mardi 20 septembre 2011

J'ai lu "Un cargo pour Berlin" de Fred Paronuzzi


Nour est une adolescente qui vit dans un pays que l’on reconnaitra sans peine, et avec une culture un peu différente de ce que nous connaissons ici, notamment en ce qui concerne l’amour et le mariage. Sur ce point au moins, un monde de lâcheté et de conventions. Tariq est un « jeune » pour qui « partir » est le mot le plus important. Pas le plus beau, non, mais le plus important. Tariq a le mot « partir » à la bouche. « Partir. Pas comme une invitation au voyage, non, plutôt une évasion. Partir parce qu’on se sait prisonnier d’une cage dont personne d’autre ne distingue les barreaux. Partir, car ici c’est sans espoir. » Tous les deux vont vivre des injustices, se révolter, s’enfuir, rêver de « prendre un cargo pour Berlin. » N’est-ce pas là un rêve qui peut mener loin ?

Pour partir d’ici, après une course dans le désert, il sera forcément question de bateau. « Nous, ce qu’on veut, c’est traverser. » Mais la mer est grande pour les yeux d’un enfant, et n’est pas rassurante. « La mer n’est pas bleue, comme on le raconte, mais plutôt d’un gris tirant sur le vert. Et elle semble en effet infinie. Des vagues ourlées d’écume déferlent vers la côte, puis repartent. On dirait un animal qui rampe, jamais apaisé. »

La traversée sera terrible. Puis l’Espagne bientôt en vue, ce « rêve que l’on peut, faute de le toucher, désigner tant il est proche. » Mais une fois de l’autre côté, les problèmes sont loin d’être réglés. La vie clandestine est pendant un certain temps la seule solution. Des jours à errer, à chercher de quoi survivre. Des jours à se demander quand pourra-t-on à nouveau « sentir bon » et surtout ne plus avoir peur. Des jours à penser à sa famille et aux autres, restés là-bas.

Les personnages sont bien typés, sans doute est-ce utile dans les livres pour la jeunesse. Il n’y a guère d’allusions, tout est clairement exprimé. La mère de Nour est bonne et généreuse mais ne peut rien faire sinon en cachette. Le père est borné, voire méchant – mais il pleurera, bien sûr. Le point de vue des émigrants, comme celui de « ceux d’en face » qui ont très peur de cette « invasion », est également bien dessiné. Non sans humour : « Sans déconner, si les Africains se mettaient à boire l’eau de mer pour traverser à pied, ils seraient bien capables de pisser tous en même temps, de l’autre côté, histoire de faire remonter le niveau… »

Un livre qui explique les sentiments de chacun, des deux côtés, qui montre les risques, les espoirs, les incertitudes.

Les premières lignes « Une peur féroce la marque de son empreinte. Elle la tient, impitoyable, fait ployer sa nuque, tandis qu’une vague nauséeuse lui soulève l’estomac au rythme des cahots. La chaleur est étouffante et, par instants, elle a le sentiment d’être ballottée dans un cercueil. » Editions Thierry Magnier 2011.

J'ai lu "Nos cheveux blanchiront avec nos yeux" de Thomas Vinau


Un livre qui place en épigraphe le fameux « Quand on aime il faut partir » de Cendrars est un livre qu’il faut regarder de plus près.
Soit un homme qui veut s’éloigner de sa compagne, parce qu’il ressent le besoin « d’essayer des choses ». L’un des moyens les plus sûrs pour mettre de la distance est le bateau, le bon vieux bateau de pêche qui reste plusieurs jours en mer. C’est donc par là que le périple – le road-movie, pour faire moderne – de Walther commence. Puis viennent les « îles sans routes » et les villes avec hôtels et personnel avenant. Lui « a l’impression de marcher au milieu d’une galerie de tableaux magnifiques ». Prague. Bruxelles. Les Flandres. L’Espagne. Et d’autres horizons. Si loin, et si près. « Je ne suis pas chez moi ici. Je ne suis nulle part chez moi. Il y a ce gros bloc de nuit et de temps qui nous sépare. Mais je n’ai pas la sensation de subir cette distance. Au contraire, elle est toute chaude. Elle me rapproche de toi. » Ce pourrait être la conclusion de la première partie « le dehors du dedans… »
La seconde partie, intitulée « le dedans du dehors… » raconte la fin de l’errance et l’installation du couple, avec cette femme qui a su le laisser partir, et revenir, avec des questions sur la vie « à ras de terre » et l’environnement. Bouleaux, mésanges, chansons douces remplacent le port, les bruits et les lumières du voyage. Un enfant remplace les compagnons de route.
Chaque chapitre est un petit poème en prose, un instantané, avec un titre et une douzaine de lignes. Les textes décrivent le réel avec beaucoup de poésie. Un livre qui sonne bien, doux, intimiste, presque mélancolique. Saluons également le projet éditorial de ce nouvel éditeur, et l’objet réussi que nous tenons dans nos mains.

Les premières lignes : « L’idée. L’idée de partir était comme un petit feu de bois placé au centre de son cerveau. Au bout de quelques temps, il comprit que les flammes ne s’éteindraient pas d’elles-mêmes. » Alma éditeur 2011.

J'ai lu "Ru" de Kim Thúy

Il est précisé au début du livre que « en français, ru signifie « petit ruisseau » et, au figuré, « écoulement (de larme, de sang, d’argent) » (Le Robert historique). En vietnamien, ru signifie « berceuse, bercer ». On ne peut pas dire que l’on est beaucoup bercé dans ce livre. Le souvenir qui reste après la lecture de ces souvenirs, de Saigon en Malaisie et jusqu’au Québec, est plutôt celui de l’agitation…
Par exemple celle de l’évasion d’un pays qui ne veut plus de vous – le Vietnam – et qui vous transforme en boat-people. « Les gens assis sur le pont nous rapportaient qu’il n’y avait plus de ligne de démarcation entre le bleu du ciel et le bleu de la mer. On ne savait donc pas si on se dirigeait vers le ciel ou si on s’enfonçait dans les profondeurs de l’eau. Le paradis et l’enfer s’étaient enlacés dans le ventre de notre bateau. »
Plus loin, dans un autre pays, il faudra reconstruire. Et l’auteur, enfant, se souvient des recommandations de ses parents. Par exemple celle-ci qui consiste à ne pas trop posséder. « Plus encore, ils nous ont offert des pieds pour marcher jusqu’à nos rêves, jusqu’à l’infini. C’est peut-être suffisant comme bagages pour continuer notre voyage par nous-mêmes. Sinon, nous encombrerions inutilement notre trajet avec des biens à transporter, à assurer, à entretenir. » Ailleurs la mère donne deux fruits à partager entre trois frères et sœurs…
Un très beau livres, avec des textes courts et incisifs, poétiques, mêlant le banal et l’insoutenable, le comique et le tragique, le quotidien et le rêve.

Les premières lignes : « Je suis venue au monde pendant l’offensive du Têt, aux premiers jours de la nouvelle année du singe, lorsque les longues chaînes de pétards accrochées devant les maisons explosaient en polyphonie avec le son des mitraillettes. » Editions Liana Levi 2009.

dimanche 4 septembre 2011

J'ai lu "Dans les forêts de Sibérie" de Sylvain Tesson

Quand on a lu les récits de voyages de Sylvain Tesson on s’attend à lire le récit d’une nouvelle grande traversée, à pied ou à cheval, à moto peut-être. Au vu du titre ce sera donc dans les forêts de Sibérie, cette fois. Erreur : Dans les forêts de Sibérie n’est pas un récit de voyage, mais le journal d’un séjour de février à juillet 2010 dans une cabane au bord du Baïkal. Tesson serait resté sur place ? Lui qui ne tient pas en place ? Allons voir.

« Je m’étais promis avant mes quarante ans de vivre en ermite au fonds des bois ». Cette très belle première phrase – qui deviendra peut-être un classique comme celle-ci à laquelle elle me fait penser : « J’avais une ferme en Afrique… » qui sait ? – permet de comprendre le point de départ. Après avoir bourlingué sur tous les terrains du monde, y compris en Sibérie, Sylvain Tesson débarque – est débarqué – un beau matin de février 2010, au bord du Baïkal, avec des livres, des cigares et de la vodka, des provisions, et un peu de matériel de haute technologie, qui tombera vite en panne… Le futur ermite « au seuil d’un rêve vieux de sept ans » gagne ses premières victoires, qui consistent à vaincre cette « envie de faire demi-tour lorsqu’on est au bord de saisir ce que l’on désire », et à ne pas considérer que « la glace a des airs de linceuls. » Sûr que « la présence des autres affadit le monde » et que « la solitude est cette conquête qui vous rend jouissance des choses » Tesson regarde le camion s’éloigner en pensant : « Je vais enfin savoir si j’ai une vie intérieur. »

Une « vie sobre et belle »

Première constatation : la vie d’ermite ressemble à celle du grimpeur. « Je découvre le vertige de l’ermite, la peur du vide temporel. Le même serrement de cœur que sur la falaise – non pour ce qu’il y a dessous mais pour ce qu’il y a dedans. » Et première question : qu’est-ce que « être libre de tout dans un monde où il n’y a rien à faire » ?
Les réponses arrivent vite. « Prodigieux comme on se déshabitue vite du barnum de la vie urbaine. »
Les tâches sont quotidiennes, répétitives, utiles. La journée est ponctuée de « mesures dont le battement constitue un solfège. » Ces travaux sont les « immenses événements de la vie dans les bois ». Et si les rafales de vent ralentissent le travail, elles ne l’interrompent pas. Quand « il y a plus de vérité dans les coups de ma hache et le ricanement des geais » la psychologie peut aller se rhabiller. Et quand on maîtrise son sujet, que peut-il arriver ? « L’ennemi c’est la nouveauté. » Alors…
« L’homme libre possède le temps » L’homme libre a le temps de réfléchir, de contempler, de voir des choses qu’il n’avait jamais vues. « Ce matin l’aube s’empêtre dans les tulles. » Le soir c’est le retour de la pêche, avec deux ou trois ombles. Le feu crépite. Même si certains jours « la grêle brouille le bronze des taïgas », il faut admettre que « le paradis aurait dû se situer ici : une splendeur infaillible, pas de serpents, impossible de vivre nu et trop de choses à faire pour avoir le temps d’inventer un dieu. »
Si « la solitude (c’est) ce que les autres perdent à n’être pas auprès de celui qui l’éprouve » il reste que « le chagrin de ne pas partager avec un être aimé la beauté des moments vécus » est une « morsure douloureuse ». Ce serait bien plus beau si je pouvais le dire à quelqu’un, disait un alpiniste seul au sommet d’une montagne, dans un dessin de Samivel. L’écriture étant également un moyen de tout raconter au retour, Tesson écrit un « journal intime pour lutter contre l’oubli, offrir un supplétif à la mémoire. » Un journal intime de l’immensité… Cigares, vodka. La pluie. Mais un toit. « La pluie a été inventée pour que l’homme se sente heureux sous un toit. » Alors un jour, au milieu du séjour : « Rien ne manque de ma vie d’avant. »

Rendre hommage à nos rêves d’enfant

Tesson connait bien la Sibérie et le Baïkal. Il ne découvre donc pas totalement les lieux qui l’entourent. La découverte est dans le temps. Il a le temps de s’aventurer loin de sa cabane, à pied, ou en kayak. Et il découvre cette région durant deux saisons, donc dans des conditions très différentes. Il a toujours autant de facilité à décrire d’incroyables randonnées et à nous faire vibrer au récit de ses incursions dans « le royaume d’en haut ». Les bivouacs à -25°, les orages terribles, les conditions surhumaines – pour nous – sont le lot commun de cet homme qui pense que l’on peut, que l’on doit se réveiller de temps en temps avec le ciel comme plafond et les étoiles ou le soleil comme lumière. Ce ne sont pas quelques tempêtes, quelques lynx, des milliards de moustiques ou quelques ours bruns qui doivent empêcher le rêve. Les chiens couchés. Le kayak remonté. Les poissons qui grillent. La musique de la houle. « La vie ne devrait être que cela : l’hommage rendu par l’adulte à ses rêves d’enfant. »
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, des rencontres il y en a, même dans les confins de la Sibérie. Un jour Tesson s’ennuie, équipe un traineau et part pour rendre une visite à son plus proche voisin, à 60 kilomètres, soit trois jours de marche sur le lac gelé. Parfois ce sont les visites – bruyantes et alcoolisées, russes, quoi – qui viennent interrompre sa solitude. Des trappeurs, mais aussi des escouades de 4X4 de ces nouveaux russes riches qui eux aussi adoptent le lac comme terrain de leurs jeux.
Il y a aussi les rencontres avec les animaux. Des oiseaux, deux chiens.
Enfin, si les températures de l’hiver descendaient vers les -30°, au moins le sol gelé facilitait les déplacements. Au printemps, c’est « un spectacle qui devait consterner les généraux prussiens » : c’est le dégel, la débâcle. Plus rien ne tient, ni le sol, ni la glace. Eclairs, vent, orages, déluges, tout se défait en quelques heures.

Le Credo des cabanes

Ne plus avoir une opinion sur tout, ne plus être obligé de répondre au téléphone, ni de s’indigner… mais mener une « existence resserrée autour de gestes simples », une existence dans laquelle l’homme n’accapare pas l’attention de l’homme, dans laquelle chaque acte ne se déroule pas au détriment de mille autres, passer une journée, une vie « à ne pas nuire » à aucun être vivant de cette planète, voilà quelques réflexions, quelles réponses de Sylvain Tesson à l’issue de ce séjour. Ne plus être un « chasseur-cueilleur d’un monde dénaturé » avec un caddie pour emblème, mais vivre avec économie, « vivre replié dans un espace que le regard embrasse, qu’une journée de marche permet de circonscrire et que l’esprit se représente. »
Tesson a semble-t-il au moins provisoirement fait le tour des voyages aux longs cours. « J’étais enchaîné à l’obsession du mouvement, drogué d’espace. Je courais après le temps. Je croyais qu’il se cachait au fond des horizons. » Ce séjour lui aura permis de comprendre qu’ « il suffisait de demander à l’immobilité ce que le voyage ne m’apportait plus : la paix. » Il dit n’être ni vagabond, ni rebelle, ni hacker, ni anarchiste, mais simplement ermite, celui « qui se tient à l’écart, dans un refus poli », de la rumeur et de la fureur du monde ; celui qui vit, qui peuple « la seule partie qui vaille : l’instant » et prône quelques principes, comme le principe de non-délégation – pas de voiture incite à marcher, pas de supermarché incite à pêcher, pas de chaudière incite à fendre du bois, pas de télé incite à lire – et principe de proximité.

« Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l’inspiration sortir. »

Au terme de la lecture nous avons le récit d’une expérience. Une expérience personnelle très bien traduite avec la langue que cet auteur sait bien utiliser. La langue est belle, les mots souvent simples et clairs – pas de « novlangue, ce qu’il déteste – avec parfois une pointe d’humour à la Cioran. (« Pourquoi cette foutue porte ne s’ouvre-t-elle jamais sur une championne de ski danoise venue fêter ses vingt-trois ans sur les bords du Baïkal ? ») Tesson est-il un adepte du « pofigisme », ce « profond mépris envers toute espérance », cet « état de passivité intérieure corrigée par une force vitale », autre façon de décrire l’âme russe ?
Chacun tirera ce qu’il voudra, ce qu’il pourra de ce livre dans lequel Tesson propose des réflexions et une vision du monde que son séjour lui permettent de définir, en comparaison ou en opposition de notre mode de vie occidental, On retiendra par exemple cette très belle phrase : « Usage de la fenêtre : inviter la beauté à entrer et laisser l’inspiration sortir » ou encore la réflexion suivante : « le froid, le silence et la solitude sont des états qui se négocieront demain plus chers que l’or. Sur cette Terre surpeuplée, surchauffée, bruyante, une cabane forestière est un eldorado. »
Il s’agit de l’un de ces livres qui permettent à chacun de nous de puiser un peu plus de force pour tenter de sortir d’une condition est peu trop conditionné. Les conclusions de Sylvain Tesson à l’issue de son séjour au Baïkal ne sont pas toujours faciles à entendre (« j’ai été libre car sans l’autre, la liberté ne connait plus de limite ») mais elles sont à écouter.
Terminons par cette pirouette, cette répartie qui semble un peu facile, et qui pourtant décrit avec humour mais aussi avec consternation notre monde mercanto-peopolitisé, et, par opposition, un autre monde qui pourrait exister  et dans lequel « Oh ! Mais c’est Madonna ! » deviendrait : « Ciel, une grue cendrée ! »

Les premières lignes : « Je m’étais promis avant mes quarante ans de vivre en ermite au fond des bois. Je me suis installé pendant six mois dans une cabane sibérienne sur les rives du lac Baïkal, à la pointe du cap des Cèdres du Nord. Un village à cent vingt kilomètres, pas de voisins, par de routes d’accès, parfois une visite. L’hiver, des températures de -30°C, l’été des ours sur les berges. Bref, le paradis. J’y ai emporté des livres, des cigares et de la vodka. Le reste – l’espace, le silence et la solitude – était déjà là. Dans ce désert, je me suis inventé une vie sobre et belle. » Gallimard 2011.

samedi 13 août 2011

J'ai lu "Tibet. Une histoire de la conscience" de J-P Barou et S. Crossman


Il existe le monde visible, que nous connaissons bien. En gros c’est le monde occidental, celui du « progrès », un monde dans lequel la matière est inerte et la raison dominante. C’est le début de l’introduction de Tibet. Une histoire de la conscience, un essai pas toujours facile mais extrêmement intéressant de Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou. Et d’autant plus d’actualité en cette période – été 2011 – au cours de laquelle des changements interviennent à la tête du gouvernement – en exil – du Tibet. Ce livre est donc l’occasion de parler du Tibet, des vicissitudes politiques à différentes périodes de l’histoire de ce pays, mais surtout de ce fonctionnement particulier de « l’esprit, comme matière non pas inerte, mais vivante, plastique », d’une « modernité » autre que la nôtre, qui serait « intérieure, spirituelle », explorée grâce à une pratique méditative, et qui pourrait être une « aire de la conscience, comme il existe une aire de la parole ou de la mémoire. » Autrement dit : peut-il y avoir une « conscience mentale » comme il y a une conscience olfactive, gustative, tactile ? Et comment pouvons-nous l’expliquer ? Et comment expliquer cet « étrange continuum des réincarnations » des dalaï-lamas, ce « passage d’une conscience travaillée, éveillée, dans un corps prédisposé à l’accueillir, singularité que nos neurosciences n’homologuent évidemment pas » ? Partons à l’aventure…

«Enfin il se murmure qu’une vision est advenue au régent»

Cet essai va en permanence entremêler l’histoire classique, événementielle, et celle « plus inédite, avec ses propres lois, de la conscience. » Il commence par une partie historique.
Le premier chapitre revient longuement sur la « désignation » de Tenzin Gyatso, le quatorzième dalaï-lama, en 1933, et de tous ces phénomènes que nous avons du mal à expliquer : visage d’un mort tourné vers l’est, visions qui montent des eaux d’un lac, augures, « naissances extraordinaires » et autre épreuve de reconnaissance des objets. Jusqu’à l’entrée d’un enfant de quatre ans et demi, chef spirituel et temporel du Tibet – l’actuel dalaï-lama – dans Lhassa le 8 octobre 1939. Quels mots employer ? Succession ? Intronisation ? Réincarnation ? Commence alors une éducation qui va en faire autant un homme informé du monde « matériel » qu’un guide spirituel, un « guide des consciences ». Ce qui passe notamment par la connaissance approfondie de notions comme celle de la compassion et l’étude des maîtres de la philosophie bouddhique.
Dans un second chapitre les auteurs nous font remonter en 792. L’ère des premiers monarques tibétains. La période de l’affrontement, lors du « concile de Lhassa », entre la « voie indienne » et la « voie chinoise », deux conceptions du bouddhisme. Résumé : chaque camp se considère dépositaire de la « porte » et de la méthode qui donnent accès à l’esprit. Pour les Indiens « c’est seulement graduellement, pas à pas, qu’on approche de la conscience. Pour les Chinois, la porte d’accès s’ouvre d’un coup, subitement, comme poussée par un vent fort, sans marche à gravir. » Eveil subit, immédiat, contre éveil graduel. Chapitre passionnant sur ces joutes – qui ne sont pas sans rappeler certaines séparations dans d’autres Eglises –, leurs différences, et les conséquences du choix de la voie graduelle et de l’installation de ce bouddhisme comme religion officielle du Tibet, pays pourtant alors de plein pied dans une histoire conventionnelle pleine de fracas et d’intrigues, comme partout ailleurs dans le monde. Ce chapitre aborde également la notion de « conscience tantrique » et certains phénomènes que les yogis seraient capables de réaliser comme le « powa », ou sorte de « séparation de la conscience de son assise corporelle de manière à précipiter la réincarnation. » Ecoutons encore l’actuel dalaï-lama : « La théorie de la réincarnation n’est pas une simple affaire de foi, mais peut être classée dans les phénomènes « légèrement cachés », susceptibles d’être vérifiés par déduction. »
Le chapitre 3 traite en détail du Kalachakra, un enseignement, une « technologie de l’éveil », que l’on traduit par « roue du temps », et des mandalas, ces spectaculaires – pour un œil occidental comme le mien – et flamboyantes figures de poudres réalisées par les initiés et qui pourraient bien servir à activer l’imaginaire pour accélérer l’éveil de la conscience. Cet enseignement entrera au Tibet au début du XIe siècle et donnera naissance – en simplifiant – à un renouveau du bouddhisme, à la lignée des dalaï-lamas et au continuum des réincarnations. Le Potala sera construit en 1645 et deviendra le centre politique et religieux du pays. Ce chapitre se poursuit par l’histoire. La « triste histoire des pontifes assassinés » comme on pourrait la trouver en Italie ou ailleurs ; l’histoire de la société, l’histoire des rivalités, l’histoire de l’arrivée de « l’idéologie rouge».
Le 17 mars 1959 le chef spirituel et temporel du Tibet fuit les obus de l’armée populaire de Mao qui s’écrasent sur son palais et prend le chemin de l’exil.

«Quand on a tout conquis sur terre, que reste-il encore à conquérir? L’esprit!»

Le chapitre 4 nous ramène à la période contemporaine, et aux rencontres entre la raison occidentale et les pratiques du bouddhisme tibétain. Idées forces : sortir du dualisme corps / esprit longtemps professé par les philosophies occidentales ; regarder de plus près et sans a priori comment fonctionne la méditation et ce travail qui conduit à « l’éveil » et à ses probables conséquences.
Des physiciens, des neurobiologistes vont approcher la « conscience » tibétaine à la recherche d’une « fonction mentale » soupçonnée, traquée, mais pas encore détectée dans le labyrinthe de notre cerveau. Un « improbable dialogue » qui débouchera pourtant sur des interrogations de part et d’autre. Des rencontres entre une nation de « moines » à la limite de la société féodale, et des « scientifiques » occidentaux dont J-P Barou et S. Crossman parlent déjà dans Enquêtes sur les savoirs indigènes (Gallimard Folio Essai). « Evidemment, tout cela est mystérieux, écrit l’actuel dalaï-lama, non prouvé scientifiquement ». Lui qui s’est souvent prêté à des expériences scientifiques occidentales. « Mais à un niveau spirituel, il doit exister certaines forces. » Peut-être des forces comme celles qui animent la pensée « globale, arborescente » de ceux que l’on appelle nos « surdoués », ou nos « enfants remarquables ».
Cet essai est indispensable pour une « culture tibétaine ». Bien qu’écrit « avec une narration au bord parfois du romanesque » comme les auteurs l’avouent, ce ton donne justement un bon rythme de lecture et facilite probablement l’ingurgitation d’un contenu important, extrêmement documenté, et qui ne manque pas de questionner l’occidental et sa culture.

Les premières lignes : « Rien. Pas un mot, pas de chair, seulement des orbites creuses désignant la direction nord-est. Aucun lien de sang, de parenté, aucune assise visible. Un garçonnet dont nul ne connaît rien, pas même l’existence – quoiqu’il semble, lui, savoir pas mal de choses –, un petit fermier extrait de sa broussaille, de ses habits grossiers en peau de mouton, va se voir intronisé quatorzième dalaï-lama, « océan de conscience », prendre la succession du treizième de la lignée décédé à Lhassa, capitale du Tibet, deux ans auparavant. Au moment de la passation des pouvoirs, ces deux êtres semblent se saluer, se reconnaître, sans pourtant s’être jamais vus. » Éditions du Seuil 2010.

jeudi 7 juillet 2011

J'ai lu "Stevenson en cavale" de Bernard Lyonnet

L’idée de Bernard Lyonnet est de faire avancer plusieurs personnages en même temps sur le chemin Stevenson, ce désormais célèbre chemin fréquenté par Robert-Louis Stevenson durant quelques jours de septembre 1878 avec une ânesse nommée Modestine, et relaté dans le « voyage avec un âne dans les Cévennes », l’un des plus célèbres récits de voyage. Dans Stevenson en cavale il n’y a donc pas qu’un seul promeneur, mais plusieurs personnages et autant d’histoires, mises en parallèle, jusqu’à ce qu’enfin elles se croisent.

Julien est journaliste. Il a mis le nez dans des affaires louches et qui touchent de hautes personnalités. Il pense que ça ferait un bon livre. Ce qui n’est pas l’avis de tout le monde. Du coup quelques gros bras sont lancés à ses trousses. Danger. Il faut fuir, s’absenter quelques temps, se faire oublier. Mais « pour partir, il fallait un chemin ». Iris n’a qu’un amour dans la vie : RLS. Autrement dit Robert-Louis Stevenson - « un vrai homme, il aime la vraie vie et l’aventure » - à qui elle consacre ses études. Un beau jour elle décide d’aller voir les paysages fréquentés par son illustre idole. Roger cherche quelque chose. Du temps, du contenu à sa vie, il ne semble pas très bien savoir. Un cheminement l’amène à Stevenson. Il se documente, il relit L’Île au trésor...

Un beau jour tout ce monde quitte Paris ou Lyon et, chacun avec ses raisons, se retrouve à Monestier-sur-Gazeille. Dans leurs mains ou dans les têtes, le « Voyage » et sa première phrase : « Dans une petite localité, nommée Le Monastier, sise en une agréable vallée de la montagne, à quinze milles du Puy, j’ai passé environ un mois de journées délicieuses. Le Monastier est fameux par la fabrication des dentelles, par l’ivrognerie, par la liberté des propos et les dissensions politiques sans égales. » Et bientôt ces différents personnages fréquentent le « chemin ».

Le chemin. On sait que sur un chemin de randonnée les rencontres se font plus facilement qu’ailleurs. « C’était un des mystères de la randonnée. Il était possible de sympathiser avec une inconnue et de parler rapidement avec elle de choses intimes ou essentielles. » Le chemin Stevenson est donc le lieu qui va servir de décor à l’histoire, et à son dénouement. Avec quelques rebondissements ou options qui ne manquent pas d’intérêt. Par exemple, Julien est un joli garçon qui a la particularité de ressembler… à Stevenson. Ce qui n’ira pas sans troubler Iris quand elle croisera son chemin. Les dialogues sont fréquents, vifs, les descriptions sont simples et suffisantes. Les histoires de l’époque du « Voyage » sont rapportées aux faits contemporains. Et l’histoire avance. Avec des personnages qui fuient en même temps qu’ils se cherchent.

L’auteur a ce qu’il faut d’expérience et de talent pour mener une intrigue mêlant un journaliste, des truands, des barbouzes de services plus ou moins secrets et une étudiante en littérature, une intrigue qui mêle la beauté, le voyage, l’amour, la liberté. Il ne manque pas d’humour, que ce soit pour détendre l’atmosphère, ou gratuitement. « Sa chambre donnait sur la place. En écartant le rideau, elle vérifia que la cathédrale Saint-Jean n’avait pas bougé. Elle n’avait pas bougé, ou très peu depuis le XVème siècle. » Il ne manque pas non plus de qualités poétiques. Par exemple ces couleurs. « Terre sombre et grasse striée de chaume. Terre rouge lissée par les engins agricoles. Terre jaune hérissée de chaumes. Terre ocre piquetée par le vert tendre de pousses récentes. » Quant aux lieux, à la poésie des lieux, il suffit d’égrener quelques noms : Le Bouchet-Saint-Nicolas. Pradelles. Monteil. Langogne. Le Cheylard. Labastide-Puylaurent. Notre-Dame-des-Neiges. Le Bleymard. Florac. Saint-Jean-du-Gard.

Lire ce roman permet de se plonger ou de se replonger dans l’œuvre de Stevenson. L’auteur rappelle régulièrement, dans le récit ou en introduction aux chapitres de ce « roman voyageur », quelques phrases essentielles de Stevenson. On ne peut qu’avoir envie de réviser ou de relire ce » classique ».
Enfin, l’habit ne fait pas le moine. Ni le randonneur. Ni l’écrivain. La jaquette de ce livre ne rappel ni Grasset ni Actes Sud. Peut-être un peu Gallimard… On passe pourtant un bon moment avec ce récit publié à compte d’auteur, mais qu’il doit être possible de se procurer ici ou là.

Les premières lignes : « Assis à la terrasse d’une brasserie de la place Franz Liszt, Julien, qui pourtant n’était pas en reste, se disait qu’il avait plusieurs raisons d’être satisfait ce jour-là. Il aimait l’automne parisien, sa lumière, sa fraicheur. Il venait de terminer son double espresso avec croissant, et dégustait un jus d’orange qu’il préférait nettement au jus de poire. A chacun ses goûts. » Éditions Drosera 2011.

mardi 5 juillet 2011

Tous "touristes" ou: mille et une façons de voyager

Partir, voyager, aller voir ailleurs, est parfois couteux. Non seulement pour nos propres finances, mais aussi pour tout ce qui est induit par notre voyage, son « empreinte écologique » pourrait-on dire, pendant le trajet et une fois sur place. Je propose de nous intéresser au thème du « tourisme » et aux « touristes » que nous sommes parfois – souvent, un thème traité par plusieurs livres récents.

Marin de Viry se demande « si le monde est un vaste dance floor sans frontières, le mot ‘tourisme’ a-t-il encore un sens ? » et, au moyen d’anecdotes personnelles mais aussi en analysant l’évolution de cette notion dans le temps, fait un point sur notre comportement de « touristes ».

Pour Rodolphe Christin, le voyage est « une expérience unique qui nous arrache aux certitudes. » Il confronte ses souvenirs et ses analyses aux standards du monde contemporain (tourisme de masse, communication « forcenée », réseaux…) et pense que le voyageur devrait être un « arpenteur du monde, aventurier et libre. »

Vincent Noyoux nous donne le versant d’un « professionnel » du tourisme revenu de tout et de partout. Il nous promet que ce que nous allons lire « risque de bouleverser à jamais notre perception des guides de voyage » parce que, dit-il « on nous roule dans la farine. » Mais peut-être n’avions nous pas attendu cette lecture pour le savoir. J’ai quelques souvenirs du côté d’Istanbul qui m’incitent à la prudence avec les guides de voyage.

C’est par le prisme du roman que Rui Zink décrit le « tourisme de guerre ». Selon l’auteur « rien n’excite plus une bonne partie de la population mondiale que l’odeur de cadavre, la puanteur de la peur, la senteur de la chair lacérée. » De là à ce que les pays dans lesquels on trouve ces ingrédients s’organisent pour en tirer une manne économique liée à un « tourisme de guerre » – venez visiter le « manège de la mort » ! – n’est peut-être pas une hérésie…

C’est également par le biais du roman que Julien Blanc-Gras aborde le touriste, qui « inspire le dédain » et « serait un être mou, au dilettantisme disgracieux. » Et pourtant, selon le romancier, « le touriste traverse la vie, curieux et détendu, avec le soleil en prime. Il prend le temps d’être futile. De s’adonner à des activités non productives mais enrichissantes. Le monde est sa maison. Chaque ville, une victoire. »

Enfin, Franck Michel, dans une synthèse très actuelle et très complète sur le sujet, montre bien les formes dévoyées de l’esprit du voyage qui nous est cher et qu’il appelle le « voyageurisme », et dont l’antidote serait le « métissage » issu de la rencontre, de la découverte, du mélange des cultures.

Après toutes ces lectures, nous devrions avoir une meilleure idée de la façon dont nous voulons désormais voyager.

Livres cités
M. de Viry. Tous touristes. Flammarion 2010, Café Voltaire.
R. Christin. Passer les bornes. Sur le fil du voyage. Yago 2010.
V. Noyoux. Touriste professionnel. L’anti-guide de voyage. Stock 2011.
R. Zink. Le destin du touriste. Métailié 2011.
J. Blanc-Gras. Touriste. Au Diable Vauvert 2011.
F. Michel. Voyages pluriels. Echanges et mélanges. Livres du monde 2011.

lundi 6 juin 2011

J'ai lu "Carnet japonais" de Christian Garcin

Christian Garcin aime le Japon. Il l’écrit dans ce Carnet japonais : « Tout ce qui me touche en littérature, en art, dans mes voyages et dans la vie pourrait se résumer à cela : mesure, clarté et mystère. C’est le Japon. »

Christian Garcin aime les paysages comme ceux qui étaient contenus dans les frises qu’il dessinait dans son enfance, ces espaces sans bornes, cette « possibilité du parcours continu, et surtout celle de la perte et de l’égarement possibles. » C’est ainsi qu’un jour il a perçu le Japon : « comme un récit à découvrir. Comme un lieu où la géographie n’est pas faite que d’espace, mais aussi de temps – n’est pas seulement horizontale mais aussi verticale. Un pays où chaque montagne renferme un arrière-monde qui ne demande qu’à se déplier, un endroit où l’esprit est à même de reconstituer l’invisible qui relie les choses entre elles. Arpentant le Japon, j’étais à l’intérieur d’une frise. » Christian Garcin propose dans Carnet Japonais plusieurs chroniques sur son Japon.

Dans « Partir » l’auteur tente d’expliquer sons attirance pour certains pays, certaines régions, « certains endroits de la planète dont je me dis qu’ils abritent peut-être ce lieu que je cherche. » La Chine, la Mongolie, le Japon. Une « ascendance extrême orientale » y est pour quelque chose. Mais « je ne cherche peut-être que ce qui m’y a précédé, ou que j’ai imaginé y trouver un jour.

Dans « A la recherche des Yamabushi », récit principal du recueil, l’auteur, qui écrit « au fil de [ses] pensées », nous entraîne dans des histories petites et grandes, des digressions, des parenthèses érudites. Sur le shogun Tokugawa, par exemple. Ici il est agacé par les « pénibles voix d’adolescentes nasillardes » qui sortent de la télé. Là, à bord d’un train à crémaillère « qui monte presque à la verticale » il avoue sa peur : « De maigres barrières rouillées longent la voie ferrée, dont on se dit qu’elles ne serviraient à rien si d’aventure le train venait à basculer – menace que l’on sent très palpable. » Christian Garcin est confronté au réel, il est vivant, quoi ! « L’imaginaire déchoit-il ou se renforce-t-il quand il se confronte au réel ? » écrivait Victor Segalen… Ici on l’agonit d’injures parce qu’il se promène en chaussons d’intérieur sur le gravier du jardinet ; là une énorme araignée sur le mur de la chambre le laisse « pendant quelques secondes immobile et muet d’une stupéfaction non dénuée d’effroi.»

Christian Garcin décrit son Japon comme le pays du vert. « Le vert sombre, le silence, l’humidité : il y a là-dedans quelque chose d’immémorial, de profond et de rassurant. » Le vert des jardins, « alliance miraculeuse de la nature et de l’esprit », des forêts de bambous, de la mousse. Du bol du thé, aussi. Pour l’auteur, le Japon mêle mystère et clarté, le simple et le multiple – « Tout ce qui à première vue pourrait sembler unique est multiple. Le singulier n’est qu’un des masques de la complexité » -, la nature et l’esprit.
Dans « Les dieux cachés d’Hokkaido » Christian Garcin raconte un voyage dans cette région, et notamment au cap Nosappumisaki, ce « cap qui pointe le nez dans le Pacifique. » Un voyage qui n’est pas toujours celui que l’on attend. Quand les dieux ne sont pas avec vous… « Nous roulons dans les odeurs de fumier, entouré d’un vert ici déprimant, sur une nationale absurde, tout ce périple n’a aucun intérêt. Je broie du noir. Les dieux doivent bien rigoler, sur leur île, à l’abri du manteau de brume. » Mais sur la péninsule de Shiretoko, le bonheur est là, même si les ours sont omniprésents et potentiellement dangereux. « Nous goûtons simplement, pendant ces quelques heures, au plaisir intense d’être absolument seuls (si l’on excepte les goélands, les mouettes et les daims) dans un paysage époustouflant, quelque part dans l’extrême est du monde. » Le voyage finira bien : « Pas de dieu, pas d’ours à Hokkaido » écrit Garcin dans un chapitre de « choses non vues ».

Dans « Go Ahead » Christian Garcin pose sur le monde un regard et une plume de colère à peine rentrée. Une visite à Hiroshima est le prétexte à quelques questions, par exemple sur ce qu’est une guerre « juste », surtout quand elle est gagnée sur les populations civiles. Dans le musée « le vertige vous saisit. Passé un certain seuil, rien n’est plus mesurable. » Conclusion (provisoire) : « l’homme est aliéné car incapable de se représenter la conséquence de ses gestes. La mystification de notre société médiatique est de donner à chacun, en le bombardant d’images et d’informations, l’illusion du savoir, de la connaissance, de l’éclaircissement, alors que chacun est maintenu dans son aliénation : l’obscurcissement de la réalité. »

Le récit se termine par la relation du séjour à Ise, aux abords des sanctuaires, dans une ambiance de ferveur religieuse et des paysages reposants. « Je me dis que le plus mécréant des matérialistes athées aurait du mal à ne pas trouver ici un semblant de solennité. »
L’auteur, qui est aussi poète, ponctue ses chapitres par des haïkus, ces petits poèmes japonais de trois vers dont le dernier est une chute qui donne tout son sens à l’ensemble. « Palmiers, cèdres, bananiers / Lisière ensoleillée / Nuit profonde à dix pas. »

Les premières lignes de « Frises » : « Enfants, nous dessinions des frises. Ce devait être à la maternelle. Je m’appliquais à tracer deux traits parallèles sur toute la longueur de la page, afin d’obtenir une bande horizontale que je pourrais habiller à ma guise, à l’intérieur de laquelle une histoire viendrait se déployer. » Editions L’Escampette 2010.

samedi 21 mai 2011

J'ai lu "Quinze jours au désert" d'Alexis de Tocqueville


C’est le 9 mai 1831 qu’Alexis de Tocqueville et Gustave de Beaumont débarquent en Amérique. En mission pour étudier le système pénitentiaire, les deux voyageurs vont découvrir bien d’autres choses, jusqu’au 20 février 1832. Tocqueville en tirera évidemment De la démocratie en Amérique en 1835. Mais un petit récit, rarement publié, est également issu de ce périple américain : ces Quinze jours au désert.

Ces Quinze jours au désert se déroulent du 19 au 31 juillet 1831. Détroit, Erié, Cleveland. Puis le nord-ouest en direction de Pontiac où commence le « pays de frontière », un lent cheminement jusqu’à Saginaw, un court séjour, et retour. Tocqueville et Beaumont recherchent autre chose que « la nature majestueuse chaque jour davantage harnachée et domestiquée par l’action humaine ». Déjà. Et déjà les Indiens que Tocqueville rencontre ne sont plus ceux de Chateaubriand. Déjà les Indiens sont spoliés et clochardisés. Face à la « civilisation » rien ne résiste : ni les autochtones ni les plus impénétrables forêts. Mais peut-être est-il encore temps de voir les derniers représentants de cette vie sauvage et naturelle ? Tocqueville voulait savoir, il voulait aller dans la forêt jusqu’à la limite de la civilisation et « avec les derniers pionniers voir les premiers Indiens sauvages. »

Alors que « voyager pour voir était une chose absolument insolite », les deux compères vont partir sous les regards étonnés. Le voyage est difficile, d’autant plus que selon Beaumont « Alexis de Tocqueville, en voyage, ne se reposait pas », mais ils vont finir par découvrir la fameuse « cabane de bois » et ceux qui y vivent, pionniers dans l’attente de jours meilleurs. Ceux dans les yeux parfaitement noirs desquels brillait ce « feu sauvage » et qui « préfèrent à leurs compatriotes les Indiens, dans lesquels cependant ils ne reconnaissent pas des égaux » et qui « aiment mieux vivre au milieu d’eux que dans la société des Blancs. » Les Indiens « valent mieux que nous, à moins que nous ne les ayons abrutis par les liqueurs fortes. »

Les lieux sont à la mesure des hommes qui les défrichent. Le « désert », que Tocqueville définit ainsi : « une solitude fleurie, délicieuse, embaumée, magnifique demeure, palais vivant, bâti pour l’homme, mais où le maître n’avait pas encore pénétré. » L’intérieur d’une forêt vierge. Un endroit l’on travaille la terre, mais un endroit sans clocher, sans église, sans presbytère, un endroit vierge où « rien n’y réveille encore l’idée du passé ni de l’avenir. » Un endroit extraordinaire. « Je revins sur les bords du ruisseau où je ne pus m’empêcher d’admirer pendant quelques minutes la sublime horreur du lieu. » Le voyage et les rencontres sont inoubliables. « Il y avait dans l’ensemble de ce spectacle une grandeur sauvage qui fit alors et qui a laissé depuis une impression profonde. » Tocqueville a le sentiment d’assister « à l’une des scènes du monde primitif, et à voir le berceau encore vide d’une grande nation. »

Les premières lignes : « Une des choses qui piquait le plus notre curiosité en venant en Amérique, c’était de parcourir les extrêmes limites de la civilisation européenne ; et même, si le temps nous le permettait, de visiter quelques une de ces tribus indiennes qui ont mieux aimé fuir dans les solitudes sauvages que de se plier à ce que les Blancs appellent les délices de la vie sociale. Mais il est plus difficile qu’on ne croit de rencontrer aujourd’hui le désert. A partir de New York, et à mesure que nous avancions vers le nord-ouest, le but de notre voyage semblait fuir devant nous. Nous parcourions des lieux célèbres dans l’histoire des Indiens ; nous rencontrions des vallées qu’ils ont nommées ; nous traversions des fleuves qui portent encore le nom de leurs tribus, mais partout la hutte du sauvage avait fait place à la maison de l’homme civilisé, les bois étaient tombés, la solitude prenait une vie. »

Alexis de Tocqueville – Quinze jours au désert
Suivi de Course au lac Oneida, et de Le voyage d’Amérique, par Gustave de Beaumont.
Préface de Claude Corbo.
Edition La Passager clandestin 2011, collection Les Transparents.

dimanche 1 mai 2011

J'ai lu "Voyage à l'île de Rügen" de Carl Gustav Carus


Carl Gustav Carus est né en 1789 à Leipzig. Il fait des études de médecine tout en devenant ami de Caspar David Friedrich et tout en correspondant avec Alexander von Humboldt ou Goethe. Comme on le voit, et comme l’écrit Kenneth White dans la préface, Carus s’intéresse « à la psychologie humaine, aux rapports entre l’esprit et la nature » et, « c’est le propre même du romantique : sa spécialité, c’est le tout. » C’est le 5 août 1819 au matin qu’il quitte la ville de Dresde, la « Florence germanique », pour un Voyage à l’île de Rügen, sur les traces de Caspar David Friedrich, son ami et mentor.

Arrivé sur place Carus boit « par petites gorgées cette coupe de romantisme. » Les villes (Neubrandenburg, Greifswald, Bergen) et les sites – les plaines de Poméranie occidentale, le « vaste miroir bleu de la mer Baltique », les briques cuites des habitations, l’ilot boisé de Vilm –, sont évidemment de toute beauté, et l’on se demande pourquoi nous n’allons pas tous vers Rügen. La traversée d’un bras de mer prend une nuit, car le vent tombe et les petites voiles ne peuvent entraîner l’embarcation. Qu’à cela ne tienne : on fait cuire les pommes de terre, on fait chauffer le thé, on dort. Et l’on repart avec la petite brise du matin. Le soleil rasant, les forêts, un phoque qui émerge, les amas de roches du rivage… voici la « luxuriante et vigoureuse nature nordique primitive » qui ne peut laisser indifférent. « Je puis dire que je n’ai peut-être jamais retrouvé par la suite pareil sentiment d’une vie de la nature, aussi pure, aussi belle et solitaire. » Quant aux blanches et hautes parois de craie que l’on connait bien par les tableaux de C.D. Friedrich… «  Tout soudain, la forêt s’ouvre, nous sommes au bord des abruptes falaises crayeuses du Königstuhl, quelques jeunes hêtres rouges bercent au-dessus des brisants écumants leurs branches penchées vers l’abîme (…) Imaginons ce qu’éprouve une personne de grande sensibilité pour la musique, réduite jusqu’alors à se contenter de mélodies légères et de refrains enjoués, et à l’oreille de qui éclate soudainement toute une grande symphonie de Beethoven (…) » Un choc, qui inscrit pour toujours le souvenir de ces visions, un contact intime « avec une nature primordiale intacte et authentique » qui « les grave profondément dans l’âme. »

L’intérêt du récit vient aussi de la distance qu’il y a entre le voyage et le moment où il est raconté. Ce voyage de 1819 est en effet écrit en 1865. Par rapport à la vitesse de l’époque de la rédaction (1865… que dirait-il de nos jours !), Carus fait un éloge de la lenteur, une « apologie de la lenteur en voyage », et réfléchit « aux effets de la vitesse sur la sensibilité et l’intelligence ». (White) « Berlin, qu’on atteint aujourd’hui en cinq heures, était alors à trois grands jours de route. » Carus définit ces temps « antédiluviens » comme ceux de « la franche bonhomie, la sensibilité contemplative, la poésie, la modestie des goûts et des besoins, et une certaine frugalité. » Alors que le « nouveau » est caractérisé par « le sens aigu du pratique, par l’agilité de l’esprit de calcul, le prosaïsme, la recherche du luxe et de la jouissance immédiate. » Conséquence : le temps du voyage est si raccourci, sans nulle transition – quelques heures de train express vous transportent vers le but de votre voyage « en même temps que cent autres voyageurs » – que l’on n’y retrouve plus « cette grande simplicité propice à la contemplation » et ce qui empêchera l’« accès à une véritable compréhension de la nature. »

Réflexions sur la nature, et sur l’art, aussi. Carus compare la nature « pauvre » des Pays-Bas et celle « riche » du pays helvétique. La première a pourtant donné quelques « maîtres » et pas la seconde. « N’est-ce pas par la simple raison que dans l’art, comme dans la vie, la profondeur sur un petit champ a toujours obtenu plus que la superficialité sur un grand ? Et l’homme peut-il, finalement, faire plus que d’être réellement profond en quelques rares choses, voire en une seule ? » D’autre part c’est au cours de ce voyage et devant ces paysages qui mêlent l’eau et la terre, les rivages, ces minces lignes d’horizon, le « littoral » de White, que Carus aura le sentiment de comprendre ce qu’en dessin on appelle le trait, « l’un des plus sûrs critères permettant de distinguer le gribouilleur du vrai dessinateur. »

Concluons – avec White – que ce petit livre est finalement très riche, par le fait qu’il contient des réflexions sur diverses notions  – « impressions sensorielles durables, visions de la nature inscrites dans l’âme, conceptions de l’origine et de l’évolution des choses » – et qu’il y a là « matière à méditer ans fin. » Le souvenir de ce voyage sera si vivace qu’il laissera au voyageur « une impression (si) étrangement durable » et qu’il contribuera à son « évolution intérieure. » Puisse chacun d’entre nous faire un aussi beau voyage. Lecture indispensable sur les traces de C.D. Friedrich au nord de l’Allemagne, au bord de la mer Baltique, à l’île de Rügen.

Les premières lignes. « L’amitié que j’avais liée avec Friedrich fut à bien des égards à l’origine de mon désir de voir cette mer Baltique qu’il avait traitée dans de si beaux dessins, de voir aussi l’île de Rügen, si bien que la mer fut la première destination choisie pour ce petit périple. » Préface de Kenneth White. Traduit de l’allemand par Nicole Taubes. Éditions Premières Pierres 1999, réédition 2010.

J'ai lu "Les Vents de Vancouver" de Kenneth White

Kenneth White Les vents de Vancouver, escales dans l’espace-temps du Pacifique Nord Kenneth White nous a déjà emmené dans des contrées ...