vendredi 31 août 2012

J'ai lu "Le voyage de Nietzsche à Sorrente" de Paolo d'IORIO


Paolo D’IORIO
Le voyage de Nietzsche à Sorrente
Genèse de la philosophie de l’esprit libre
CNRS Éditions 2012.
246p – 20€

Nietzsche est alors un jeune professeur de philosophie à Bâle, un poste qui commence à lui peser lorsque, à l’invitation de son amie Malwida von Meysenbug, il part à Sorrente, où il retrouve d’autres amis. Dans cette petite ville du golfe de Naples on y croise des habitués, comme Wagner, dont Nietzsche est alors un fervent propagandiste. Mais ce voyage va tout changer. Car si la première raison du séjour à Sorrente est la santé du philosophe, ce qui va se passer en réalité est d’une importance capitale pour Nietzsche – et du coup pour la philosophie.

« Cheminer par des allées de douce pénombre à l’abri des souffles, tandis que sur nos têtes, agités par des vents violents, les arbres mugissent, dans une lumière plus claire. »

A Sorrente, Nietzsche jouit « de l’état d’âme particulier du voyageur, de celui qui ne cherche pas à être chez soi mais veut être ailleurs, qui apprécie le voyage, le paysage, les beautés de la nature et de l’art avec des yeux de touristes ». Des dispositions bienvenues pour qui veut s’ouvrir au monde. Et pas n’importe quel monde ! « De balcon de la Villa Rubinacci, Nietzsche voit tous les jours dans le lointain, au milieu de la mer entre le Vésuve et Capri la silhouette escarpée de l’île d’Ischia. » Il y a pire… Et il y a sans aucun doute un rapport avec les îles bienheureuses de Zarathoustra.

C’est dans ces paysages que Nietzsche se promène, regarde, écoute, discute. Entouré par « une sociabilité joyeuse et confiante qui fertilisa son élan créateur ». Beaucoup de ces sensations et de ces informations – les « pensées à l’état naissant que le philosophe a saisies entre la mer et la montagne, entre le parfum des orangers et celui du sel marin le long des étroits chemins parmi les oliviers » – serviront plus tard, la réalité sera alors traduite, transcrite, transfigurée. Les chemins de Sorrente ont offert à Nietzsche de quoi traduire ses pensées en images. Le travail de l’écrivain fera le reste.

Nietzsche a trouvé à Sorrente « cette voix qui parlait de liberté de l’esprit et d’amour du voyage. » Il a beaucoup apprécié ce voyage et ce séjour. « Nietzsche a dit récemment qu’il ne s’est jamais senti si bien dans la vie et que probablement il ne sentira jamais plus aussi bien. » (Malwida). Ce séjour a même eu des effets positifs sur sa santé. « Il va beaucoup mieux, a-t-il dit, et commence à pressentir ce qu’est la santé. » (Malwida).

L’auteur du livre utilise les rares notes prises par Nietzsche dans des carnets – sa mauvaise santé et sa vue affaiblie ne lui permettaient pas de les tenir régulièrement – mais surtout de nombreuses lettres échangées par les protagonistes de ce séjour avec leurs famille ou leurs amis – « quatre personnes qui mènent dans la plus parfaite harmonie et sans gêner la liberté de chacun, une vie commune, satisfaisante à la fois du point de vue intellectuel et du confort personnel » (Malwida) – pour démontrer que ce séjour à Sorrrente et ces événements – ses lectures, les échanges avec les compagnons de voyages et de villégiature, les promenades – ont eu une influence capitale sur la pensée du philosophe, notamment en détaillant certains aphorismes de Humains trop humains – ou Choses humaines, trop humaines – rédigés plus tard, première œuvre sous la forme d’aphorismes qui inaugure la « philosophie de la maturité ».

Évidemment au-delà du simple récit d’un voyage touristique, ce livre vaut bien sûr pour les explications données par l’auteur sur la « métamorphose » de Nietzsche durant ce séjour. Il n’est pas très difficile à lire mais, comme l’indique le sous-titre du livre, il s’agit quand même d’un récit qui est plus qu’un document sur le séjour de Nietzsche à Sorrente. Les développements sur le cheminement de la pensée du philosophe et ce tournant « généralement qualifié de positiviste » ainsi que quelques notions propres au philosophe peuvent rebuter les personnes peu habituées à cet exercice.

Nietzsche quitte Sorrente le 7 mai 1877. Il n’y retournera jamais. Mais il ne retourne pas non plus enseigner à Bâle. Ce voyage dans le Sud change radicalement le cours de sa vie et de sa philosophie.

Les premières lignes : « Le voyage à Sorrente n’est pas seulement le premier grand voyage de Nietzsche à l’étranger, son premier grand voyage au Sud, mais la véritable rupture dans sa vie et dans le développement de sa philosophie. Il survient en 1876, à un moment où Nietzsche traverse de graves souffrances morales et physiques. Sa santé a décliné, de fortes névralgies l’obligent à rester au lit au moins une fois par semaine avec d’insupportables migraines. C’est aussi le temps d’un bilan intellectuel. »

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