vendredi 21 janvier 2011

J'ai lu "La Tenda rouge de Bologne" de John Berger

Dans La Tenda rouge de Bologne, John Berger raconte l’histoire de John qui part à la recherche d’Edgar. « Edgar était le frère le plus âgé de mon père, né dans les années quatre-vingts du dix-neuvième siècle. » Un oncle. Un oncle dont « la passion principale consistait à écrire (et recevoir) des lettres ». Un passionné. « Sur la table de toilette, il y avait toujours un carnet de timbres. » Quelqu’un qui « croyait que le meilleur était à venir. » Quelqu’un qui aimait aussi beaucoup lire : il avait trois cartes de la même bibliothèque « afin de pouvoir à tout moment emprunter au moins une douzaine de livres » qu’il transportait sur le porte-bagage de sa bicyclette. Quelqu’un qui voyageait – à une époque où le tourisme n’existait pas encore. « Il pensait que voyager ouvrait grand l’esprit. » Quelqu’un qui écrivait sur « une machine à écrire sur laquelle il tapait avec deux doigts ses lettres et ses pensées. »
« Plus tard il fut fasciné par la ville de Bologne. »
Bologne, la ville rouge. « Je n’ai jamais vu un rouge comme celui de Bologne. »
On ne s’étonnera donc pas qu’Edgar ait fini par intéresser John. Qui, après quelques pages chargées de nous décrire le personnage, se rend sur ce lieu magique. Et le passé devient le présent.
« Je suis assis sur ces marches. »
A Bologne, John Berger s’adonne à une sorte de voyage immobile, hume, regarde, écoute la ville. Les arcades permettent de marcher « sans que jamais l’on soit tributaire du ciel. » Et les fenêtres ont toutes des stores de la même couleur : rouge. « On les appelle tende. Le rouge n’est pas un rouge argile, ni un terracotta, c’est un rouge teinturier. » Il visite quelques échoppes, il retombe dans les souvenirs.
« Allongé sur la marche, je garde les yeux clos. »
Ce livre est un récit-promenade, une flânerie dans le présent, une méditation sur le passé,  la mémoire, le temps. Il est composé d’une centaine de séquences : les unes font une page, les autres une ligne. Le tout est agrémenté de dessins épurés, offre un instant de lecture de pure poésie.
Les premières lignes : « Je devrais commencer par dire combien je l’aimais, de quelle façon et à quel point, avec quelle sorte d’incompréhension. »
Traduit de l’anglais par Pascal Arnaud. Dessins de Paul Davis. Collection Made in Europe, Quidam éditeur 2009.

Écrivain engagé, romancier, poète, essayiste, scénariste, peintre et critique d'art, John Berger, quand il n'est pas en voyage, partage son temps entre la région parisienne et un petit village de Haute-Savoie où il vit et travaille depuis quarante ans. Créateur en perpétuelle recherche, artiste, penseur européen éminemment influent, il a obtenu plusieurs prix littéraires, dont le Booker Prize en 1972 pour « G ». Source : www.quidamediteur.com

J'ai lu "Le Papillon de Siam" de Maxence Fermine

C’est à quinze ans qu’Henri Mouhot quitte le lycée, laisse ses camarades poursuivre leurs études, décide de devenir non un « voyageur immobile » comme eux mais un « voyageur de l’espace, un corps céleste en mouvement », et de prendre la route. Comme « un Rimbaud avant l’heure. » Et pas n’importe quelle route : la route de Siam.
Cette route passe d’abord par la Suisse puis par Saint-Pétersbourg, où il donne des leçons à deux adolescentes bien éduquées. « Mais cela n’est pas pour lui déplaire. Le sel de la vie, au fond, est de vivre le jour comme un moine et de connaître le soir la vie dissolue d’un bordel. » Il arpente aussi les villes et les campagnes de la Russie tsariste avec un drôle d’appareil : un daguerréotype, et rapporte un des premiers reportages de l’histoire de la photographie.
A Florence, où il se trouve en conférence avec ses clichés, il fait une connaissance qui va orienter sa vie.
« Je suis écossaise. Et je me nomme Ann Park. »
Ann est la nièce d’un célèbre explorateur : Mungo Park.
C’est le coup de foudre et « trois mois plus tard, en la cathédrale d’Edinburgh, Henri Mouhot épouse mademoiselle Ann Park selon le rite anglican. »
Ils s’établissent sur l’île de Jersey, et Henri s’ennuie ferme.
Sur un coup de bluff Henri obtient une mission – et l’argent pour la mener à bien : rapporter du Siam une pièce rare qui manque à la collection royale, un papillon.
Cambodge. 1860. Henri Mouhot traque l’insaisissable « papillon de Siam » au cœur de la jungle, au péril de sa vie. Il le verra de près, il ne pourra jamais de capturer. Mais il fera une autre découverte, remarquable : une cité perdue. Angkor.
« Aucun voyage, depuis des temps immémoriaux, ne s’est jamais révélé inutile. On en retire toujours quelques renseignements scientifiques. Cela s’appelle le progrès. Ce qui élève l’âme et éloigne un peu plus chaque jour l’espèce humaine de l’ignorance et de la bêtise dans laquelle elle patauge avec délices depuis toujours. »
Henri Mouhot est un explorateur. Comme Stanley, comme Savorgnan de Brazza, comme von Humboldt, comme Livingstone. Comme eux il a cherché « une raison de vivre dans la découverte, l’aventure, le voyage, même s’il sait qu’aucun d’eux ne parviendra jamais au terme de sa quête parce qu’il est impossible de capturer son propre reflet dans le miroir. »
La nouvelle de la découverte d’Angkor fait grand bruit en France et en Angleterre, publiée en feuilletons dans les journaux. Ann Mouhot « lui écrit qu’elle est heureuse pou lui et qu’elle souhaite son retour. »
Laissons le lecteur terminer cette histoire, vraie, bien sûr. Henri Mouhot est un personnage trop romanesque pour qu’un écrivain ne se lance pas un jour dans l’aventure et n’écrive ce roman, captivant, comme la quête tragique de son personnage principal.

Les premières lignes : « Novembre 1841. L’hiver est déjà là et la neige tombe en abondance sur la Franche-Comté. Une neige dont les flocons, dans un ballet aérien orchestré par la symphonie du vent, viennent se briser en fines particules immaculées sur les fenêtres du lycée de Montbéliard, dessinant sur les vitres de somptueuses et éphémères arabesques de glace. » Editions Albin Michel 2010.

J'ai lu " Versants intimes" - Dix-neuf portraits autour de la montagne, de Fabrice Lardreau

Sous titré « dix-neuf portraits autour de la montagne », ces « Versants intimes » rassemblés par Fabrice Lardreau ont d’abord été publiés dans le revue La Montagne & Alpinisme. Ils retracent des itinéraires parfois inattendus, explorent le jardin secret de chaque invité : écrivains, cinéastes, acteurs, voyageurs, scientifiques, hommes politiques, musiciens. Ces femmes et ces hommes ont tous un point commun, une passion qui les rassemble : la montagne.
Si « l’écriture et la montagne ont un itinéraire commun (et qu’elles) relèvent d’un même silence, d’une même obstination », comme l’écrit l’auteur dans l’avant-propos, il ressort de ces entretiens que la montagne a eu, sur chacun d’eux, selon des parcours propres et avec des contours différents, des impacts plus ou moins importants, des incidences plus ou moins déterminantes dans leurs vies, là où les mots « danger », ou « accident » côtoient « nature » ou « paysage ».
Isabelle Autissier, qui a le pied marin, pense que « un bateau bien préparé a peu de chances de couler. L’accident le plus grave – et le plus fréquent – c’est de passer par-dessus bord. Même dans la tempête la plus déchaînée, en solitaire, on reste en vie tant que l’on est à bord. (…) Le montagnard est plus vulnérable car les choses peuvent se passer très vite, il n’a rien pour le protéger, pas de coquille : il est soumis à une erreur qui peut lui être fatale. » Erreur à laquelle Catherine Destivelle s’est toujours refusée. Bien que fascinée par l’Himalaya, elle confie sa réserve à l’égard de la très haute altitude – qu’elle a pourtant fréquenté : « C’est un environnement dans lequel on est vulnérable. Je n’y prends pas vraiment plaisir. On ne peut pas réfléchir en haute altitude, il manque des neurones. » Elle « ne va pas en montagne pour se faire peur, pour avoir mal. »
L’humilité est l’autre mot qui ressort de ces entretiens. Tous reconnaissent qu’il faut être humble devant la montagne, devant l’exploit. « Pour moi, un sommet est intérieur. S’il est extérieur, si l’on s’en sert pour grandir, on revient amoindri. On doit revenir d’une ascension empreint d’humilité, et non d’un sentiment de victoire. Victoire contre qui ? » avance Olivier Föllmi, photographe. Ce qui est également le sens des propos de Bernard Giraudeau – qui a joué, aux côtés de Claude Rich, une pièce de théâtre titrée « K2 » : « Beaucoup d’alpinistes ont envie de conquérir, ce qui n’est pas du tout mon cas : je n’ai rien à faire du sommet ! J’ai avant tout un rapport tendre avec la montagne, de non-violence. »
On rencontrera aussi François-René Duchâble, qui fait déposer un piano noir sur un glacier… blanc ; Jean-Louis Etienne, explorateur de toutes les latitudes ; Rufus, un passionné de vol à voile au-dessus du Vercors ; Philippe Claudel, qui avoue sa passion pour la littérature de montagne et des auteurs comme Frison-Roche ; Erri De Luca, alpiniste dans les Dolomites, auteur du magnifique « Sur la trace de Nives » ; Pierre-Antoine Hiroz, réalisateur, lui aussi marqué par les récits de Frison-Roche, qu’il adapte pour la télévision ; Martin Hirsch, familier des Ecrins ; Claude Lanzmann, qui découvre l’alpinisme à Chamonix ; Arnaud et Jean-Marie Larieu, cinéastes, adaptes les Pyrénées ; David Le Breton, anthropologue et sociologue de la marche et des « conduites à risque » ; Jean Malaurie, un « ancien », géographe des « expéditions polaires françaises – mission Paul-Emile Victor » ; Bernard Olivier, un autre grand « marcheur » ; Yves Paccalet, philosophe et naturaliste, « marin savoyard » à bord de la Calypso ; Hubert Reeves et Jean-Christophe Ruffin. Autant de personnes, autant de personnages, autant de personnalités, autant de rapports différents, uniques, à la montagne, à la nature. Une exploration du « versant intime » qui est assez plaisante à lire.

Les premières lignes de l’avant-propos : « L’écriture et la montagne ont un itinéraire commun. Elles relèvent d’un même silence, d’une même obstination. Ecole de vie, géographie sans frontière, la montagne est un espace où l’on se sent relié au monde, dans une solitude paradoxale et fertile. Les pensées accompagnent souvent le pas du marcheur, se combinent avec les méandres du sentier, de l’arête. Comme l’écrivain, randonneurs et alpinistes doivent trouver leur souffle, leur rythme. » Arcadia éditions 2010.

A propos de Catherine Destivelle, je recommande d’aller voir « Au-delà des cimes », réalisé par Rémy Tézier en 2009, magnifique de poésie et d’humanisme.
A propos d’Erri De Luca, je recommande la lecture de « Sur les traces de Nives » paru chez Gallimard.

J'ai lu "Écosse. Le Pays derrière les noms" de Kenneth White

Si l’on devait définir Kenneth White avec quelques mots clés, Écosse serait forcément l’un d’eux. En témoigne ce livre : Écosse - Le Pays derrière les noms. L'Écosse est un « point de départ auquel il ne cesse de revenir », un sujet sur lequel il a beaucoup écrit, en prose ou en vers. Le texte proposé ici a d’ailleurs déjà été édité en 2001, chez le même éditeur, alors accompagné de photographies de Jean Hervoche ; il a été revu et recomposé pour cette nouvelle édition.
Kenneth White part à la recherche de l’Écosse. A la recherche de l’Écosse « réelle ». Car l’Écosse de Kenneth White n’est pas l’Écosse du touriste, ni le pays des clichés. Ce « pays-là » n’est pas enfermé dans un monde de cailloux, de nuages et de brume, de monstres et de fantômes, ce pays-là est un monde ouvert, on n’en sera pas étonné de la part de cet auteur du « dehors ». L’Écosse est le pays où Kenneth White est né. « Non seulement expatrié, pour des raisons historiques, culturelles et intellectuelles, mais peut-être même profondément apatride, préoccupé avant tout par un paysage de l’esprit, je n’en oublie pas pour autant mon pays natal : tout ce qu’il m’a apporté, tout ce que j’ai pu trouver en lui. »
Après quelques éléments de géographie, White parle de son enfance, de la découverte de sa langue natale, et comment il s’intéressa également à la langue gaélique, disparue, oubliée, ce qui fait que « un mot ou une phrase en gaélique peut surgir de temps à autre dans mes textes. » Puis il nous parle des auteurs « écossais » qu’il apprécie, qui lui ont apporté quelque chose, non sans préciser que s’il parle de ces écrivains-là « l’histoire de la littérature, et surtout de tel ou tel pays, ne m’intéresse guère. Les histoires nationales de la littérature ne servent qu’à maintenir l’illusion que quelque chose comme une culture nationale continue d’exister. Ce que je vise dans ce livre c’est une géographie de la pensée, une météorologie de l’esprit, en prenant l’Écosse comme terrain d’exploration. » Walter Scott, Thomas Carlyle, John Muir, Neil Gunn, Hugh MacDiarmid, Robert Louis Stevenson font partie de la « Bibliotheca Scotica ».
Glasgow, les ancêtres bretons, la celtitude, l’île d’Arran (à ne pas confondre avec l’autre) ou l’île Noire, Edimbourg, les interconnexions avec d’autres cultures sont aussi des notions abordées, des terres explorées par Kenneth White, un homme qui n’aime pas les bornes, les mondes trop bornés, mais qui est plutôt adepte de la « grande circulation des énergies, des idées, des cultures. » Un « guide » de l’Écosse qui sort de l’ordinaire, une Écosse  « derrière les noms », comme l’indique le titre, qui permet de voir d’autres choses que celles trop souvent proposées, et de retrouver les thèmes chers à l’auteur.

Les premières lignes du prologue d’avril 2010 : « L’autre jour, dans le cadre d’un festival de « culture » (celui d’Avignon, pour ne pas le nommer), j’étais interviewé par un « animateur ». Censé m’interroger sur mes origines et sur les perspectives qu’elles ont ouvertes dans mon travail, il a commencé par me coller l’étiquette de « barde », avant de préciser pour les auditeurs que je venais « du pays des fantômes – c’est tout juste s’il n’a pas sorti de son petit répertoire le monstre du Loch Ness. »

Écosse. Le Pays derrière les noms" de Kenneth White. Éditions Terre de Brume 2010.

J'ai lu "Poussières de la route" de Henri Calet

Je ne sais pas pourquoi mais je m’attendais à lire un écrivain classique, pour ne pas dire un peu ennuyeux. Sur la photo de couverture Henri Calet présente un air sec, sévère, un air de ne pas y toucher, une froideur que l’on devine toute apparente. Et ce visage sombre derrière ces lunettes... On hésite entre Kafka ou Queneau, ou un mélange des deux. En fait on se trouve face à un chroniqueur, et à lire ces Poussières de la route, ces récits parfois délirants, on pense souvent à Pierre Desproges. Voici un exemple de cette acuité alliée à un humour corrosif qui caractérise bien ce recueil : « Il est évident que nul ne peut garantir au touriste sa double noyade quotidienne. C’est un risque à courir : il lui faudra peut-être retourner plusieurs fois au passage du Gois, s’il veut bénéficier du spectacle, assurément unique en France, d’un drame de la mer sans danger et aux moindres frais - tout au plus une paire de jumelles. » C’est ce que J.P. Baril, auteur de la préface, appelle un humour gris, entre le rose et le noir.

Le contenu de ce livre : entre 1948 et 1955 Henri Calet se balade et ramène des reportages, des récits, des chroniques, qui seront publiées dans diverses revues. C’est un voyageur paresseux, craintif. Il n’aime pas la foule, ni ce qui attire les autres. Ni la couleur locale, parfois troublante : un Restaurant du Midi à Deauville, une Guinguette de Nogent sur le Vieux Port... Mais, au sortir de la Guerre, il fait bon changer d’air et participer aux réjouissances. Ce n’est pas parce que « une fois sorti d’un monde à sa dimension, l’homme découvre qu’il est petit, inutile, un peu ridicule même » qu’il ne faut pas y aller : « Enfin, c’était décidé : je m’en allais, j’avais acheté le billet, mon rêve était plié en quatre au fond de ma poche, un rêve qui me revenait à mille quatre cent quatre-vingt-quinze francs, toutes taxes comprises. Il est assez rare d’arriver à connaître le prix exact d’un rêve. Avant même de prendre la route, je goûtais une première satisfaction. »

Cependant Henri Calet a sa conception personnelle du voyage : « J’ai adopté peu à peu l’habitude paresseuse de laisser venir à moi les paysages, au lieu de leur courir après. Pas de zèle. J’ai cessé de me prendre pour un appareil photographique. » Qu’il s’agisse de suivre le cours de la Loire ou celui de la Garonne, de déambuler dans tous les recoins du complexe nautique de Levallois, d’une escapade en Suisse ou sur l’île de Noirmoutier, Calet est très souvent étonné par ce qu’il voit, ou ce qu’il entend. La civilisation des loisirs s’installe, les mœurs changent, et l’auteur est un peu en décalage par rapport à tous ces phénomènes trop modernes pour lui. A moins qu’il ne soit pas dupe. Voici un point de vue sur une activité bien connue : le camping. « L’enclos est entouré de fil de fer. Des enfants pataugeaient dans la boue. Quelques vieux couples d’Indiens à l’allure fatiguée se tenaient accroupis à l’entrée de leurs huttes. La coutume est prise maintenant, ce semble, de jouer ainsi aux « personnes déplacées ». Il suffit de payer une petite cotisation pour avoir tous les droits d’un condamné volontaire. »

Humour et lyrisme, subjectivité et décalage, naïveté et étonnement : un subtil mélange, pour un auteur (ou plus exactement le personnage qu’il s’était composé dans ces récits) que Pia comparait à Chaplin, et Ponge à Keaton ; et pour des récits – les chroniques d’un errant  heureux – à connaître absolument. Un chef d’œuvre.

Les premières lignes de Les mauvaises routes : « L’homme des villes n’a pas l’habitude des routes, il les connaît peu ; il les emprunte seulement, quand on l’y oblige. S’il lui arrive, par accident, de s’y trouver, il se sent mal à l’aise, isolé, perdu, vulnérable, comme exposé à de nombreux dangers Non, il n’est pas fait pour vivre sur les grands chemins. D’ailleurs, personne ne vit sur les routes. On n’y rencontre que des nomades, des trimardeurs, des gendarmes et quelques cantonniers maussades. » Établissement du texte, notes et préface par Jean Pierre Baril, éditions Le Dilettante 2002.

La vie simple dans les bois

En lisant ce matin le premier article que Sylvain Tesson consacre à son séjour en solitaire au bord du Baïkal (1), je me dis que le « recours aux forêts » ou la « vie dans les bois » ou la « simplicité » sont des concepts à la fois anciens et actuels. Anciens car plusieurs auteurs ont bien sûr déjà traité de ces thèmes ; actuel car l’actualité littéraire – du moins celle qui est au-delà de l’actualité-business que l’on appelle « rentrée littéraire » et qui est quasi purement commercial, mais il faut bien vivre… – rebondit, volontairement ou non, sur ces notions. En attendant le livre que Sylvain Tesson écrira certainement pour nous faire partager son expérience voici un recours aux livres qui traitent de la vie simple, souvent dans les bois.

Il y a en effet pas mal de temps que des écrivains parlent des bienfaits de la « Nature » en opposition à l’agitation du monde « civilisé » que nous avons créé et dans lequel la liberté n’est qu’apparente. La solitude, le froid et le silence sont des valeurs déjà défendues par Henry David Thoreau, par exemple, dans Walden ou la Vie dans les bois, ou tout simplement Walden, comme est titrée une nouvelle traduction (2). Walden, « un très beau livre que tout le monde connaît, ou devrait connaître, et dans lequel il y a de très belle pages sur la solitude » déclare Sylvain Tesson dans la « petite biographie voyageuse » qui lui est consacrée et qui vient de paraître (3). Tout en précisant plus loin que : « on n’a jamais ri en lisant une ligne de Thoreau. » Or « il me semble qu’il y a quelque chose de salutaire pour survivre dans ce bas-monde qui est de pousser de temps en temps un grand éclat de rire. » Si Tesson trouve Thoreau un peu « sinistre » il a cependant fait siens quelques préceptes de l’auteur de Concord. Par exemple : « Je voulais vivre intensément et sucer la moelle de la vie. Et ne pas, quand je viendrai à mourir, découvrir que je n'aurai pas vécu. »

A propos de Thoreau et de la vie dans les bois, on lira un récent livre titré… La Vie dans les bois, de Charles Lane. (4) On apprendra, en lisant la préface de Thierry Gillybœuf, que lorsque « Henry David Thoreau publie Wlden en 1854, livre du retour à la simplicité naturelle qui allait faire sa renommée, il le sous-titre « la vie dans les bois ». Nul doute qu’il avait alors à l’esprit le manifeste éponyme que Charles Lane avait publié dix années plus tôt. » Voici les premières lignes du texte de C. Lane. Auraient-elles pu être écrites par Thoreau, ou par Tesson ? « Combien la vie serait belle, si tous nos ennemis pouvaient être tout simplement éliminés par un bras robuste armé d’une hache ? Or, parmi ces ennemis, il en est un d’allure fort inoffensive, mais qui semble pourtant avoir réussi à enchaîner les hommes, en les conduisant de leur vie libre dans les bois vers une vie de collectivité et de promiscuité. Il est bon de taxer la vie dans la nature de sauvage, barbare et brutale, et de qualifier la vie domestique, que ce soit dans un château fort ou bien dans une cité commerçante, de raffinée, distinguée et noble. Mais ce ne serait sans doute pas une perte de temps que de nous demander si cette affirmation repose ou non sur de véritables fondements. » (4)

Se demander, c’est déjà bien, vivre l’expérience c’est encore mieux. « J’ai envie de finir en cabane » écrivait Sylvain Tesson dans l’un de ses livres.  « Mais une cabane de rondins de bois, bien entendu. Je ne quitterai pas cette vie avant d’avoir vécu une expérience qui, à elle seule, comme si elle était un arbre, concentre tous les fruits de la vie vagabonde : la liberté, la solitude, la lenteur, l’émerveillement, la méfiance envers l’humanisme béat… La cabane c’est le vagabondage moins la géographie. La liberté sans le mouvement, l’épanouissement de l’âme par le retranchement du corps. » (6) Dont acte. Entre février et juillet 2010 « Je me suis installé pendant six mois dans une cabane au sud de la Sibérie, sur les bords du Baïkal. Le temps pressait. Avant 40 ans, je m'étais juré de faire l'expérience du silence, de la solitude, du froid. (…) Je rêvais d'une existence resserrée autour de quelques besoins vitaux. Il est si difficile de vivre la simplicité. » (1) La cabane « construite par des géologues soviétiques dans les années brejnéviennes » est « un cube de rondins, de trois mètres sur trois, chauffé par un poêle en fonte. L'isba s'élève sur un cap de la rive ouest du lac Baïkal, dans la réserve naturelle de la Lena, à quatre jours de marche du premier village et à des centaines de kilomètres d'une piste. » C’est là que Tesson va vivre son expérience du « recours aux forêts. » On ne dévoilera pas ici ce que « l’écrivain voyageur » relate de son expérience dans cette chronique. Mais quand même cette magnifique citation pour dire en quelques mots les bienfaits de la solitude et du silence : « J'aurais dû me rendre compte plus tôt que les statues ont l'air apaisées. »

Pour terminer – très provisoirement – sur ces thèmes du retour – ou du recours – à la nature, de la colère ou du désespoir de voir une grande partie de la civilisation s’enferrer dans des considérations matérielles et menée par le bout du nez, de la tentative de trouver – ou de retrouver – une relation équilibrée avec la nature,  on pourra se reporter aux propositions d’une « vie simple » prônée par John Burroughs dans L’Art de voir les choses. (5) Né en 1837, John Burroughs était « l’égal de John Muir, il avait des lecteurs plus nombreux que Henry David Thoreau, deux hommes dont il se rapproche par son amour de la nature, de la marche et de la vie simple » écrit Joël Cornuault dans sa présentation. Un recueil de textes qui font part de l’expérience de l’auteur, souvent pleins d’espoir, dont voici les premières lignes. « Je me dois de louer la vie simple, car c’est elle que j’ai vécue et que j’ai trouvée bonne. Dès que je m’en écarte, de funestes conséquences s’ensuivent. Il me plait d’habiter une petite maison, de me vêtir et de vivre dans la simplicité. Beaucoup de gens connaissent le luxe de se baigner nus – de plonger dans l’étang ou la vague, sans se sentir entravés par les vêtements. C’est ce que j’appelle la vie simple – le contact direct et immédiat avec les choses, la vie dépouillée de ses oripeaux –, débarrassée des demeures et des équipages somptueux, ou des tenues coûteuses. Comme on se sent libre, comme on savoure les éléments, comme on les sent proches quand ils épousent votre corps et votre âme ! Voir le feu qui nous réchauffe, ou mieux encore, couper le bois qui nourrit le feu qui nous réchauffe ; voir l’eau qui étanche votre soif jaillir de la source, et y plonger votre seau ; voir les poutres qui stabilisent vos quatre murs et la charpente qui maintient le toit qui vous abrite ; être au contact direct et personnel avec les bases de votre vie matérielle ; n’accumuler ni provisions ni protections ; être capable d’éprouver la suffisance des éléments universels ; se rafraîchir d’une promenade matinale ou d’une balade nocturne ; trouver plus satisfaisante une cueillette de baies sauvages que des fruits des tropiques offerts en cadeau ; s’émouvoir à la vue des étoiles ; exulter devant un nid d’oiseau ou une fleur sauvage printanière – ce sont quelques unes des récompenses que procure une vie simple. » Recette du bonheur selon Tesson : contempler, méditer. « Une fenêtre sur le Baïkal, une table devant la fenêtre. Je vais passer six mois à la mode russe : assis devant le thé, le regard à travers le carreau, la main sur la joue dans la position du Dr Gachet peint par Van Gogh. » Autre mot clé : agir. « Le matin, je lis, j'écris, je fume, apprends de la poésie, je dessine et joue de la flûte. Puis ce sont de longues heures consacrées à la vie domestique: il faut couper le bois, entretenir le trou à eau, déblayer la neige, installer les panneaux solaires, préparer les lignes de pêche, réparer les avanies de l'hiver, griller le poisson. »

J’ai un instant eu l’idée de terminer cette chronique par un péremptoire « à nous de voir ce que nous allons faire de ce samedi après-midi ! » Mais je ne suis pas certain, après une cinquantaine d’années baignées par la « société de consommation », de passer ce samedi après-midi – au demeurant pluvieux – dans la « simplicité ». A défaut de (faire semblant de) donner l’exemple, je propose quelque chose que je sais d’expérience : s’il n’est pas évident d’aller passer quelques jours dans la « forêt », il est facile de lire les livres de Sylvain Tesson et des autres auteurs cités, et j’affirme que l’on y trouvera bien plus de plaisir qu’à la lecture de beaucoup d’autres choses que l’on nos vante et qui ne sont pour la plupart que des produits vendus à grand renfort de publicité et d’incitation à se procurer (mais à lire ?) ce que notre voisin est supposé acheter. Je propose donc pour ce samedi après-midi le plaisir de la littérature. A bon entendeur… bonnes lectures.
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(1) «J'ai vécu six mois en ermite au bord du lac Baïkal», par Sylvain Tesson, le Figaro du 24/09/2010. http://www.lefigaro.fr/voyages/2010/09/25/03007-20100925ARTFIG00002-j-ai-vecu-six-mois-en-ermite-au-bord-du-lac-baikal.php
(2) Walden, de H.D. Thoreau. Traduction de Brice Matthieussent. Éditions Le Mot et le Reste 2010.
(3) L. Bedin / P. Grimault / S. Victor. Sur la route bleue avec Sylvain Tesson. Collection « Petites biographies voyageuses ». Éditions Livres du Monde 2010.
(4) Charles Lane. La Vie dans les bois. Traduit, annoté et présenté par Thierry Gillybœuf. Éditions Finitude 2010.
(5) John Burroughs. L’Art de voir les choses. Pages choisie et traduites par Joël Cornuault. Éditions Fédérop 2007.
(6) Sylvain Tesson. Petit traité sur l’immensité du monde. Éditions des Équateurs 2005.


J'ai lu "Le Guide triste de Paris" d'Alfredo Bryce-Echenique

A celles et ceux qui seraient rebutés par les réflexions un peu alambiquées de Vila-Matas dans Paris ne finit jamais,  voici le Guide triste de Paris, d’Alfredo Bryce -Echenique. Beaucoup plus simple, terre à terre, romantique, mais tout aussi poétique et littéraire. « Il y a des guides pratiques, des bons, des mauvais, mais que je sache il n’y a pas de guides tristes, et encore moins de Paris. » De quoi s’agit-il ? Qu’est-ce que ce guide triste ? Paris, triste ?
Ce recueil est composé de quatorze histoires. Des histories, des tranches de vie, des moments vécus – à moins qu’ils ne soient sortis de l’imaginaire, avec un naturel parfait – dans le Paris des années 70, les années du premier séjour de l’écrivain péruvien. Quelques unes de ces histoires sont des chroniques de voyage écrites pour des journaux, et dans lesquelles, écrit l’auteur, « l’imagination finit manifestement pas faire des siennes et par donner un poids fondamentalement littéraire à ce qui, à l’origine, devait être, avant tout, du journalisme. »
Ces histoires racontent donc les tribulations d’un péruvien à Paris, le narrateur et ses personnages.  On suivra par exemple « un vrai rouquin (…) si grand et si roux et si costaud qu’il n’avait pratiquement pas l’air d’un Latino-américain mais d’un acteur d’Hollywood type année 50 », ou un autre personnage, moins grand, plus anonyme, un riche ou un moins fortunés, des amis, des amants, des hommes et des femmes, la faune de la bohême, mode de vie typiquement parisien, avec la faim au ventre, les chats (noirs si possible), les livres, mais aussi les filles, les cafés. Le sport favori des ces jeunes hommes étrangers semble être la drague. « Tel était Luis Antonio Vera, Verita pour ses amis et Baguette magique pour ses amies. Je le revois encore, fonçant à moto à travers tout Paris avec une fille sur le siège arrière. Et une fille différente chaque jour. »
On est dans les années 70, tout semble permis, possible. Mais, quand on est étranger, immigré, différent, les rencontres – à part pour Verita – sont aussi difficiles en 70 qu’en d’autres temps.
Quatorze histoires à déguster sur un banc du jardin du Luxembourg, par exemple. « Et je continuai ma promenade dans ce Quartier Latin peuplé de Latino-américains, où déjà on lisait un Miguel Angel Asturias, un Julio Cortázar, un Mario Vargas Llosa. Et où tous les Latino-américains étaient de gauche. Oui, ils étaient tous de gauche. Jusqu’à ceux de droite en vacances qui l’étaient. Tous, absolument tous étaient de gauche dans ce quartier encore étudiant à l’époque où je continuai ma promenade en fredonnant une chanson qui, quelques années plus tôt, avait je crois fait le tour du monde :
Pauvres pauvres Parisiens,
Ils ont vraiment une vie de chien… »

Les premières lignes de « Le père de Remigio González lui avait dit, quand il lui avait fait ses adieux, là-bas, dans sa Lima natale, de ne pas faire de bêtises à Paris, de tirer un énorme profit de sa bourse pour étudier le coopératisme et, surtout, attention, hein, vraiment, attention à ne pas chopper de gonorrhée en hiver. » Traduit de l’espagnol (Pérou) par Jean-Marie Saint-Lu. Editions Métailié 2003

J'ai lu "La Montagne de minuit" de J-M Blas de Roblès

Lyon s’éveille. 1985. Bastien, gardien très âgé d’un collège jésuite, se lève et fait ses mouvements de tai-chi devant la fenêtre ouverte sur Notre-Dame de Fourvière. Passionné par la culture tibétaine, il rêve du Potala en regardant le dôme de la basilique lyonnaise. En ce 8 décembre c’est la « fête des lumières ». C’est aussi le jour où Bastien apprend qu’il est viré. Il allume quand même des bougies comme tout le monde avant de rentrer chez lui et de continuer un mandala de sable qu’il réalise. Dans le couloir il croise Rose qui vient d’emménager.
Quelles fautes Bastien a-t-il commises dans le passé ? Pourquoi cet obscur gardien de collège est-il consulté par les étudiants en langues orientales ? Qu’est-ce que Rose, passionnée par Alexandra David-Neel vient faire dans cette historie, que Paul, son petit garçon, écrira plus tard et dont nos lisons les brouillons que Rose corrige au fur et à mesure ?
« Les coïncidences n’existent pas, il n’y a que des rencontres nécessaires » est un adage tibétain, bouddhiste. Bastien rencontre Rose et un jour le vrai Potala est là, au bout de l’avenue. « C’est une chose d’admirer le Potala de loin, perché comme un modèle réduit sur sa colline, une autre de se retrouver dominé par sa masse ; au pied du palais il fallait cambrer les reins pour distinguer un bout de ciel au-dessus des toits.» La version de Rose : « On dirait une super tranche d’arlequin, dit Rose, les yeux brillants. » Le roman se poursuit par des rencontres, celle d’un professeur de français en Chine, celles de tibétains désabusés – il y a plus de soldats chinois que de tibétains à Lhassa à cette époque ; des visites de lieux chargés d’Histoire. Les secrets et les mensonges de chacun se dévoilent au grand jour, et l’histoire entraîne les personnages entre occultisme et mysticisme vers des liens troubles surgis du passé.
On ne peut pas en dire plus. Le talent de Blas de Roblès est indiscutable. La structure de ce livre est dense et riche. L’histoire est simple, belle, ouverte sur le monde, et cependant enchâssée dans un roman qui montre un roman en train de s’écrire. Une perspective qui donne un intérêt supplémentaire. Le style est impeccable, à plusieurs voix. On est vraiment dans l’histoire, avec les personnages, leurs doutes, leurs questions, qui deviennent les nôtres. Ce court roman se lit en deux heures. Ne pas hésiter.

La première phrase : « C’était un vieux monsieur, le gardien du lycée Saint-Luc, l’un de ces faux vieillards à visage d’enfant affublé d’une perruque et de trois ou quatre rides grossièrement maquillées autour des yeux. » Editions Zulma 2010.

J'ai lu "Nagasaki" d'Eric Faye

Soit un homme - technicien chargé de la météo dans un bureau de Nagasaki - qui n’est rien dans la vie ni dans la ville. Et une femme, dans la même ville, qui n’est pas ce qu’elle aurait voulu être. Pendant combien de temps peut-on accepter, supporter de n’être rien, dans cette « pièce de théâtre absurde » de la vie ? Peut-on avoir une deuxième  chance ? Vont-ils se rencontrer ? Qui est cette femme qui apparait sur l’écran d’un l’ordinateur ? A quoi sert une webcam ? A surveiller l’éventuelle présence d’intrus ? A piéger quelqu’un ? Une femme ? La « princesse de conte de fée » ? A révéler son propre passé ? Les mauvais souvenirs ?
Nagasaki d’Éric  Faye est bon roman, prenant, avec une histoire, des fausses pistes, plusieurs voix, des portraits, du style. « Dehors le passé a commencé de jaunir. Le genre humain se racorni. » Pas tous les auteurs qui parlent ainsi de l’automne…  A lire doucement, car si ce roman est subtil, il est également très court…

La première phrase : « Il faut imaginer un quinquagénaire déçu de l’être si tôt et si fort, domicilié à la lisière de Nagasaki dans un pavillon d’un faubourg aux rues en chute libre. » Stock 2010.

J'ai lu "Paris ne finit jamais" de Enrique Vila-Matas

Enrique Vila-Matas a séjourné à Paris au milieu des années 70. C'est ce séjour qu'il raconte dans ce livre : Paris ne finit jamais. Il écrit qu'il  a été « très pauvre et très malheureux » alors qu'il souhaitait surtout mener « une vie d'écrivain » comme celle que Hemingway raconte dans Paris est une fête : « il n'y a jamais de fin à Paris et le souvenir qu'en gardent tous ceux qui y ont vécu diffère d'une personne à l'autre... Paris valait toujours la peine, et vous receviez toujours quelque chose en retour de ce que vous donniez. Mais tel était le Paris de notre jeunesse, au temps où nous étions très pauvres et très heureux. »
Soit une ville : Paris. Un but : la littérature. Pas d'argent – le père y pourvoit momentanément –  pas d'amis. Mais la chance. Les personnages croisés sont tout d'abord Marguerite Duras, sa logeuse. C'est en effet dans une mansarde louée par l'écrivaine que Vila-Matas séjourne à Paris et écrit. Perec, Queneau et d'autres sont dans les parages, se retrouvent dans les soirées, animent les causeries. A défaut, à Paris, l'inspiration est partout. « J'aime m'asseoir aux terrasses des cafés de Paris, et j'aime aussi beaucoup marcher dans cette ville, marcher parfois tout l'après-midi, sans but précis, toutefois pas non plus à proprement parler au hasard ou à l'aventure, mais en essayant de me laisser porter. »
On croisera ainsi, au fil des marches dans les rues, au fil des digressions, Bryce Echenique, qui écrira plus tard Guide triste de Paris ; Barthes, Sollers et Kristeva, qui partent puis rentrent de Chine. Au Flore les clients se divisent en trois catégories : « les écrivains exilés, les écrivains français et la clientèle bariolée et plutôt extravagante, étrangère au monde de la littérature, mais pas à la bizarrerie. Peut-être jamais depuis, en aucun autre lieu au mode, n'ai-je vu autant d'excentricité rassemblée qu'à cet endroit-là. »
Paris. Paris qui ne finit jamais. Mais ce récit de Vila-Matas n'est pas seulement consacré au séjour à Paris d'un point de vue géographique; il s'agit aussi - et surtout - d'un livre sur la création littéraire et ses affres. Le futur écrivain est jeune mais lucide. « Je crois que, en ce temps-là, je tournais le dos au monde, à tout le monde. Sans lecteurs, sans idées concrètes sur l'amour ou sur la mort et, comme si c'était trop peu, écrivain pédant qui cachait mal sa fragilité de débutant, j'étais une horreur ambulante. »
Vila-Matas retournera à Paris. Et comme Hemingway, il s'en souviendra  le restant de ses jours. « Tout finit sauf Paris, qui ne finit jamais, m'accompagne toujours, me poursuit, représente ma jeunesse. Où que j'aille, Paris voyage avec moi, est une fête qui m'emboîte le pas. Cet été peut maintenant finir, en effet il finira. Le monde peut sombrer, en effet il sombrera. Mais ma jeunesse, mais Paris ne doivent jamais finir. » Une petite citation du « bohème Bouvier » termine ce récit, pour les amoureux de Paris, et pour les amoureux de la littérature.
Les premières lignes:  « Je suis allé à Key West, Floride, et je le suis inscrit à l'édition de cette année du traditionnel concours de doubles de l'écrivain Ernest Hemingway. La compétition avait lieu au Sloppy Joe's, le bar préféré de l'écrivain quand il vivait à Cayo Huesco, à l'extrême sud de la Floride. Inutile de dire que se présenter à ce concours - bourré d'hommes robustes, entre deux âges et à la barbe blanche et fournie, tous identiques à Hemingway, y compris dans la dimension la plus sotte du personnage - est une expérience unique. » Traduit de l'espagnol par André Gabastou. Editions Christian Bourgois 2004.

Né à Barcelone en 1948, Enrique VILA-MATAS est l'un des écrivains espagnols les plus originaux de sa génération.

Citation. «Le passé, disait Proust, non seulement n'est pas fugace mais, en plus, il ne change pas de place. Même chose pour Paris, qui n'est jamais parti en voyage. Et comme si c'était trop peu, Paris est interminable et ne finit jamais.»

J'ai lu "Les Vents de Vancouver" de Kenneth White

Kenneth White Les vents de Vancouver, escales dans l’espace-temps du Pacifique Nord Kenneth White nous a déjà emmené dans des contrées ...