dimanche 25 mars 2012

J'ai lu "Transsibérien" de Dominique Fernandez


Dominique Fernandez - Transsibérien
Photographies de Ferrante Ferranti

C’est en mai 2010 qu’une vingtaine d’écrivains, journalistes et photographes, embarquent à bord du Transsibérien, pour un voyage culturel franco-russe. Transsibérien est le récit que rapporte Dominique Fernandez, l’un des écrivains invités, illustrés par les photographies de Ferrante Ferranti. (Les deux hommes ont déjà travaillé et écrit des livres ensemble.)

Les joies du voyage en Sibérie

Départ : Moscou. En quelques années la place Rouge a changé. Ce qui se remarque le plus n’est pas le Kremlin mais le fameux Goum, ce magasin du peuple, devenu aujourd’hui une galerie de « boutiques de luxe à la façade étincelante, cavernes d’Ali Baba inaccessibles à qui n’est pas un nouveau Russe. » L’auteur constate que les Russes sont passés « d’un despotisme sanglant à un capitalisme agressif. » Est-ce un progrès ? Pour qui ? Cette question se posera plusieurs fois tout au long du voyage.
Nijni-Novgorod. Ville de moments importants et de célébrités. Andreï Sakharov y fut exilé, avant de recevoir le Nobel de la Paix. Et Maxime Gorki est né dans cette ville, qui porta un temps son nom en son honneur. Comme il le fera ailleurs, l’arrêt dans cette ville – très court : une journée – est l’occasion pour Fernandez de revenir sur l’histoire et même sur l’Histoire.
Continuons. A Kazan, « où Mahomet défend le vin, mais l’autorise comme remède dans certaines maladies, les marchands de vin portaient sur leur enseigne le mot balzam (pharmacie). Le Tatar assoiffé entrait dans la boutique, buvait une rase et ressortait guéri. » Kazan est aussi la patrie de Rudolf Noureev.
Puis le paysage change. « La différence entre les routes russes et les routes sibériennes était frappante : au lieu de chaussées goudronnées, il n’y avait plus que des chemins mal empierrés, souvent des pistes de terre, plus ou moins défoncées, qui desservaient de petits villages de bois à toits de tôle. Nous étions passés dans un autre monde, fait de pauvreté et de simplicité. »
Sibérie. La terre des exilés. La terre des moustiques et de l’ennui… Fernandez est un peu gêné. « Et nous, les quinze écrivains, de nous laisser promener dans un train « de luxe » (pour la Russie) à travers ces régions à tout jamais maudites… » Sibérie : les arbres derrière la vitre du train. « Ce n’est ni gai ni triste, l’humeur psychologique n’a rien à voir là-dedans. Les yeux grands ouverts à dévorer l’espace, je n’en viendrai jamais à bout. J’admire, jusqu’à la limite de mes forces. La forêt est devant moi, dans tout l’éclat de sa présence. »
Irkoutsk est « la ville la plus séduisante de Sibérie. » Et un bus transporte le groupe jusqu’à une petite bourgade au bord du lac Baïkal – qui, s’étonne Fernandez, malgré son importance, « n’a jamais fourni un sujet ou servi de décor à un grand roman russe », avant de signaler le récit du « jeune écrivain Sylvain Tesson. »
Nous laisserons les lecteurs passer par Oulan-Oudé, par la Bouriatie, et terminer par trois jours dans le Transsibérien avant d’arriver à son terminus : Vladivostok.

La culture sibérienne

Le voyage est autant « culturel » que « touristique ». Et de nombreuses « rencontres » avec la presse, avec les chargés de la Culture, avec les lecteurs, émaillent le parcours. Rarement profitables, souvent sources d’incompréhensions mutuelles. Fernandez avoue ignorer qui est Gabdoulla Toukaï, le « Pouchkine tatar » et les étudiants d’ici où là n’ont évidemment jamais entendu parler des « écrivains » qui sont dans le train. Les discussions tournent parfois aux échanges politiques. Si les voyageurs ne sont pas dupes, Fernandez tempère. « Une fois de plus, nous aurions tort de nous défier d’une manifestation qui, préparée pour nous, n’en garde pas moins une saveur authentique. » Les fanfares ou les chorales accueillent toujours les voyageurs sur les quais… Et puis, comment expliquer à des sibériens que l’occident est envahi par le mode de vie américain (roman, cinéma, nourriture…) ?
Ce récit – Fernandez nous prévient et s’en excuse – « sera farci de lectures et relectures. » Il fait donc une grande place à la littérature russe, et notamment sibérienne. Tchékhov, Résurrection de Tolstoï, Vassili Grossman, Evguenia Guinzbourg, Varlam Chalamov, Slavomar Rawicz… La littérature française n’a pas oublié ces contrées et les « aventures » qui pouvaient y advenir, comme Le Maître d’armes d’Alexandre Dumas – livre peu connu en France – ou Michel Strogoff de Jules Verne – roman ignoré des Russes. Beaucoup de réflexions – et d’anecdotes – autour de ces livres. Beaucoup d’autres livres sont cités et le lecteur pourra se constituer une bibliothèque (trans)sibérienne. Beaucoup d’analyses et de réflexions sur l’art, sur l’architecture, sur la peinture – et la découverte de quelques peintres peu connus en nos contrées, comme Nicolaï Roerich. « La peinture des années soviétique n’est pas si nulle que cela, il faudrait rouvrir le dossier. » Bien sûr la musique n’est pas oubliée. Comme à Ekaterinbourg, haut lieu de la musique classique. Soirée à l’opéra. Fernandez égratigne un peu ses compagnons de voyage, qui ne l’accompagnent pas dans la « bonbonnière à l’italienne » pour un Barbier de Séville passable mais qui démontre que « le sens du comique fait défaut au tempérament russe. » – Plus loin Fernandez analyse un autre penchant de l’âme russe : la « déraison du sacrifice », cette idée qu’il faut de temps en temps amputer la société d’un (ou plusieurs) innocent(s) pour assurer la survie collective. Autre grand lieu de la musique russe : Novossibirsk, avec son chef charismatique, Evgueni Mraveinski.

Récit foisonnant, très riche d’informations sur l’Histoire – on y croise bien sûr tous les grands personnages : Ivan le Terrible, Nicolas II, Lénine, Staline… les cultures, la société actuelle. Riche d’informations également sur le voyage en train, dans le Transsibérien, qui nécessite quelques règles et habitudes que les voyageurs observent assez facilement. Les wagons sont privatisés. Même s’il faut traverser les voitures pour se rendre au wagon restaurant. À noter que ce parcours a ceci de particulier : toutes les gares, y compris la gare d’arrivée, affichent l’heure de Moscou, et non pas l’heure affichée par la montre du voyageur qui tient compte des changements de fuseaux horaires. On voit déjà ce qui est sous-jacent : le pouvoir que l’immense Russie tente de conserver à Moscou. Et donc quelques dialogues de sourds entre les « autorités » locales, administratives ou culturelles, et des voyageurs occidentaux – même les plus avertis : Dominique Fernandez n’en est pas à son premier voyage sur ces terres.
Et comme toujours avec cet auteur, un très bon récit de voyage de nos jours en Sibérie, plus « culturel » que géographique.

Les premières lignes : « Le Transsibérien quitte chaque jour Moscou, gare de Iaroslav, à 16h50 (heure de Moscou = Paris +2). Une semaine plus tard il arrive à Vladivostok, son terminus en Sibérie orientale. Il est alors, à la montre du voyageur, 9h30 (heure de Vladivostok = Moscou +7). Le train n’a pas pris une minute de retard, bien qu’il ait parcouru 9288 kilomètres. La fameuse incurie russe ? Ignorée de l’organisation ferroviaire, qui non seulement respecte l’horaire avec une précision méticuleuse, mais se montre exemplaire jusque dans le programme esthétique. La gare de Vladivostok, point d’arrivée, est l’exacte réplique de la gare de Iaroslav à Moscou, point de départ : une sorte de château russe, blanc ; de style composite, avec un corps central et deux ailes, assemblage harmonieux d’arches, de toits pointus, de créneaux, non sans un brin de fantaisie supposée cosaque. » Éditions Grasset 2012.

vendredi 16 mars 2012

J'ai lu "Bangladesh Rickshaw" de Jean-Louis Massard

Jean-Louis Massard - Bangladesh Rickswaw
A la rencontre du Bangladesh et de ses conducteurs de rickshaw
Éditions Les 2 encres, 2012

C’est en octobre 2008 que Jean-Louis Massard – voyageur, photographe – arrive au Bangladesh. A Dhaka. Il connait bien le sous-continent indien, qu’il a déjà parcouru. Mais ce qu’il va chercher lors de ce voyage, c’est la rencontre avec ces « humbles » conducteurs de rickshaw et le partage de leurs conditions de vie. Il a même dans l’idée de conduire lui-même l’un de ces vélos-taxis sur les routes du pays. Et Jean-Louis a raison : le voyage au ras du bitume et à la vitesse du pédalage est un excellent moyen de fréquenter les gens, de découvrir la société, de se coltiner avec la réalité.

On verra que le Bangladesh est un pays dont l’économie ne fonctionne pas comme dans certains pays occidentaux. Et que beaucoup d’habitants doivent se partager les ressources. Ainsi, dans un restaurant, plusieurs « commis » assurent chacun une petite tâche, en complémentarité, alors que le travail pourrait être fait par beaucoup moins de bras. Au ciné, la pub avant le film vante des articles de vaisselle ou des aliments, mais « rien pour les parfums, ni pour les voitures, ni pour les vêtements, rien non plus pour les nourritures pour chiens et chats, ni pour les produits à maigrir. » Jean-Louis fait beaucoup de rencontre et partage souvent le quotidien des gens qui le reçoivent. Ce qu’il appelle une « communauté familiale. » Il écrit même « j’ai vécu là trois jours hors du temps. J’ai rencontré l’exceptionnel. »

Mais bien sûr la grande partie de ce récit porte sur « l’aventure » en rickshaw. Car un jour c’est le grand saut. « Après quelques centaines de mètres je demande à Mustaffa de stopper. Je me sens d’attaque. Il descend de selle, grimpe sur la banquette tandis que je me mets au guidon. Des piétons témoins de la scène s’arrêtent et nous regardent procéder à ce changement de driver avec des yeux incrédules. Un coup d’œil vers l’arrière, personne. Je me dresse alors sur les pédales. Un tour de roue, puis deux, puis trois. J’élance Milou. C’est parti ! » Sous le soleil ou la pluie de Old Dhaka, fasciné par cette ville « entre séduction et répulsion », Jean-Louis va partager le quotidien d’une Company de rickshaw-wallah, au guidon d’un tricycle aux couleurs chatoyantes, puis partir seul sur les routes du pays. Là aussi les rencontres seront variées et inoubliables. Il en rapportera une autre image du Bangladesh. Modestement il conclut que « ce voyage est une quête de rencontres avec des gens méprisés et une façon de leur rendre hommage, rien de plus. » Un récit plein de bruits, de couleurs, à la lecture duquel nos certitudes et nos habitudes sont bousculées. Dépaysement garanti.

Les premières lignes : « Premières heures. Acte 1. 7 octobre 2008. Dhaka. Banlieue nord. Airport road. Quartier de Kolatori. La circulation est dense et surchargée. Pétarades et vrombissements de moteurs retentissent. Des cyclos, des rickshaws, des CNG, ces petits triporteurs verts motorisés, des autos, des bus, des camions. Un coup d’œil vers l’arrière, et Mattahab, notre rickshaw-wallah, se dresse debout sur ses pédales, tire le guidon à lui et jette lourdement son corps en arrière, puis le bascule vers la droite, se redresse péniblement, puis le bascule vers la gauche. Deux passagers à tracter sur un tricycle sans vitesse d’une centaine de kilos. »

dimanche 11 mars 2012

J'ai lu "Une Odyssée américaine" de Jim Harrison

Au début Une odyssée américaine de Jim Harrison commence comme un roman de gare : un banal divorce dans le Michigan. Cliff et Vivian se séparent au motif qu’ils ne se comprennent plus. Il est passé de professeur de littérature à paysan, elle vend maintenant des appartements de luxe à une clientèle fortunée. Séparation. Que faire ? Le déclic : la mort de la chienne, et un puzzle « datant de mon enfance. Il y avait quarante huit pièces, une pour chaque Etat, toutes de couleurs différentes. La boite contenait aussi des informations sur l’oiseau et la fleur associée à chaque Etat. »

Du passé faisons table rase. Kerouac, Thoreau et Emerson dans la tête, des souvenirs cuisants, un puzzle des États-Unis… l’idée de « partir » s’impose. Tenter d’y voir clair ? « Impossible. Tu essaies d’entamer une vie nouvelle à soixante ans, c’est tout aussi impossible. La seule chose que tu peux faire, c’est des variations sur le thème habituel. Tu es un raton laveur acculé par les chiens de meute de la vie. » Que faire contre le poids du passé, des habitudes, des phrases du père qui résonnent encore, de ce frère mort… Au moins, prendre une décision. Peut-être cesser de se demander pourquoi les gens se séparent, pourquoi les grandes et bonnes intentions de la vie de couple finissent par s’effilocher. Cesser de croire aux grands choses, aux grands desseins, au destin. « Peut-être que la vie se réduit à une succession de mesures temporaires. » Peut-être que « le monde est un lieu instable, mon esprit aussi. » Alors : partir. Aller de l’avant, pour faire mentir ceci : « on est obligé de regarder en arrière parce qu’on ne voit rien de nouveau par devant. » Partir, tenter de retrouver cet « idéalisme juvénile » que dix ans d’enseignement et vingt-cinq d’agriculture ont entièrement détruit.

Bagnole, routes, motels. « La beauté des paysages montagneux a bientôt dissipé mes pensées lugubres. » Le Wisconsin. L’occasion de remarquer « qu’énormément d'États se ressemblent ». Il est vrai que « la Terre était là avant qu’elle ne soit divisée en États. » Puis c’est le Minnesota. Et le Dakota du Nord, avec Marybelle. Un amour de jeunesse retrouvé sur la route, pendant qu’il est encore temps. Ou peut-être pour voir si c’est encore possible, les sentiments, le sexe, tout ça. Mais bientôt, malgré les parties de jambes en l’air, et sans doute à cause des bavardages sans fin de sa compagne au téléphone, « je m’étais fait à l’idée qu’avec ma passagère je ne verrai pas l’Amérique réelle. »

Idaho. Montana. On voit les ravages de la société de l’apparence et de consommation. De la société des loisirs avalés. « On se fatigue très vite de voir des gens s’amuser à grande vitesse. De nos jours très peu de gens pratiquent la rame. Tout le monde préfère les gros bateaux à moteur en été et les scooters des neiges en hiver. » Il s’agit sans doute des conséquences du résultat du « massacre opéré par cette nouvelle culture où tout, éducation comprise, doit être agréable ou amusant. »

Nebraska. Wyoming. A l’opposé, on voit aussi les effets d’une vie trop renfermée sur elle-même, trop millimétrée. « Ce sens infantile de l’ordre m’avait empoisonné la vie. » Il existe autre chose. Il existe des moments qu’il ne faut pas laisser échapper, des moments à vivre, à partager, même s’ils ne sont pas dans le planning. Qu’est-ce qui est le plus déboussolant ? La réalité la plus simple, l’imprévu ou les règles trop strictes que l’on se fixe ?

Oregon. Californie. On découvre une Amérique d’aujourd’hui, avec ses fastes, ses névroses, ses modes. Aussi une Amérique d’hier, quand le voyageur passe sur des sites historiques, comme le champ de bataille de Little Bighorn. Une Amérique qui met tout sur le même plan alors que si « les requins mangent les phoques, (mais) ce n’est pas un sort si tragique comparé à un séjour de longue durée dans une salle de cancérologie. »

Arizona. Utah. Avec la voiture, le téléphone portable est l’autre élément indispensable de ce récit. L’occasion de montrer la part, le rôle du téléphone portable dans nos vies. « Arme cruciale contre notre solitude fondamentale » pour les uns, fabuleux miracle technologique et rien de plus pour d’autres. Simple comme un coup de fil : peut-être. Mais aussi : « un simple coup de fil suffit à bouleverser sans prévenir tous les projets qu’on pouvait avoir. »

Montana, le retour. Après ce périple et des journées de pêche dans les rivières, quelques choses ont été comprises. « J’ai compris que le mal du pays, comme l’amour conjugal, relève pour l’essentiel de l’habitude. » Que faire entre la femme divorcée qui veut reprendre la vie commune, une maitresse hystérique, un fils envahissant et immensément riche sans rien faire. Remettre les choses à leur juste place ? « Qui suis-je pour que la vie me déçoive ? » pense Cliff. « Arrête tes foutues jérémiades » lui aurait rétorqué son père. La vérité est entre les deux ? Enfin : « je me suis consolé en me disant que la disparition d’un vaste pan de votre passé était synonyme d’une liberté nouvelle. »

Le voyageur reviendra à son point de départ. Changé.

Fallait-il partir ? Oui. « Rien dans mon voyage ne s’était jusque-là déroulé comme prévu, ce qui prouve qu’au lieu de se contenter de lire des bouquins sur les États-Unis, il vaut bien mieux partir à l’aventure. Je veux dire regarder et sentir le pays. Il paraît que la télévision nous a tous rendus interchangeables, mais je ne l’ai constaté nulle part. »

Dans cette odyssée, dans ce road movie – il faut aimer la littérature des grands espaces ,livre à déconseiller aux amateurs de récits intimistes -, il est aussi question de littérature, de création littéraire, et de pêche à la truite, évidemment. Et peut-être la conclusion, dans ce monde de frime, dans cette vie de dingues : « cette pensée têtue que personne ne semble jamais connaitre grand-chose à quoi que ce soit. On dirait bien que tous les éléments de notre culture marinent dans un grand sac plastique et que ces ingrédients sont profondément suspects. »

Les premières lignes : « Autrefois c’était Cliff et Vivian, mais maintenant c’est fini. Sans doute qu’il faut bien commencer quelque part. Nous sommes restés mariés trente-huit ans, un peu plus que trente-sept, mais moins que trente-neuf, le nombre magique. Je viens de me préparer mon dernier petit déjeuner ici, à la vieille ferme, un bâtiment qui a beaucoup changé durant notre mariage à cause des lubies de Vivian et de mon labeur. » Titre original: The english major. Traduit de l’américain par Brice Matthieussent. Éditions Flammarion 2009. J’ai lu 2010.

dimanche 4 mars 2012

J'ai lu "Voyager vers des noms magnifiques" de Béatrice Commengé


Béatrice Commengé
Voyager vers des noms magnifiques
Éditions Finitude 2009

Dans Voyager vers des noms magnifiques, petit livre « magnifiquement » édité, Béatrice Commengé propose des cartes postales, des petits textes sur des « lieux magnifiques », ces endroits fréquentés par des écrivains « dont les mots se confondent avec ces lieux » : Röcken et la tombe de Nietzsche – et quelques autres lieux nietzschéens, la Trieste de Saba, de Svevo et de Joyce, des îles grecques, Sigmaringen, le Nil de Flaubert…

Ces promenades permettent de rappeler des petits faits qui font désormais partie de l’histoire de ces lieux, comme la « noble pyramide de pierre, haute de six mètres » qui contient les cendres de Paul Morand dans un petit cimetière de Trieste avec ces mots sur une plaque: « le voyageur » ; de peindre quelques paysages comme ce « champ de luzerne mauve, derrière le béton, [qui] me redonna quelque espoir » ; de décrire des ambiances de voyage : « Au matin, la pluie tombée pendant la nuit avait emporté la lumière » ; d’écouter quelques sons rares, comme « le bruit de l’ancre que l’on jette à l’entrée des ports – le premier bruit de la vie dans une île. » Ces promenades permettent de revenir sur quelques livres que nous avons pu oublier, et de revoir des villes dans lesquelles « le temps ne passe pas ». Un petit plaisir.

Les premières lignes : « Le mois de juin est la saison des coquelicots. Ils se pressent au bord des fossés, là où on les laisse encore vivre, entre route et blé. Quand on roule, on les espère comme un morceau d’enfance. Quand on les voit, on n’a pas perdu sa journée, ni son voyage. »

dimanche 26 février 2012

J'ai lu "Banquises" de Valentine Goby

Un point de départ simple et une histoire simple pour Banquises de Valentine Goby : une jeune femme part sur les traces de sa sœur disparue trente ans plus tôt lors d’un voyage au Groenland.

D’abord camper les personnages. C’est ce que fait l’auteure dans le premier chapitre. Le père. La mère. Les deux sœurs, Sarah et Lisa. Sarah, l’ainée, a une passion : la musique, le beau son, les salles de concert, qu’elle visite de par le monde comme d’autres visitent les musées. Une passion envahissante. Du coup tout le monde oublie un peu la petite, Lisa. Et puis le drame : un jour Sarah quitte la France pour le Groenland. Quelques mois plus tard l’avion revient sans elle. La mère s’enfonce dans la dépression. Le père trouve des dérivatifs. Lisa est toujours ignorée, non pas en raison de la trop grande présence de sa sœur, mais cette fois en raison de sa trop grande absence.

Petit à petit, en parallèle au voyage de Lisa au Groenland, nous apprenons à mieux connaître Sarah et quelques moments importants de sa vie, comme l’agression par un chien de vagabond, et la mort de l’une de ses amies. Et au fur et à mesure que tournent les pages se pose une question : est-il possible d’en savoir moins sur ses proches qu’un biographe sur la personne qu’il étudie, ou un glacionaute sur les cent mille ans qu’il a dans sa carotte ? Que sait Lisa sur sa sœur Sarah ? Que sait le « fils de Paul-Émile Victor » sur ce père « si souvent absent qu’il ne lui a pas lu d’historie, le soir » et qu’il appelle « PEV, comme tout le monde », et dont la recherche des lieux habités autrefois par ce père dans le cadre de ses célèbres explorations, ne donnera rien de plus. Tout finit par disparaître ? « D’abord le corps, la mémoire ensuite » ? Alors, la recherche de Lisa sur les traces de sa sœur sera-t-elle vouée à l’échec ? « Si c’est ça on ne sait rien de Sarah, rien de ce qu’on pensait savoir. Et croyant marcher sur ses traces, ici, on la perd encore. »

Bien sûr une grande partie de ce roman est consacrée à l’analyse des réactions des principaux personnages concernés par la disparition de Sarah : le père, « saturé de chagrin » mais qui tente de résister ; la mère, face à ce « un silence pire que la mort », ne pense qu’à un retour toujours possible, et Lisa, la sœur, qui subit, qui a du mal à exister, à s’affirmer, encore plus oubliée que durant son enfance. Que faire devant l’absence, et surtout devant une absence inexpliquée, inexplicable ?
Ce très bon roman est aussi un reportage dans certains endroits de la planète qui sont en train de disparaître. Groenland. Banquise. Réchauffement. Sonnette d’alarme. D’abord la fin probable de la vie sociale : moins de pêche, moins de revenus, moins de nourriture, alors il faut tuer les chiens. Puis un jour il n’y aura plus de vie, et plus personne ne sera là pour raconter.

Les premières lignes : « Au sous-sol, le niveau départ, sous chape de ciment brut, plafond traversé de bouquets de fils électriques à nu, de câbles et de néons en barre. On y est sans y être, à l’aéroport. Des portes automatiques trouent ça et là le béton, laissant voir des portions de la route circulaire, silhouettes floues, carrosseries de voitures et de cars Air France mal détourés dans l’obscurité – dehors, à vingt mètres de ce boyau, invisible, le jour. » Éditions Albin Michel 2011.

samedi 18 février 2012

J'ai lu "Comment parler des lieux où l'on n'a pas été ?" de Pierre Bayard

Attention : Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? de Pierre Bayard est un livre qui casse les mythes, qui brise les rêves… C’est cruel, mais certains voyages, et donc certains récits, seraient trop beaux pour être vrais. Si des voyageurs, des explorateurs, des baroudeurs, des bourlingueurs ont bien sillonné la planète, d’autres, après avoir pesé les contraintes inhérentes au voyage, ont estimé qu’il était « plus sage » de fréquenter le monde « sous d’autres formes que celle du déplacement physique. » Ces « voyageurs casaniers », dont il est question dans ce livre, ne sont jamais allés dans les lieux dont ils parlent, « ce qui ne les a nullement empêché d’être intarissables à leurs propos et de nous les rendre, grâce à la force de l’écriture, souvent plus présents que n’ont su le faire ceux qui avaient jugé indispensable de s’y déplacer. » Il est vrai que l’on peut lire de la bonne littérature policière sans pour autant qu’elle soit écrite par des bandits ni des criminels.

Commençons par quelques voyageurs célèbres pour lesquels il est admis que les écrits ne sont pas – ou probablement pas – liés à un réel déplacement. Pierre Bayard les classe en plusieurs types. Il y a celui qui n’est pas allé là où on l’attend : Marco Polo. L’auteur reprend une thèse établissant que le célèbre voyageur vénitien n’aurait pas dépassé Constantinople – si même il est allé jusque là. Mais il ne manquait pas d’imagination, et son « devisement » du monde est encore un magnifique récit. Autre type : celui qui écrit sur des lieux « oubliés » : Chateaubriand. Écrivain à juste titre réputé pour « la qualité de son écriture et la puissance poétique de ses évocation », il faut pourtant bien admettre qu’il n’est pas à l’aise avec « l’exactitude géographique ». Le fait de ne pas avoir visité un lieu « ne constitue nullement, pour Chateaubriand, un obstacle à une description attentive et minutieuse. » Il est vrai qu’il a beaucoup écrit, et plusieurs années après ses voyages, aux États-Unis, par exemple. On se souvient de la superbe prose de Chateaubriand. Mais pour les grands frissons aux bords des chutes du Niagara… Il n’y a aucune certitude qu’il y soit passé un jour. Un dernier, pour la route, et non des moindres : Blaise Cendrars, qui aurait pris « le plus célèbre train du monde en restant en gare. » La construction du poème – entrecroisements des époques, confusions des lieux –, et la puissance évocatrice de « La prose du Transsibérien… » arrachent toutes les réticences et désorientent le lecteur. Et l’on sait que Cendrars savait mêler la réalité et la fiction (L’Or).

Je ne dévoilerai pas tous les auteurs cités, dans tous les genres : récits de voyage, bien sûr, mais aussi en anthropologie, dans le journalisme, dans le sport et même… en amour. Mais je vous propose une rapide synthèse des ingrédients nécessaires pour raconter ce que l’on n’a pas vu. Au cas où.
Du côté de l’écrivain : des méthodes, des techniques. Faire des choix parmi tous les paysages possibles, privilégier, insister sur quelques sites ou lieux. Avoir beaucoup d’imagination et de conviction. Mettre en scène le réel, avoir le sens du « faux réalisme ». Être précis mais rester ambigu ; ancrer sa description dans des « détails vrais », mais laisser des portes ouvertes à l’imagination du lecteur. S’éloigner de la réalité – « comme si la vérité du lieu n’était pas dans le lieu » – mais rester dans « l’imagination commune » et acceptable voire attendue par les lecteurs.
Du côté du lecteur : « Les lieux que nous ne connaissons pas fonctionnent à l’instar du rêve ou de la rêverie diurne, ils offrent un espace privilégié pour déployer des fantaisies inconscientes. » Souvent « complice bienveillant », le lecteur se voit souvent proposer le discours qu’il souhaite entendre. Le lecteur est prêt à partir avec Cendrars ou Chateaubriand ou Marco Polo. Et puis « capter la vérité profonde » des lieux et des êtres et la restituer dans ses récits : n’est-ce pas ce que nous attendons de l’écrivain ? Qu’il se soit déplacé ou non n’a peut-être pas, dans le domaine de la littérature, tant d’importance. Ah, la puissance des mots…

Les premières lignes : « Les inconvénients des voyages ont été suffisamment étudiés pour que je ne m’attarde pas sur le sujet. Démuni face aux animaux sauvages, aux intempéries et aux maladies, le corps humain n’est à l’évidence nullement fait pour quitter sont habitat traditionnel et moins encore pour se déplacer dans des terres éloignées de celles où Dieu l’a fait vivre. » Les éditions de Minuit 2012.

Pierre Bayard - Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? Les éditions de Minuit2012 - http://www.leseditionsdeminuit.fr
160 p.  -15 € - ISBN : 9782707322142
Pierre Bayard (1954) est professeur de littérature française à l'Université de Paris VIII et psychanalyste. Il est l’auteur (entre autres livres) de « Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ? » (Minuit, 2007) « Et si les œuvres changeaient d'auteur ? » (Minuit, 2010).

dimanche 5 février 2012

J'ai lu "Chroniques de l'Occident nomade" de Aude Seigne

Un jour, devant «la mer scintillante comme un désert bleu», c’est la révélation. «Le désert de glace aveugle et défile alors que le ciel est d’un bleu pâle infini. J’ai quinze ans mais je ne me suis jamais réveillée sur un tel panorama et des milliers de générations d’humains ont dû le faire tous les jours avant moi. Quelque chose craque en moi ce jour-là, une paroi se rompt sans crier gare, la possibilité de l’abîme se dévoile en même temps que celle du bonheur absolu.» Reprenant les réflexions de Nicolas Bouvier, Aude Seigne découvre que l’état nomade à quelque chose à lui apprendre. «On ne sait pas très bien pour quoi on s’embarque quand on commence à voyager, mais comme dans un roman, tout est déjà là dès l’incipit.» Alors Aude Seigne est partie. Ce livre est une pause dans l’errance de cette jeune « bourlingueuse du XXIe siècle », un moment d’écriture, un point sur elle-même, avant d’autres probables départs.

Pour la voyageuse, le voyage permet toujours de se découvrir soi-même – même si l’on pense se connaître, « il y a des moments où je ne sais plus très bien d’où viennent certains confins de moi-même » – et permet de vérifier que voyage et amours sont étroitement liés. « Comment aller à la rencontre de l’autre ? C’est la question de l’amour, de l’amitié, c’est aussi la question des voyages. » Et là aussi les découvertes se suivent. «Comment la timide collégienne au caractère doux et effacé que j’étais il y a peu encore se retrouve-t-elle un jour dans un avion pour rejoindre à Rome un jeune Cambridgien qui fut son amant d’une nuit?» Nous sommes tous passés par là. Même sans prendre un avion. Et peut-être sommes-nous aussi arrivés à l’idée que «l’amour absolu existe. Mais il n’existe que parce qu’il est irréaliste. Il n’est pas de ce monde.»

Le voyage, les rencontres, permettent de se poser des questions, et de mieux comprendre le monde actuel et les difficultés à s’écouter et à se comprendre. Exemple avec ces Indiens qui regardent une chaîne de télé diffusant des clips de chanteuses, des « femmes aux corps sublimes qui se trémoussent en strings », images non seulement bien loin de leurs préoccupations, mais qui faussent leurs regards : «ce qu’ils ne savent pas, c’est que ces images sont aussi irréelles pour nous que pour eux. Et c’est là qu’il y a incompréhension.» Quant aux lieux, faut-il les décrire, pour qui, comment ? Ou bien est-ce l’esprit du voyage qui doit compter avant tout ? Réponse : « Ce sont les rues qui font un pays, ce sont les rues qui font qu’on y est allé. Tout le reste se trouve sur Internet ou dans des livres de voyage, guides, livres d’art ou portfolio.»

C’est en écrivant sur sa «Russie malheureuse», ou sur son « obsession, parfois, d’aller au bout des choses », sur ses peurs, sur ses «attentes démesurées» et ses déceptions, ses moments difficiles – nombreux, voire ses désillusions, ou bien sur les lieux qu’elle considère comme sa «géographie personnelle», sur ces endroits où elle «pourrait s’installer plusieurs mois seule avec le vent et la lumière», ou sur ces «instants clos», ces quelques instants vécus «comme de petits voyages poétiques à l’intérieur de plus grands voyages réels» ; c’est en (se) posant des questions comme désir ou besoin de partir ?; c’est en écrivant sur tout cela que Aude Seigne confirme que tout est lié, imbriqué. On ne parle pas du voyage, de l’amour, de l’écriture, de la lecture, de façon indépendante. «J’allais écrire qu’il y a beaucoup à dire sur le lien aimer-voyager. Mais il y a également beaucoup à dire sur lire-voyager, sur écrire-aimer et donc sur lire-écrire-aimer-voyager.»
Le livre est constitué de petits chapitres qui mêlent donc les voyages, les époques, les souvenirs, les idées. «C’est cela que je dois faire. Ce n’est pas me forcer à écrire des histoires cohérentes, bouclées, finies, sur des voyages que je ne vois plus de manière isolée. J’ai besoin de dire le travail de la mémoire.» Alors ne comptez pas lire un récit de voyage… Mais plutôt de petites histoires, des sensations, des nuances. «Je vous raconte le monde dans sa discontinuité.» Le tout avec beaucoup de sensibilité. Comme ce chapitre consacré au dimanche. La vacuité du dimanche. Arriver dans une ville un dimanche. Du coup «la récurrence fait son travail signifiant.» Kiev, Eger, Trieste livrent des souvenirs et des sensations liées aux dimanches. «Je bois mon capuccino, ce moment, ces minutes. Les passants marchent lentement. Dimanche.» (Jacques Lacarrière a écrit « un dimanche cela ne se voit guère dans un paysage », mais il marchait alors dans la campagne française des années 70…)

Si, comme les vraies voyageuses, Aude sait savourer l’instant présent, elle sait aussi parfaitement le décrire pour que chaque lecteur (re)trouve sa propre sensation. «J’étais entrée dans cette librairie d’occasion comme un point d’éternité. La vie superbe. L’instant était là, parfait, uni, tremblant.» Et si elle reconnait que « les mots des autres on bercé ma vie », elle n’est pas du genre à raconter des « exploits » comme ceux qui couvrent les pages d’une certaine « littérature dite nomade ». Aude Seigne raconte de préférence les choses les plus simples, les plus subtiles : «j’entends le silence » Ou «Les ombres tournent». Enfin : «S’allonger dans le désert sans dormir et se taire.» En effet : que dire de plus ? Il ne reste plus qu’à écouter la voyageuse : «ailleurs est à la porte» et «partir est le meilleur moment.»

Les premières lignes : « Comment cela a-t-il commencé au juste ? Pourquoi ce mouvement tout à coup, ces ailleurs, ces hommes ? Est-ce que j’écris sur les voyages, est-ce que j’écris sur l’amour ? Difficile à dire. Au début du mouvement, je vois un ferry qui arrive sur la Grèce un matin de juillet. J’ai quinze ans. Je me couche un soir sur le pont à Brindisi. J’ai quinze ans. Je vois mes compagnons de voyages dérouler un fin matelas de camping sur le ponton crasseux. Il n’y a pas un mètre carré de libre, il faut enjamber ces îles humaines comme on traverserait une rivière au lit peu marqué. J’entends d’ici la réaction petite bourgeoise qui crie en moi. Mais on ne va pas dormir ici quand même ? »

Aude SEIGNE
Chronique de l’Occident nomade
Édition originale : Paulette Éditions, févier 2011.
Éditions Zoé, octobre 2011
http://www.editionszoe.ch/
144p
16€
Prix Nicolas Bouvier 2011

Aude Seigne est née le 14 février 1985 et vit à Genève. Elle a reçu pour ce récit le prix Nicolas Bouvier 2011 remis lors du festival Étonnants Voyageurs de Saint Malo. Outre sa participation à plusieurs ouvrages collectifs, elle a aussi publié « Variation sur un hiver amoureux », un recueil de poèmes, aux éditions Baudelaire.Site Internet : http://www.audeseigne.com/

dimanche 15 janvier 2012

J’ai lu « Le Joailler d’Ispahan » de Danielle Digne

Le Joailler d’Ispahan, de Danielle Digne, est une biographie romancée, écrite à la première personne du singulier, qui retrace une période de la vie de Jean Chardin (1643-1713), joailler, connu pour avoir effectué plusieurs voyages en Perse et séjourné à Ispahan à la fin du XVIIe siècle. Il deviendra même je joailler du Shah Abbas II. Le roman est très intéressant, l’auteure, bien documentée – sur les voyages et les voyageurs du Grand Siècle, sur la poésie iranienne et la pensée soufie – décrit de façon plaisante à lire ce qui est très plausible : tempêtes en mer, repas à la cour, vie quotidienne des persans et des étrangers, travail des joaillers. Beaucoup d’information aussi sur les protestants, ou sur la « magie des pierres précieuses ». Elle ajoute quelques passages « romanesques », comme la relation avec la « plus belle des courtisanes » mais ces éléments ne nuisent en rien à la lecture de ce roman historique dont les fondations sont les authentiques pérégrinations de Chardin.

Les voyages et les récits que Jean Chardin publiera à partir de 1686, seront à l’origine d’un engouement et d’une mode pour les récits de voyage, notamment les récits de voyage en « Perse », et les Lettres persanes de Montesquieu seront un hommage au voyageur, tout en s’en moquant. « La vogue des soies, des brocarts, des turquoises et des tapis serait ainsi lancée de telle sorte que les courtisans du futur château de Versailles se voudraient tous persans. »

Un excellent roman historique, agrémenté de quelques reproductions de dessins de l’époque de Guillaume-Joseph Grelot. Dépaysement garanti.

Les premières lignes : « D’aussi loin que je me souvienne, les diamants m’ont toujours fascinés. A cela rien d’étrange pour le fils d’un joailler. Si je partis en acquérir dans le Sud des Indes très jeune, je m’en détachai peu à peu en Perse, attiré par d’autres richesses. Cette longue histoire commença sur les quais de la Seine, où je naquis le 23 novembre 1643, l’année où Louis XIV devint roi. » Editions Le Passage 2011.

De Jean Chardin
Voyage de Paris à Ispahan. 2 tomes. Editions de la Découverte, 1993.
Voyages en Perse. Extraits. Editions Phébus, 2007.
Voyages en Perse et autres lieux de l’Orient. Editions Gérard Monfort, 2007.
Sur Jean Chardin
Chardin le Persan. Dirk Van der Cruysse. Fayard 1998.

mercredi 28 décembre 2011

J'ai lu "Conrad. Le voyageur de l'inquiétude" d'Olivier Weber


Olivier Weber
Conrad. Le voyageur de l’inquiétude
Arthaud 2011.

Retrouvons Joseph Conrad (1857-1924) dans ce qu’Olivier Weber appelle une « simple promenade littéraire en sa compagnie », et sous un aspect, une « lucarne » ignorée, selon l’auteur de cette biographie, celle de l’inquiétude, celle de ses angoisses. En effet, pour Weber, Conrad, cet auteur de récit d’aventures, pour qui le paysage est un élément important du récit, serait aussi et autant un « aventurier du dedans », et ses récits seraient des « plongées dans les tréfonds de la nature humaine » à partir d’un échec ou d’une faute.

Dans le chapitre « Larguer les amarres », Olivier Weber sait nous faire sentir la « chaleur lourde », la « fièvre » qui doit saisir Conrad lors de ses premières escales à Bornéo à partir de 1887, quand il s’appelait encore Korzeniowski. La terre et la mer seront la matière des futurs récits qui s’ébauchent ici. Plus loin, Weber revient sur l’enfance de Joseph, très tôt orphelin, sur ses relations familiales, et finalement sur ce « désir de rompre avec tout » et l’idée d’une mer « terrible et merveilleuse ». Vient alors le temps de l’appel du large, de l’apprentissage du déchaînement de la nature, le temps de courir les mers, une mer « à la fois belle et cruelle », le temps de la découverte de la « double petitesse de l’homme face à l’univers et à son désarroi ». Peur, effroi, inquiétude… A la variété inouïe des paysages, Conrad ajoutera « un portulan des émotions cristallisées dans ces décors géographiques et humains. » On lira bien sûr quelques pages sur la navigation du fleuve Congo, genèse de Au cœur des ténèbres – un récit à mettre dans toutes les bonnes bibliothèques – confirmation des lois de la nature humaine et de celles de la nature tout court.

Enfin, à trente-huit ans, après vingt ans de navigation, Conrad « raccroche son uniforme de marin ». Désormais il va se consacrer à l’écriture… et à la vie de famille. Il lui reste trente ans à vivre. « Faire voir », écrivait Conrad quand il parlait de ses livres et de ce qu’il voulait faire. Ce qui rappelle le « sortir, aller là-haut et voir » de Kenneth White. Après avoir vu de ses yeux, Conrad, explorateur des mers et de la nature humaine, va essayer de nous faire voir, à nous, lecteurs. La Folie Almayer (son premier livre publié, en 1896), le Nègre du Narcisse, Typhon, Un paria des îles… Autant de récits qui, pour Weber, vont « au-delà du roman d’aventure » et qui proposent « une expédition qui est celle de l’esprit, avec ses drames, ses bateaux ivres qui remontent des fleuves fabuleux ».

Une « biographie » très bien écrite, riche de bruits, de sons, d’odeurs, de tangage et de roulis, de mots ; une « promenade littéraire », comme annoncée dans l’introduction, qui se lit très bien, et qui donne furieusement envie de se (re)plonger dans quelques romans ou récits de Conrad.

Les premières lignes : « Des flots de boue, un bras de mer qui se confond entre rivière et large, une forêt improbable. Bornéo est un paradis et en enfer, un lieu de rédemption et le creuset de tous les désespoirs. Les bruits de la jungle ne laissent jamais indifférents, comme si une terreur secrète se cachait dans le tronc des arbres et sur le velours des feuilles luxuriantes. Il appartient à chacun de saisir dans cette sylve angoissante ou prometteuse le miroir de ses affres ou le reflet des espérances de l’homme. » Arthaud 2011.

mardi 20 décembre 2011

J'ai lu "Karen et moi" de Nathalie Skowronek


Nathalie Skowronek
Karen et moi
Arléa 2011

« J’avais une ferme en Afrique. Au pied des montagnes du Ngong. »

La narratrice de Karen et moi (qui est peut-être l’auteure, peut-être pas, il est indiqué « roman » sur la page de titre), découvre Karen Blixen à l’âge de onze ans, sous une tente, au Kenya, lors d’un voyage avec ses parents. La Ferme africaine est une révélation. La révélation que les vies des un(e)s et des autres se ressemblent. La révélation que les vies des un(e)s peuvent aider les autres à vivre. Et alors que rien ne la destinait à l’écriture – mais nos choix sont-ils des choix ? devenir vendeuse dans une boutique est-il un choix ? – écrire la vie de Karen Blixen sera un objectif obsédant. Parce qu’elle sent qu’écrire cette vie va l’aider à réaliser la sienne.

Le père de Karen se suicide quand elle a dix ans. Il lègue son héritage à sa « fille préférée ». Le père de la narratrice « donne parfois l’impression d’être le spectateur de sa propre vie. » A l’âge de vingt-six ans Karen part en Afrique avec un homme qui n’est pas celui qu’elle aime. Mais elle a d’autres rêves, et c’est peut-être le bon moment. Sa mère la soutient. La narratrice, qui a pourtant appris de son grand-père « ce qu’étaient ces sentiments d’urgence et de précarité, lui qui ne sortait jamais de chez lui sans une petite bourse remplie de diamants, son passeport pour pouvoir tout quitter, s’enfuir à tout instant », ne sait pas encore si elle doit continuer de faire semblant ou de tout lâcher.

Au fil du temps, de la narration, de la biographie, nous passons en permanence de paragraphes consacrés à Karen Blixen – à sa personnalité, aux traits les plus marquants de sa personnalité, de son caractère, à ses aventures, aux significations de ces aventures, de sa quête, de ses échecs – à des paragraphes dans lesquels la narratrice analyse son propre comportement à la lumière de celui de Karen, la femme modèle, son comportement dans la vie, dans ses relations avec les autres, et aussi sa relation avec l’écriture.

« Je le porte en moi, ce livre que je voudrais écrire. Je voudrais raconter la vie de Karen Blixen. Cette femme me parle. Karen est ma sœur, son chemin est le mien. Je voudrais dire ses désirs, ses épreuves, son besoin d’exister. Tracer les contours de ce qui l’amène à créer. J’ai l’impression qu’en parlant d’elle j’arriverai à parler de moi. Je suis lasse, lasse de mentir. Et comme Karen, j’ai l’espoir que l’écriture pourra me sauver. »

Cette phrase résume le livre, et la rédaction du livre dans le livre se poursuit donc, avec tous les grands moments de la vie de Karen, et notamment sa rencontre avec Denys. Et le retour au pays, après l’échec en Afrique. Mais un retour qui ramène une expérience et un contenu qui servira plus tard dans les contes et les récits. Quelques belles phrases, pleines d’émotion, et de sens. « Elle a vendu ses terres, sa maison, ses meubles, sa vaisselle, son horloge, ses vêtements. Elle n’emporte que treize malles contenant les restes de ses dix-sept années passées au Kenya. Et notamment ses verres en cristal : les lèvres et les mains de mes amis les avaient touchés, je n’ai pas pu m’en séparer. »

Treize malles et quelques verres, n’est-ce pas suffisant, semblent nous dire Karen et la narratrice ? Qu’est-ce qui est important dans la vie, dans sa vie ? Qu’est-ce que l’on reçoit, qu’est-ce que l’on transmet ? Et comment ? Et quel est le poids de la société, des conventions contre lesquelles il faut faire attention, au risque de se laisser enfermer ? Finalement le message de Karen pourrait être : « ne pas craindre d’avoir de grands rêves, aller voir le vaste monde, placer la liberté au plus haut. »

Les premières lignes : « Les volumes s’accumulent sur la table de mon bureau. Des éditions courantes, des traductions. Je les classe en piles et corne des pages. Je prends des notes, aussi. Dans le tas, il y a un essai en danois sur le père de Karen – je ne lis pas le danois, mais il me semble me rapprocher d’elle –, quelques ouvrages illustrés, puis les romans, les contes et la correspondance. Appuyés contre la fenêtre, d’autres livres, mes compagnons de route, les Mémoires d’Hadrien, Aurélien, L’Appel de la forêt. Ils me servent de repères. » Ed. Arléa 2011.

J'ai lu "Les Vents de Vancouver" de Kenneth White

Kenneth White Les vents de Vancouver, escales dans l’espace-temps du Pacifique Nord Kenneth White nous a déjà emmené dans des contrées ...