un système pour retomber dans un autre. « Et si nous, apôtres des ruptures itinérantes, n’étions pas libres, mais les victimes de nos utopies ? »
Autre question : Prend-on un risque à partir ? On apprendra que les voyageurs, même les plus fous, comme celles et ceux qui tentent des traversées très engagées et à la limite (Pacifique à la rame, pôle en solitaire…) « n’aspirent pas délibérément au risque gratuit. » En réalité, partir permettrait de « renouer » avec le « risque », qui aurait disparu de nos sociétés bardées d’assurances, de risque zéro, de principes de précautions, et dans lesquelles même la mort a disparu, hors de nos peurs. Le voyageur trouverait de la jouissance à se démunir de toutes ces certitudes et à vaincre les frontières du danger.
Sébastien Jallade poursuit par l’analyse de quelques autres questions ou notions, comme la toponymie, – la lecture en chambre d’un atlas est à l’origine de bien des départs –, l’exotisme et le dépaysement, ou plutôt : leur fin ; l’expérience de l’altérité, cet « autre si convoité », la relation entre ceux qui restent et celui qui s’en va, le nomadisme comme « représentation du monde », la quête spirituelle. Laissons le lecteur découvrir ces réflexions, souvent ponctuées de citations épatantes, comme « La pérégrination marque le pouvoir de l’imagination » pour arriver à cette conclusion : « L’appel de la route est un mouvement sans fin. C’est un chant du départ, un éloge des commencements et des utopies vagabondes, celles qui se mesurent en kilomètres. Voyager, c’est marquer une distance : à soi, vis-à-vis de sa famille et de sa société d’origine. » Texte très riche – il serait plus lisible avec des chapitres mieux marqués – cet Appel de la route apporte des réflexions et des réponses personnelles très intéressantes. Le livre est d’un format et d’un poids qui ne posent aucun problème pour le sac à dos.
Les premières lignes. « C’est par surprise que nous prennent les grands départs. Ils puisent sans crier gare dans le chaos exubérant de nos désirs et de nos ambitions. Chacun convoque son appétit d’horizons nouveaux comme on arpente son territoire de chasse. Ma frontière, je la forge dans le bain des pionniers du Nouveau Monde : Le Grand Sud patagon, parent ignoré de son cousin du nord, le Far West, mais porteur des mêmes idéaux. Des territoires si vides qu’ils s’emplissent du bruit de la moindre des utopies humaines. Editions Transboréal 2009.
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| S. JALLADE. L'Appel de la route. Éditions Transboréal |
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