Chroniques littéraires autour de la littérature de voyage et des écrivains voyageurs.
samedi 21 mai 2011
J'ai lu "Quinze jours au désert" d'Alexis de Tocqueville
C’est le 9 mai 1831 qu’Alexis de Tocqueville et Gustave de Beaumont débarquent en Amérique. En mission pour étudier le système pénitentiaire, les deux voyageurs vont découvrir bien d’autres choses, jusqu’au 20 février 1832. Tocqueville en tirera évidemment De la démocratie en Amérique en 1835. Mais un petit récit, rarement publié, est également issu de ce périple américain : ces Quinze jours au désert.
Ces Quinze jours au désert se déroulent du 19 au 31 juillet 1831. Détroit, Erié, Cleveland. Puis le nord-ouest en direction de Pontiac où commence le « pays de frontière », un lent cheminement jusqu’à Saginaw, un court séjour, et retour. Tocqueville et Beaumont recherchent autre chose que « la nature majestueuse chaque jour davantage harnachée et domestiquée par l’action humaine ». Déjà. Et déjà les Indiens que Tocqueville rencontre ne sont plus ceux de Chateaubriand. Déjà les Indiens sont spoliés et clochardisés. Face à la « civilisation » rien ne résiste : ni les autochtones ni les plus impénétrables forêts. Mais peut-être est-il encore temps de voir les derniers représentants de cette vie sauvage et naturelle ? Tocqueville voulait savoir, il voulait aller dans la forêt jusqu’à la limite de la civilisation et « avec les derniers pionniers voir les premiers Indiens sauvages. »
Alors que « voyager pour voir était une chose absolument insolite », les deux compères vont partir sous les regards étonnés. Le voyage est difficile, d’autant plus que selon Beaumont « Alexis de Tocqueville, en voyage, ne se reposait pas », mais ils vont finir par découvrir la fameuse « cabane de bois » et ceux qui y vivent, pionniers dans l’attente de jours meilleurs. Ceux dans les yeux parfaitement noirs desquels brillait ce « feu sauvage » et qui « préfèrent à leurs compatriotes les Indiens, dans lesquels cependant ils ne reconnaissent pas des égaux » et qui « aiment mieux vivre au milieu d’eux que dans la société des Blancs. » Les Indiens « valent mieux que nous, à moins que nous ne les ayons abrutis par les liqueurs fortes. »
Les lieux sont à la mesure des hommes qui les défrichent. Le « désert », que Tocqueville définit ainsi : « une solitude fleurie, délicieuse, embaumée, magnifique demeure, palais vivant, bâti pour l’homme, mais où le maître n’avait pas encore pénétré. » L’intérieur d’une forêt vierge. Un endroit l’on travaille la terre, mais un endroit sans clocher, sans église, sans presbytère, un endroit vierge où « rien n’y réveille encore l’idée du passé ni de l’avenir. » Un endroit extraordinaire. « Je revins sur les bords du ruisseau où je ne pus m’empêcher d’admirer pendant quelques minutes la sublime horreur du lieu. » Le voyage et les rencontres sont inoubliables. « Il y avait dans l’ensemble de ce spectacle une grandeur sauvage qui fit alors et qui a laissé depuis une impression profonde. » Tocqueville a le sentiment d’assister « à l’une des scènes du monde primitif, et à voir le berceau encore vide d’une grande nation. »
Les premières lignes : « Une des choses qui piquait le plus notre curiosité en venant en Amérique, c’était de parcourir les extrêmes limites de la civilisation européenne ; et même, si le temps nous le permettait, de visiter quelques une de ces tribus indiennes qui ont mieux aimé fuir dans les solitudes sauvages que de se plier à ce que les Blancs appellent les délices de la vie sociale. Mais il est plus difficile qu’on ne croit de rencontrer aujourd’hui le désert. A partir de New York, et à mesure que nous avancions vers le nord-ouest, le but de notre voyage semblait fuir devant nous. Nous parcourions des lieux célèbres dans l’histoire des Indiens ; nous rencontrions des vallées qu’ils ont nommées ; nous traversions des fleuves qui portent encore le nom de leurs tribus, mais partout la hutte du sauvage avait fait place à la maison de l’homme civilisé, les bois étaient tombés, la solitude prenait une vie. »
Alexis de Tocqueville – Quinze jours au désert
Suivi de Course au lac Oneida, et de Le voyage d’Amérique, par Gustave de Beaumont.
Préface de Claude Corbo.
Edition La Passager clandestin 2011, collection Les Transparents.
dimanche 1 mai 2011
J'ai lu "Voyage à l'île de Rügen" de Carl Gustav Carus
Carl Gustav Carus est né en 1789 à Leipzig. Il fait des études de médecine tout en devenant ami de Caspar David Friedrich et tout en correspondant avec Alexander von Humboldt ou Goethe. Comme on le voit, et comme l’écrit Kenneth White dans la préface, Carus s’intéresse « à la psychologie humaine, aux rapports entre l’esprit et la nature » et, « c’est le propre même du romantique : sa spécialité, c’est le tout. » C’est le 5 août 1819 au matin qu’il quitte la ville de Dresde, la « Florence germanique », pour un Voyage à l’île de Rügen, sur les traces de Caspar David Friedrich, son ami et mentor.
Arrivé sur place Carus boit « par petites gorgées cette coupe de romantisme. » Les villes (Neubrandenburg, Greifswald, Bergen) et les sites – les plaines de Poméranie occidentale, le « vaste miroir bleu de la mer Baltique », les briques cuites des habitations, l’ilot boisé de Vilm –, sont évidemment de toute beauté, et l’on se demande pourquoi nous n’allons pas tous vers Rügen. La traversée d’un bras de mer prend une nuit, car le vent tombe et les petites voiles ne peuvent entraîner l’embarcation. Qu’à cela ne tienne : on fait cuire les pommes de terre, on fait chauffer le thé, on dort. Et l’on repart avec la petite brise du matin. Le soleil rasant, les forêts, un phoque qui émerge, les amas de roches du rivage… voici la « luxuriante et vigoureuse nature nordique primitive » qui ne peut laisser indifférent. « Je puis dire que je n’ai peut-être jamais retrouvé par la suite pareil sentiment d’une vie de la nature, aussi pure, aussi belle et solitaire. » Quant aux blanches et hautes parois de craie que l’on connait bien par les tableaux de C.D. Friedrich… « Tout soudain, la forêt s’ouvre, nous sommes au bord des abruptes falaises crayeuses du Königstuhl, quelques jeunes hêtres rouges bercent au-dessus des brisants écumants leurs branches penchées vers l’abîme (…) Imaginons ce qu’éprouve une personne de grande sensibilité pour la musique, réduite jusqu’alors à se contenter de mélodies légères et de refrains enjoués, et à l’oreille de qui éclate soudainement toute une grande symphonie de Beethoven (…) » Un choc, qui inscrit pour toujours le souvenir de ces visions, un contact intime « avec une nature primordiale intacte et authentique » qui « les grave profondément dans l’âme. »
L’intérêt du récit vient aussi de la distance qu’il y a entre le voyage et le moment où il est raconté. Ce voyage de 1819 est en effet écrit en 1865. Par rapport à la vitesse de l’époque de la rédaction (1865… que dirait-il de nos jours !), Carus fait un éloge de la lenteur, une « apologie de la lenteur en voyage », et réfléchit « aux effets de la vitesse sur la sensibilité et l’intelligence ». (White) « Berlin, qu’on atteint aujourd’hui en cinq heures, était alors à trois grands jours de route. » Carus définit ces temps « antédiluviens » comme ceux de « la franche bonhomie, la sensibilité contemplative, la poésie, la modestie des goûts et des besoins, et une certaine frugalité. » Alors que le « nouveau » est caractérisé par « le sens aigu du pratique, par l’agilité de l’esprit de calcul, le prosaïsme, la recherche du luxe et de la jouissance immédiate. » Conséquence : le temps du voyage est si raccourci, sans nulle transition – quelques heures de train express vous transportent vers le but de votre voyage « en même temps que cent autres voyageurs » – que l’on n’y retrouve plus « cette grande simplicité propice à la contemplation » et ce qui empêchera l’« accès à une véritable compréhension de la nature. »
Réflexions sur la nature, et sur l’art, aussi. Carus compare la nature « pauvre » des Pays-Bas et celle « riche » du pays helvétique. La première a pourtant donné quelques « maîtres » et pas la seconde. « N’est-ce pas par la simple raison que dans l’art, comme dans la vie, la profondeur sur un petit champ a toujours obtenu plus que la superficialité sur un grand ? Et l’homme peut-il, finalement, faire plus que d’être réellement profond en quelques rares choses, voire en une seule ? » D’autre part c’est au cours de ce voyage et devant ces paysages qui mêlent l’eau et la terre, les rivages, ces minces lignes d’horizon, le « littoral » de White, que Carus aura le sentiment de comprendre ce qu’en dessin on appelle le trait, « l’un des plus sûrs critères permettant de distinguer le gribouilleur du vrai dessinateur. »
Concluons – avec White – que ce petit livre est finalement très riche, par le fait qu’il contient des réflexions sur diverses notions – « impressions sensorielles durables, visions de la nature inscrites dans l’âme, conceptions de l’origine et de l’évolution des choses » – et qu’il y a là « matière à méditer ans fin. » Le souvenir de ce voyage sera si vivace qu’il laissera au voyageur « une impression (si) étrangement durable » et qu’il contribuera à son « évolution intérieure. » Puisse chacun d’entre nous faire un aussi beau voyage. Lecture indispensable sur les traces de C.D. Friedrich au nord de l’Allemagne, au bord de la mer Baltique, à l’île de Rügen.
Les premières lignes. « L’amitié que j’avais liée avec Friedrich fut à bien des égards à l’origine de mon désir de voir cette mer Baltique qu’il avait traitée dans de si beaux dessins, de voir aussi l’île de Rügen, si bien que la mer fut la première destination choisie pour ce petit périple. » Préface de Kenneth White. Traduit de l’allemand par Nicole Taubes. Éditions Premières Pierres 1999, réédition 2010.
samedi 23 avril 2011
J'ai lu "Vladivostok - neiges et moussons" de Cédric Gras
C’est après avoir déjà beaucoup voyagé que Cédric Gras se retrouve un beau jour à Vladivostok. Peut-être le souvenir du fleuve Amour sur un atlas consulté dans la jeunesse… Parti seul – « je suis parti seul, cela va de soi. C’est sur la route que se rejoignent ceux qui veulent la parcourir » – pour fonder une Alliance française, il y restera trois ans. Dans Vladivostok, neige et moussons, il raconte ses séjours en Russie, plus exactement dans cet Extrême-Orient russe, et dans cette ville, selon le rythme des saisons, prétextes à des descriptions de la nature, des éléments naturels, en même temps que des portraits et un regard sur la culture et les modes locales.
« Certains hommes ont éprouvé, en descendant du train ou de l’avion sur une terre étrangère, le sentiment d’arriver chez eux » écrit Sylvain Tesson dans la préface. Pourtant, Vladivostok – que chacun d’entre nous a toute les chances de ne pas situer correctement sur une carte – ne ressemble à rien de ce que Gras attendait. « Vladivostok, ce n’est pas le Grand Nord, c’est l’Extrême-Orient, et c’est presque méridional. » Le bord asiatique d’une Russie qui se voudrait européenne. Une sorte de zone intertropicale remplie de Toyota et de bus coréens. « A Vladivostok, on sent à peine l’odeur des embruns. La ville ignore les rouleaux, les marées et les écumes. Sans les mouettes, on aurait peine à entendre la mer. »
Vladivostok – « un marais à l’eau salée et à l’air vicié » – est décrite par petites touches, par des anecdotes, par des rencontres, par des moments fugaces ,par des impressions, donc par des histoires et par des mots qui nous la rendent très proche. On sent tout ça comme si on y avait habité. La bagnole qu’il faut avoir, mais aussi le permis qu’il faut passer, tout ça pour des heures d’embouteillage… Le réveillon du Nouvel An, avec ses feux d’artifice, ses cuites, et les messages pré enregistrés du Président, qui s’adapte ainsi aux nombreux fuseaux horaires qui traversent la Russie. Et le brouillard. Un brouillard épais et lourd.
Vladivostok en toutes saisons. Au printemps, des pluies diluviennes. « Dans les bus, ça sent le chien mouillé, voire la zibeline ou le tigre. » En été, le retour des touristes et des marins militaires de tous pays. A chaque saison ses particularismes. En toutes saisons : les amours, les flirts, les mariages. L’alcool. Les envies de partir. Et l’hiver, qui arrive très vite. En quelques heures tout est bloqué. Neige, verglas, routes impraticables, lumière coupée, éclairs… Mais contrairement à l’idée occidentale, ici l’hiver n’est pas la saison de la déprime. Bien au contraire. On lira pourquoi. C’est aussi en hiver, le 19 janvier exactement, que les orthodoxes commémorent la baignade de Jésus dans le Jourdain par une rapide immersion « dans un trou en forme de baignoire taillé dans la banquise. » Vivifiant.
Et puis Cédric Gras repart. Car pour lui le voyage ça n’est pas de « parcourir la Terre à fond de train, luttant contre l’ennui que m’inspirait le monde. » Le voyage c’est, paradoxalement, « passer du temps avec les éléments, avec la terre, avec les gens. » Partir signifierait changer de place, faire un voyage sans itinéraire. L’auteur appelle ça le repiquage, ou le replantage.
Sans doute le meilleur livre personnel sur l’Extrême-Orient russe d’aujourd’hui. Selon Tesson : « l’un des plus beaux saluts que j’ai lus depuis des années à cette Russie qui nous aimante. » Tout ce qu’il faut savoir sur l’âme russe. « La vie est une étincelle qu’il ne faut pas chercher à protéger du vent. Elle est une rupture dans l’infini inconnu qui nous entoure, un cri dans l’univers silencieux, une folie. Être russe, c’est en posséder l’âme. » Tout ce qu’il faut savoir également sur l’art de vivre russe, cette indifférence, le pofigism. « L’esprit étant le suivant : une grande indifférence poétique. Entendez par là qu’il faut tout en se fichant de tout, y compris à un certain degré de soi-même, développer un amour de l’existence non sélectif englobant les peines et les euphories. Il faut se penser génial tout en ne croyant pas en l’avenir. » Livre indispensable à tout voyageur qui aurait le projet d’y aller, ou qui en reviendrait.
Les premières lignes : « Tout ce que l’on a appris avant dix-huit ans semble désespérément gravé en nous. Adopter de nouveaux comportements est un jeu d’enfant que les adultes ont bien du mal à imiter. Et je n’étais pas le jonc le plus souple sous le vent du voyage et la tempête des cultures. Un brin rigide… et pourtant la Russie m’a changé. Je n’étais pas parti pour y rester, je la voyais comme un énième voyage, pourtant c’est le seul pays où j’ai eu envie de m’arrêter pour percer la barrière culturelle et linguistique, pour aller beaucoup plus loin. » Préface de Sylvain Tesson. Phébus, littérature française, 2011.
Citations
« Je suis parti seul, cela va de soi. C’est sur la route que se rejoignent ceux qui veulent la parcourir. »
« L’important n’est pas le voyage, car immanquablement vous revenez au port, ce port que vous vouliez quitter. Ce qu’il faut, c’est un voyage sans itinéraire, un point seulement et non une ribambelle de punaises américaines reliées par un tracé noir sur une carte du monde. »
Liens
http://www.libella.fr/phebus/index.php?post/2011/04/07/Vladivostok-neiges-et-moussons-par-Cedric-Gras
http://www.christophe-donner.com/articles-chroniques/le-monde-magazine/chronique-livres/cedric-gras-a-vladivostok
http://www.lexpress.fr/culture/livre/cedric-gras-raconte-son-histoire-de-haine-et-d-amour-avec-vladivostok_982804.html
http://www.etonnants-voyageurs.com/spip.php?article7037#Pr%C3%A9sentation
lundi 18 avril 2011
J'ai lu "Du bon usage des étoiles" de Dominique Fortier
Le point de départ de ce roman est un fait historique : en mai 1845, le Terror et l’Erebus quittent les berges de la Tamise et voguent vers l’Arctique avec pour mission de tenter de découvrir le passage du Nord-Ouest, dont nul ne sait même s’il existe. Trois ans de voyage pour les uns, la fine fleur de l’exploration britannique, déjà héroïne de plusieurs expéditions ; trois ans d’attente pour les autres, à terre, dans un monde futile et hypocrite. Une tragédie pour tout le monde. Le roman nous propose un choc de deux mondes. Et des aller-retour permanents entre la banquise et la terre.
L’expédition
Deux navires. Deux hommes. Deux conceptions. Chocs.
Choc de deux personnages : sir John Franklin, qui commande l’expédition, et Francis Crozier, son second. L’un est imbu de ses certitudes, l’autre se pose des questions.
Choc de deux conceptions : celle d’un Franklin qui pense que « la civilisation ne consiste pas à se soumettre aux caprices de la Nature mais à la forcer à se plier à nos besoins, à la maîtriser, à la contraindre », donc que la capacité de s’adapter à son environnement que démontrent les Esquimaux témoigne plutôt de son « primitivisme » ; celle de Crozier de l’autre, qui estime qu’il y a là quand même une « forme de fondamentale humilité et une leçon à apprendre. » L’arrogance contre la mesure.
Différences des buts et des caractères. Crozier : « Je ne vais vers rien, je fuis, c’est tout. » Ce qu’il fuit ? Le souvenir de la tête de Sophia sur son épaule ? Pour Franklin, mission égale ambition. Honneur, fierté, et un zeste d’inconscience : Franklin ne peut admettre de se tromper ni que les moyens engagés n’aboutissent pas à un succès.
Lorsque des décisions vitales seront nécessaires, qui sera le mieux à même de les prendre ? Celui qui ne peut, par fierté, par honneur, revenir en arrière ? Celui qui n’a plus rien à perdre ? Qui est le plus libre ?
Au début de l’expédition tout va bien à bord. La nourriture est bonne, comme l’ambiance. « Le moral est toujours au plus haut, et l’on jurerait que l’on s’apprête à rentrer au port, notre mission accomplie. » Le premier hivernage, volontairement provoqué, est une partie de rigolade. C’est impressionnant – « Les glaces sont de plus en plus nombreuses ; elles dérivent lentement, se séparent, tournant parfois sur elles-mêmes avant de revenir se percuter dans un grand fracas » – mais on sait que l’on va en sortir. On forme une troupe de théâtre pour divertir l’équipage, entre deux relevés topographiques, des sorties qui sont comme des récréations. Au cours de l’une de ces sorties, des Esquimaux inespérés sauveront la vie des scientifiques. Comme un présage.
Quant aux paysages, ils ont magnifiques. « Les montagnes de glace aux reflets d’un bleu, vert, turquoise minéral, s’élèvent vers le ciel comme des cathédrales de neige. Ces masses auprès desquelles nos navires semblent lilliputiens ont au soleil un éclat presque surnaturel. »
A terre. Les mondanités contre l’inquiétude
Londres.
Le monde des la haute société britannique. Argenteries et parures féminines. Hypocrisies et fausses invitations, mais toujours une débauche du paraître. La table est toujours copieuse ; toasts, jambon, rognons sautés, œufs brouillés, terrine de faisan, pâté d’anguille…
Un monde de gloire et d’honneur. Clinquant, brillant. Le monde de la Marine britannique. D’ailleurs, pour garder cet esprit maison sur les bateaux de la couronne, on a emporté de l’argenterie, du thé et des livres. Et l’on tentera de garder les gestes appris à terre : une belle table, une nappe, l'argenterie, les rôtis…
Londres. Deux femmes, deux façons de voir les choses.
Lady Jane Franklin quitte parfois son boudoir pour courir les mondanités, pour passer le temps puis pour oublier que la fierté des politiques empêche toute tentative ne serait-ce que de penser à l’idée d’une expédition de secours.
Sophia, sa nièce, cherche qui pourrait bien être son mari parmi tous ces marins qu’elle fréquente, taciturnes mais nimbés de l’auréole de l’exploit, celui dont la belle casquette et une veste seyante aux couleurs de la marine « lui feront un teint de fiancé. » Alors Sophia hésite, hésite, hésite…
Le troisième monde
En réalité dans cette histoire il y a un troisième monde, et d’autres hommes : les Esquimaux. Des hommes et des femmes qui sourient, qui dégagent une forte odeur de poisson, qui se déplacent avec des traineaux tirés par des chiens. Mais qui ne luttent pas contre la nature, qui ne prennent que des décisions utiles, nécessaires, pour qui le « paraître » n’a pas de sens, qui mangent du caribou séché mais pas de conserves avariées.
Grains de glace
Évidemment l’expédition ne se déroule pas comme prévu. Les belles couleurs bleutées du début deviennent des blancs et des gris lourds et angoissants. « Un blanc gris sous les nuages lourds de neige, un blanc sombre qui avale les distances et trompe la prunelle. » Et un jour l’Erebus et le Terror, « les deux fleurons de Sa Majesté, ont l’air de deux baleines agonisantes dans le ventre desquelles grouillent une multitude de vers. »
Les navires sont bloqués, beaucoup plus longtemps que prévu. Sur la banquise on attend le dégel. Le temps passe, insupportable, dans l’isolement et la promiscuité, dans le doute, dans des conditions d’hygiène de plus en plus difficiles.
A Londres on attend aussi. On commence à s’inquiéter. On se demande si on ne devrait pas porter secours… Mais l’Amirauté, les sommités glorieuses comme Ross, Parry, Barrow, du même moule dont est fait Franklin, vont-elles continuer d’estimer que l’expédition ne peut pas être en danger ? Pourtant, presque trois ans sans nouvelle…
Excellent roman, qu’on ne lâche pas ; mélange de narration, de journal de bord, de points de vue des différents protagonistes, et même la recette du plum-pudding, des leçons de géométrie… Des portraits incroyables (Mrs Ross…) Des allers-retours permanents entre l’expédition et la ville, entre le passé et le présent, entre plusieurs mondes qui se côtoient, se jaugent, se jugent. Un moment d’histoire de l’exploration, associé à une étude des comportements. A lire.
Les premières lignes : « Le soleil brillait en ce 19 mai 1845 alors que l’Erebus et le Terror s’apprêtaient à appareiller de Greenhithe, leurs reflets tremblant sur les eaux verdâtres du port ou flottaient guirlandes, poignées de riz et petits poissons morts. Pas moins de dix mille personnes se massaient sur les quais pour assister au départ de sir John Franklin, héros de l’Arctique, qui repartait à la conquête du mythique passa du Nord-Ouest, toujours pour la plus grande gloire de l’Empire. » Éditions La Table ronde 2011.
samedi 5 mars 2011
J'ai lu "Eaux fortes de Buenos Aires" et "Un terrible voyage" de Roberto Arlt
Eaux-fortes de Buenos Aires
«Si on me l’avait raconté, je ne l’aurais pas cru. C’est vrai, je ne l’aurais pas cru. Si je n’avais pas été Roberto Arlt, et si je lisais ce texte, je ne le croirais pas non plus. Et pourtant c’est vrai.»
Cette citation pourrait être en exergue des « Eaux-fortes de Buenos Aires » de Roberto Arlt.

En Argentine au début des années 30, et notamment à Buenos Aires, il fait chaud. L’être humain a du mal à travailler. Surtout l’homme. Alors c’est souvent la femme qui dirige l’atelier de repassage pendant que l’homme, dont le travail essentiel consiste à chercher du travail, le mari, qui a flairé la bonne affaire, le bon mariage, monte la garde sur le seuil, «l’aile du chapeau ombrant le visage, le torse convenablement ventilé par les trous de son marcel.»
Dans cette ville, les voleurs ne sont pas tous des voleurs, mais les boiteux sont tous « mauvais, incapables d’une bonne action », le mot fourbe est bien d’origine italienne et « la corporation des épiciers se compose en grande partie de commerçants ibériques. »
Ailleurs est expliqué comment trouver dix centimes, ces dix centimes qu’il manque toujours quand vous voulez payer un biller de théâtre à votre belle, ou quand une dame, qui s’est complu à vous jeter trois œillades, monte dans le tramway… que vous n’avez pas les moyens de prendre.
Instantanés du royaume de la rue, scènes variées et variables, hommes et femmes mêlés, sains ou fous, jeunes ou vieux, oisifs ou amoureux, riches ou fauchés (le plus souvent fauchés), c’est tout ça que Roberto Arlt décrit, écrit, raconte, dans ces «eaux-fortes», – mot choisi par l’auteur – pour ces chroniques publiées dans le journal El Mundo entre 1928 et 1933, dans une langue à la fois simple et précise, mais avec des tournures empruntées à l’argot des bas quartiers. Indispensable pour une plongée dans Buenos Aires dans les années 30, et peut-être même sur place aujourd’hui.
Les premières lignes de la première chronique: «les gosses qui naissent vieux»: «Je déambulais aujourd’hui du côté de Rivadavia, à la hauteur de Membrillar, lorsque j’ai vu au coin d’une rue un jeune aux allures de pépé, les basques de son manteau rasant ses chaussures, les mains fourrées dans les poches, le feutre cabossé et un grand pif tout pâle qui s’affalait comme de la pluie sur le menton. On aurait dit un vieux et pourtant il n’avait pas vingt ans…»
Présenté et traduit de l’espagnol (Argentine) par Antonia García Castro. Editions Asphalte 2010.
Un terrible voyage
Dès le premier chapitre on le sait : ce voyage sera «une traversée de l’horreur». Le narrateur «pressent la catastrophe» dès les premières lignes. Il faut dire qu’il s’est enfui, poursuivi par la police; qu’il est monté sur un bateau, que le personnel navigant est composé d’anciens brigands, d’un cordonnier devenu steward, d’un garçon de cabine ancien aiguilleur de voie ferrées à l’origine d’un accident de chemin de fer; et que les passager – le fils d’un lointain émir arabe, un millionnaire péruvien, son épouse et trois sœurs de celle-ci, Luciano le cousin, Mariana, une jeune fille – se jalousent, voire se haïssent. Sans compter que le Blue Star s’appelait auparavant Don Pedro II et qu’il est bien connu «qu’un bateau qui change de nom excite contre lui toutes les forces plutoniques.» L’histoire commence dans le port d’Antofagasta et le drame va se jouer dans l’océan Pacifique.
Intrigues, inquiétudes, accidents… la vie à bord de ce navire scientifique chargé d’étudier les profondeurs de l’océan n’est pas de tout repos. D’autant plus que le danger approche. «Regarde, le vent souffle et l’eau ne remue pas.» Les phénomènes physiques vont apparaitre et entrainer d’autres phénomènes, psychiques si l’on peut dire. Des épreuves devront être surmontées par les passagers. Les comportements de chacun vont se révéler. Les fous sont-ils ceux qui le disent ? Les croyants sont-ils ceux qui croient ? La maelström va-t-il tout emporter? Science? Science fiction? «Étrange naturel»? Cette nouvelle publiée en 1941 est haletante, et assurément à découvrir.
Les premières lignes: «Certain astrologue me dit un jour que le signe zodiacal sous lequel j’étais né présageait, entre autres accidents, d’effroyables périls courus en mer. Je souris doucement : je ne croyais pas à l’influence des astres. Aussi, lorsque j’entrepris mon voyage à Panama, je n’eus pas un instant l’idée que m’attendaient des aventures assez terribles pour e fournir une chronique comme celle que je livre ici. Chronique qui, s’ajoutant aux informations télégraphiées d’Honolulu par le correspondant du Times, constitue une des histoires les plus surprenantes que la Géologie ait pu souhaiter pour compléter ses études sur la dislocation des fonds du Pacifique.»
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Lucien Mercier. Éditions Ombres. Collection Petite bibliothèque Ombres.
Retrouvez ces chroniques - et d'autres - sur http://www.ecrivains-voyageurs.net/
«Si on me l’avait raconté, je ne l’aurais pas cru. C’est vrai, je ne l’aurais pas cru. Si je n’avais pas été Roberto Arlt, et si je lisais ce texte, je ne le croirais pas non plus. Et pourtant c’est vrai.»
Cette citation pourrait être en exergue des « Eaux-fortes de Buenos Aires » de Roberto Arlt.

En Argentine au début des années 30, et notamment à Buenos Aires, il fait chaud. L’être humain a du mal à travailler. Surtout l’homme. Alors c’est souvent la femme qui dirige l’atelier de repassage pendant que l’homme, dont le travail essentiel consiste à chercher du travail, le mari, qui a flairé la bonne affaire, le bon mariage, monte la garde sur le seuil, «l’aile du chapeau ombrant le visage, le torse convenablement ventilé par les trous de son marcel.»
Dans cette ville, les voleurs ne sont pas tous des voleurs, mais les boiteux sont tous « mauvais, incapables d’une bonne action », le mot fourbe est bien d’origine italienne et « la corporation des épiciers se compose en grande partie de commerçants ibériques. »
Ailleurs est expliqué comment trouver dix centimes, ces dix centimes qu’il manque toujours quand vous voulez payer un biller de théâtre à votre belle, ou quand une dame, qui s’est complu à vous jeter trois œillades, monte dans le tramway… que vous n’avez pas les moyens de prendre.
Instantanés du royaume de la rue, scènes variées et variables, hommes et femmes mêlés, sains ou fous, jeunes ou vieux, oisifs ou amoureux, riches ou fauchés (le plus souvent fauchés), c’est tout ça que Roberto Arlt décrit, écrit, raconte, dans ces «eaux-fortes», – mot choisi par l’auteur – pour ces chroniques publiées dans le journal El Mundo entre 1928 et 1933, dans une langue à la fois simple et précise, mais avec des tournures empruntées à l’argot des bas quartiers. Indispensable pour une plongée dans Buenos Aires dans les années 30, et peut-être même sur place aujourd’hui.
Les premières lignes de la première chronique: «les gosses qui naissent vieux»: «Je déambulais aujourd’hui du côté de Rivadavia, à la hauteur de Membrillar, lorsque j’ai vu au coin d’une rue un jeune aux allures de pépé, les basques de son manteau rasant ses chaussures, les mains fourrées dans les poches, le feutre cabossé et un grand pif tout pâle qui s’affalait comme de la pluie sur le menton. On aurait dit un vieux et pourtant il n’avait pas vingt ans…»
Présenté et traduit de l’espagnol (Argentine) par Antonia García Castro. Editions Asphalte 2010.
Un terrible voyage
Dès le premier chapitre on le sait : ce voyage sera «une traversée de l’horreur». Le narrateur «pressent la catastrophe» dès les premières lignes. Il faut dire qu’il s’est enfui, poursuivi par la police; qu’il est monté sur un bateau, que le personnel navigant est composé d’anciens brigands, d’un cordonnier devenu steward, d’un garçon de cabine ancien aiguilleur de voie ferrées à l’origine d’un accident de chemin de fer; et que les passager – le fils d’un lointain émir arabe, un millionnaire péruvien, son épouse et trois sœurs de celle-ci, Luciano le cousin, Mariana, une jeune fille – se jalousent, voire se haïssent. Sans compter que le Blue Star s’appelait auparavant Don Pedro II et qu’il est bien connu «qu’un bateau qui change de nom excite contre lui toutes les forces plutoniques.» L’histoire commence dans le port d’Antofagasta et le drame va se jouer dans l’océan Pacifique.
Intrigues, inquiétudes, accidents… la vie à bord de ce navire scientifique chargé d’étudier les profondeurs de l’océan n’est pas de tout repos. D’autant plus que le danger approche. «Regarde, le vent souffle et l’eau ne remue pas.» Les phénomènes physiques vont apparaitre et entrainer d’autres phénomènes, psychiques si l’on peut dire. Des épreuves devront être surmontées par les passagers. Les comportements de chacun vont se révéler. Les fous sont-ils ceux qui le disent ? Les croyants sont-ils ceux qui croient ? La maelström va-t-il tout emporter? Science? Science fiction? «Étrange naturel»? Cette nouvelle publiée en 1941 est haletante, et assurément à découvrir.
Les premières lignes: «Certain astrologue me dit un jour que le signe zodiacal sous lequel j’étais né présageait, entre autres accidents, d’effroyables périls courus en mer. Je souris doucement : je ne croyais pas à l’influence des astres. Aussi, lorsque j’entrepris mon voyage à Panama, je n’eus pas un instant l’idée que m’attendaient des aventures assez terribles pour e fournir une chronique comme celle que je livre ici. Chronique qui, s’ajoutant aux informations télégraphiées d’Honolulu par le correspondant du Times, constitue une des histoires les plus surprenantes que la Géologie ait pu souhaiter pour compléter ses études sur la dislocation des fonds du Pacifique.» Traduit de l’espagnol (Argentine) par Lucien Mercier. Éditions Ombres. Collection Petite bibliothèque Ombres.
Retrouvez ces chroniques - et d'autres - sur http://www.ecrivains-voyageurs.net/
vendredi 21 janvier 2011
J'ai lu "La Tenda rouge de Bologne" de John Berger
Dans La Tenda rouge de Bologne, John Berger raconte l’histoire de John qui part à la recherche d’Edgar. « Edgar était le frère le plus âgé de mon père, né dans les années quatre-vingts du dix-neuvième siècle. » Un oncle. Un oncle dont « la passion principale consistait à écrire (et recevoir) des lettres ». Un passionné. « Sur la table de toilette, il y avait toujours un carnet de timbres. » Quelqu’un qui « croyait que le meilleur était à venir. » Quelqu’un qui aimait aussi beaucoup lire : il avait trois cartes de la même bibliothèque « afin de pouvoir à tout moment emprunter au moins une douzaine de livres » qu’il transportait sur le porte-bagage de sa bicyclette. Quelqu’un qui voyageait – à une époque où le tourisme n’existait pas encore. « Il pensait que voyager ouvrait grand l’esprit. » Quelqu’un qui écrivait sur « une machine à écrire sur laquelle il tapait avec deux doigts ses lettres et ses pensées. »« Plus tard il fut fasciné par la ville de Bologne. »
Bologne, la ville rouge. « Je n’ai jamais vu un rouge comme celui de Bologne. »
On ne s’étonnera donc pas qu’Edgar ait fini par intéresser John. Qui, après quelques pages chargées de nous décrire le personnage, se rend sur ce lieu magique. Et le passé devient le présent.
« Je suis assis sur ces marches. »
A Bologne, John Berger s’adonne à une sorte de voyage immobile, hume, regarde, écoute la ville. Les arcades permettent de marcher « sans que jamais l’on soit tributaire du ciel. » Et les fenêtres ont toutes des stores de la même couleur : rouge. « On les appelle tende. Le rouge n’est pas un rouge argile, ni un terracotta, c’est un rouge teinturier. » Il visite quelques échoppes, il retombe dans les souvenirs.
« Allongé sur la marche, je garde les yeux clos. »
Ce livre est un récit-promenade, une flânerie dans le présent, une méditation sur le passé, la mémoire, le temps. Il est composé d’une centaine de séquences : les unes font une page, les autres une ligne. Le tout est agrémenté de dessins épurés, offre un instant de lecture de pure poésie.
Les premières lignes : « Je devrais commencer par dire combien je l’aimais, de quelle façon et à quel point, avec quelle sorte d’incompréhension. »
Traduit de l’anglais par Pascal Arnaud. Dessins de Paul Davis. Collection Made in Europe, Quidam éditeur 2009.
Écrivain engagé, romancier, poète, essayiste, scénariste, peintre et critique d'art, John Berger, quand il n'est pas en voyage, partage son temps entre la région parisienne et un petit village de Haute-Savoie où il vit et travaille depuis quarante ans. Créateur en perpétuelle recherche, artiste, penseur européen éminemment influent, il a obtenu plusieurs prix littéraires, dont le Booker Prize en 1972 pour « G ». Source : www.quidamediteur.com
J'ai lu "Le Papillon de Siam" de Maxence Fermine
C’est à quinze ans qu’Henri Mouhot quitte le lycée, laisse ses camarades poursuivre leurs études, décide de devenir non un « voyageur immobile » comme eux mais un « voyageur de l’espace, un corps céleste en mouvement », et de prendre la route. Comme « un Rimbaud avant l’heure. » Et pas n’importe quelle route : la route de Siam.Cette route passe d’abord par la Suisse puis par Saint-Pétersbourg, où il donne des leçons à deux adolescentes bien éduquées. « Mais cela n’est pas pour lui déplaire. Le sel de la vie, au fond, est de vivre le jour comme un moine et de connaître le soir la vie dissolue d’un bordel. » Il arpente aussi les villes et les campagnes de la Russie tsariste avec un drôle d’appareil : un daguerréotype, et rapporte un des premiers reportages de l’histoire de la photographie.
A Florence, où il se trouve en conférence avec ses clichés, il fait une connaissance qui va orienter sa vie.
« Je suis écossaise. Et je me nomme Ann Park. »
Ann est la nièce d’un célèbre explorateur : Mungo Park.
C’est le coup de foudre et « trois mois plus tard, en la cathédrale d’Edinburgh, Henri Mouhot épouse mademoiselle Ann Park selon le rite anglican. »
Ils s’établissent sur l’île de Jersey, et Henri s’ennuie ferme.
Sur un coup de bluff Henri obtient une mission – et l’argent pour la mener à bien : rapporter du Siam une pièce rare qui manque à la collection royale, un papillon.
Cambodge. 1860. Henri Mouhot traque l’insaisissable « papillon de Siam » au cœur de la jungle, au péril de sa vie. Il le verra de près, il ne pourra jamais de capturer. Mais il fera une autre découverte, remarquable : une cité perdue. Angkor.
« Aucun voyage, depuis des temps immémoriaux, ne s’est jamais révélé inutile. On en retire toujours quelques renseignements scientifiques. Cela s’appelle le progrès. Ce qui élève l’âme et éloigne un peu plus chaque jour l’espèce humaine de l’ignorance et de la bêtise dans laquelle elle patauge avec délices depuis toujours. »
Henri Mouhot est un explorateur. Comme Stanley, comme Savorgnan de Brazza, comme von Humboldt, comme Livingstone. Comme eux il a cherché « une raison de vivre dans la découverte, l’aventure, le voyage, même s’il sait qu’aucun d’eux ne parviendra jamais au terme de sa quête parce qu’il est impossible de capturer son propre reflet dans le miroir. »
La nouvelle de la découverte d’Angkor fait grand bruit en France et en Angleterre, publiée en feuilletons dans les journaux. Ann Mouhot « lui écrit qu’elle est heureuse pou lui et qu’elle souhaite son retour. »
Laissons le lecteur terminer cette histoire, vraie, bien sûr. Henri Mouhot est un personnage trop romanesque pour qu’un écrivain ne se lance pas un jour dans l’aventure et n’écrive ce roman, captivant, comme la quête tragique de son personnage principal.
Les premières lignes : « Novembre 1841. L’hiver est déjà là et la neige tombe en abondance sur la Franche-Comté. Une neige dont les flocons, dans un ballet aérien orchestré par la symphonie du vent, viennent se briser en fines particules immaculées sur les fenêtres du lycée de Montbéliard, dessinant sur les vitres de somptueuses et éphémères arabesques de glace. » Editions Albin Michel 2010.
J'ai lu " Versants intimes" - Dix-neuf portraits autour de la montagne, de Fabrice Lardreau
Sous titré « dix-neuf portraits autour de la montagne », ces « Versants intimes » rassemblés par Fabrice Lardreau ont d’abord été publiés dans le revue La Montagne & Alpinisme. Ils retracent des itinéraires parfois inattendus, explorent le jardin secret de chaque invité : écrivains, cinéastes, acteurs, voyageurs, scientifiques, hommes politiques, musiciens. Ces femmes et ces hommes ont tous un point commun, une passion qui les rassemble : la montagne.Si « l’écriture et la montagne ont un itinéraire commun (et qu’elles) relèvent d’un même silence, d’une même obstination », comme l’écrit l’auteur dans l’avant-propos, il ressort de ces entretiens que la montagne a eu, sur chacun d’eux, selon des parcours propres et avec des contours différents, des impacts plus ou moins importants, des incidences plus ou moins déterminantes dans leurs vies, là où les mots « danger », ou « accident » côtoient « nature » ou « paysage ».
Isabelle Autissier, qui a le pied marin, pense que « un bateau bien préparé a peu de chances de couler. L’accident le plus grave – et le plus fréquent – c’est de passer par-dessus bord. Même dans la tempête la plus déchaînée, en solitaire, on reste en vie tant que l’on est à bord. (…) Le montagnard est plus vulnérable car les choses peuvent se passer très vite, il n’a rien pour le protéger, pas de coquille : il est soumis à une erreur qui peut lui être fatale. » Erreur à laquelle Catherine Destivelle s’est toujours refusée. Bien que fascinée par l’Himalaya, elle confie sa réserve à l’égard de la très haute altitude – qu’elle a pourtant fréquenté : « C’est un environnement dans lequel on est vulnérable. Je n’y prends pas vraiment plaisir. On ne peut pas réfléchir en haute altitude, il manque des neurones. » Elle « ne va pas en montagne pour se faire peur, pour avoir mal. »
L’humilité est l’autre mot qui ressort de ces entretiens. Tous reconnaissent qu’il faut être humble devant la montagne, devant l’exploit. « Pour moi, un sommet est intérieur. S’il est extérieur, si l’on s’en sert pour grandir, on revient amoindri. On doit revenir d’une ascension empreint d’humilité, et non d’un sentiment de victoire. Victoire contre qui ? » avance Olivier Föllmi, photographe. Ce qui est également le sens des propos de Bernard Giraudeau – qui a joué, aux côtés de Claude Rich, une pièce de théâtre titrée « K2 » : « Beaucoup d’alpinistes ont envie de conquérir, ce qui n’est pas du tout mon cas : je n’ai rien à faire du sommet ! J’ai avant tout un rapport tendre avec la montagne, de non-violence. »
On rencontrera aussi François-René Duchâble, qui fait déposer un piano noir sur un glacier… blanc ; Jean-Louis Etienne, explorateur de toutes les latitudes ; Rufus, un passionné de vol à voile au-dessus du Vercors ; Philippe Claudel, qui avoue sa passion pour la littérature de montagne et des auteurs comme Frison-Roche ; Erri De Luca, alpiniste dans les Dolomites, auteur du magnifique « Sur la trace de Nives » ; Pierre-Antoine Hiroz, réalisateur, lui aussi marqué par les récits de Frison-Roche, qu’il adapte pour la télévision ; Martin Hirsch, familier des Ecrins ; Claude Lanzmann, qui découvre l’alpinisme à Chamonix ; Arnaud et Jean-Marie Larieu, cinéastes, adaptes les Pyrénées ; David Le Breton, anthropologue et sociologue de la marche et des « conduites à risque » ; Jean Malaurie, un « ancien », géographe des « expéditions polaires françaises – mission Paul-Emile Victor » ; Bernard Olivier, un autre grand « marcheur » ; Yves Paccalet, philosophe et naturaliste, « marin savoyard » à bord de la Calypso ; Hubert Reeves et Jean-Christophe Ruffin. Autant de personnes, autant de personnages, autant de personnalités, autant de rapports différents, uniques, à la montagne, à la nature. Une exploration du « versant intime » qui est assez plaisante à lire.
Les premières lignes de l’avant-propos : « L’écriture et la montagne ont un itinéraire commun. Elles relèvent d’un même silence, d’une même obstination. Ecole de vie, géographie sans frontière, la montagne est un espace où l’on se sent relié au monde, dans une solitude paradoxale et fertile. Les pensées accompagnent souvent le pas du marcheur, se combinent avec les méandres du sentier, de l’arête. Comme l’écrivain, randonneurs et alpinistes doivent trouver leur souffle, leur rythme. » Arcadia éditions 2010.
A propos de Catherine Destivelle, je recommande d’aller voir « Au-delà des cimes », réalisé par Rémy Tézier en 2009, magnifique de poésie et d’humanisme.
A propos d’Erri De Luca, je recommande la lecture de « Sur les traces de Nives » paru chez Gallimard.
J'ai lu "Écosse. Le Pays derrière les noms" de Kenneth White
Si l’on devait définir Kenneth White avec quelques mots clés, Écosse serait forcément l’un d’eux. En témoigne ce livre : Écosse - Le Pays derrière les noms. L'Écosse est un « point de départ auquel il ne cesse de revenir », un sujet sur lequel il a beaucoup écrit, en prose ou en vers. Le texte proposé ici a d’ailleurs déjà été édité en 2001, chez le même éditeur, alors accompagné de photographies de Jean Hervoche ; il a été revu et recomposé pour cette nouvelle édition.Kenneth White part à la recherche de l’Écosse. A la recherche de l’Écosse « réelle ». Car l’Écosse de Kenneth White n’est pas l’Écosse du touriste, ni le pays des clichés. Ce « pays-là » n’est pas enfermé dans un monde de cailloux, de nuages et de brume, de monstres et de fantômes, ce pays-là est un monde ouvert, on n’en sera pas étonné de la part de cet auteur du « dehors ». L’Écosse est le pays où Kenneth White est né. « Non seulement expatrié, pour des raisons historiques, culturelles et intellectuelles, mais peut-être même profondément apatride, préoccupé avant tout par un paysage de l’esprit, je n’en oublie pas pour autant mon pays natal : tout ce qu’il m’a apporté, tout ce que j’ai pu trouver en lui. »
Après quelques éléments de géographie, White parle de son enfance, de la découverte de sa langue natale, et comment il s’intéressa également à la langue gaélique, disparue, oubliée, ce qui fait que « un mot ou une phrase en gaélique peut surgir de temps à autre dans mes textes. » Puis il nous parle des auteurs « écossais » qu’il apprécie, qui lui ont apporté quelque chose, non sans préciser que s’il parle de ces écrivains-là « l’histoire de la littérature, et surtout de tel ou tel pays, ne m’intéresse guère. Les histoires nationales de la littérature ne servent qu’à maintenir l’illusion que quelque chose comme une culture nationale continue d’exister. Ce que je vise dans ce livre c’est une géographie de la pensée, une météorologie de l’esprit, en prenant l’Écosse comme terrain d’exploration. » Walter Scott, Thomas Carlyle, John Muir, Neil Gunn, Hugh MacDiarmid, Robert Louis Stevenson font partie de la « Bibliotheca Scotica ».
Glasgow, les ancêtres bretons, la celtitude, l’île d’Arran (à ne pas confondre avec l’autre) ou l’île Noire, Edimbourg, les interconnexions avec d’autres cultures sont aussi des notions abordées, des terres explorées par Kenneth White, un homme qui n’aime pas les bornes, les mondes trop bornés, mais qui est plutôt adepte de la « grande circulation des énergies, des idées, des cultures. » Un « guide » de l’Écosse qui sort de l’ordinaire, une Écosse « derrière les noms », comme l’indique le titre, qui permet de voir d’autres choses que celles trop souvent proposées, et de retrouver les thèmes chers à l’auteur.
Les premières lignes du prologue d’avril 2010 : « L’autre jour, dans le cadre d’un festival de « culture » (celui d’Avignon, pour ne pas le nommer), j’étais interviewé par un « animateur ». Censé m’interroger sur mes origines et sur les perspectives qu’elles ont ouvertes dans mon travail, il a commencé par me coller l’étiquette de « barde », avant de préciser pour les auditeurs que je venais « du pays des fantômes – c’est tout juste s’il n’a pas sorti de son petit répertoire le monstre du Loch Ness. »
Écosse. Le Pays derrière les noms" de Kenneth White. Éditions Terre de Brume 2010.
J'ai lu "Poussières de la route" de Henri Calet
Je ne sais pas pourquoi mais je m’attendais à lire un écrivain classique, pour ne pas dire un peu ennuyeux. Sur la photo de couverture Henri Calet présente un air sec, sévère, un air de ne pas y toucher, une froideur que l’on devine toute apparente. Et ce visage sombre derrière ces lunettes... On hésite entre Kafka ou Queneau, ou un mélange des deux. En fait on se trouve face à un chroniqueur, et à lire ces Poussières de la route, ces récits parfois délirants, on pense souvent à Pierre Desproges. Voici un exemple de cette acuité alliée à un humour corrosif qui caractérise bien ce recueil : « Il est évident que nul ne peut garantir au touriste sa double noyade quotidienne. C’est un risque à courir : il lui faudra peut-être retourner plusieurs fois au passage du Gois, s’il veut bénéficier du spectacle, assurément unique en France, d’un drame de la mer sans danger et aux moindres frais - tout au plus une paire de jumelles. » C’est ce que J.P. Baril, auteur de la préface, appelle un humour gris, entre le rose et le noir.Le contenu de ce livre : entre 1948 et 1955 Henri Calet se balade et ramène des reportages, des récits, des chroniques, qui seront publiées dans diverses revues. C’est un voyageur paresseux, craintif. Il n’aime pas la foule, ni ce qui attire les autres. Ni la couleur locale, parfois troublante : un Restaurant du Midi à Deauville, une Guinguette de Nogent sur le Vieux Port... Mais, au sortir de la Guerre, il fait bon changer d’air et participer aux réjouissances. Ce n’est pas parce que « une fois sorti d’un monde à sa dimension, l’homme découvre qu’il est petit, inutile, un peu ridicule même » qu’il ne faut pas y aller : « Enfin, c’était décidé : je m’en allais, j’avais acheté le billet, mon rêve était plié en quatre au fond de ma poche, un rêve qui me revenait à mille quatre cent quatre-vingt-quinze francs, toutes taxes comprises. Il est assez rare d’arriver à connaître le prix exact d’un rêve. Avant même de prendre la route, je goûtais une première satisfaction. »
Cependant Henri Calet a sa conception personnelle du voyage : « J’ai adopté peu à peu l’habitude paresseuse de laisser venir à moi les paysages, au lieu de leur courir après. Pas de zèle. J’ai cessé de me prendre pour un appareil photographique. » Qu’il s’agisse de suivre le cours de la Loire ou celui de la Garonne, de déambuler dans tous les recoins du complexe nautique de Levallois, d’une escapade en Suisse ou sur l’île de Noirmoutier, Calet est très souvent étonné par ce qu’il voit, ou ce qu’il entend. La civilisation des loisirs s’installe, les mœurs changent, et l’auteur est un peu en décalage par rapport à tous ces phénomènes trop modernes pour lui. A moins qu’il ne soit pas dupe. Voici un point de vue sur une activité bien connue : le camping. « L’enclos est entouré de fil de fer. Des enfants pataugeaient dans la boue. Quelques vieux couples d’Indiens à l’allure fatiguée se tenaient accroupis à l’entrée de leurs huttes. La coutume est prise maintenant, ce semble, de jouer ainsi aux « personnes déplacées ». Il suffit de payer une petite cotisation pour avoir tous les droits d’un condamné volontaire. »
Humour et lyrisme, subjectivité et décalage, naïveté et étonnement : un subtil mélange, pour un auteur (ou plus exactement le personnage qu’il s’était composé dans ces récits) que Pia comparait à Chaplin, et Ponge à Keaton ; et pour des récits – les chroniques d’un errant heureux – à connaître absolument. Un chef d’œuvre.
Les premières lignes de Les mauvaises routes : « L’homme des villes n’a pas l’habitude des routes, il les connaît peu ; il les emprunte seulement, quand on l’y oblige. S’il lui arrive, par accident, de s’y trouver, il se sent mal à l’aise, isolé, perdu, vulnérable, comme exposé à de nombreux dangers Non, il n’est pas fait pour vivre sur les grands chemins. D’ailleurs, personne ne vit sur les routes. On n’y rencontre que des nomades, des trimardeurs, des gendarmes et quelques cantonniers maussades. » Établissement du texte, notes et préface par Jean Pierre Baril, éditions Le Dilettante 2002.
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