samedi 29 octobre 2011

J'ai lu "Le Béranès-Kyôto" d'Olivier Germain-Thomas

Le Bénarès-Kyôto est le récit d’un périple accompli par voie terrestre et maritime par Olivier Germain-Thomas, à travers une grande partie de l’Asie, qui correspond à la voie suivie par le bouddhisme. La première partie est un voyage en Inde, parcourue en train du nord au sud. Puis vient la Thaïlande, le Tonkin. La Chine, méconnue, le Japon, enfin. En voiture !

Les pays et les paysages

Olivier Germain-Thomas arpente l’Asie depuis trente ans, et il dit qu’il a été « piqué » par l’Inde. Un chroniqueur a écrit que sa sagesse est de savoir que « nulle clé, jamais, n’ouvrira les portes de l’Inde, ni la géographie et les saisons, ni 50 000 années d’histoire, ni l’entrelacs de ses mythes et ni ses dix religions. » Olivier Germain-Thomas, plutôt que de nous dire : « L’Inde, c’est ceci », se borne à constater : « L’Inde est » ou, dans l’un de ses autres récits : « l’Inde n’est nulle part. » Il écrit aussi : « Il faut se lever tôt pour étonner un Indien. Disons, être levé depuis quatre mille ans. » Ou encore : « Pour comprendre l’Inde, l’une des méthodes consiste à regarder un escalier en spirale après avoir bu trois whiskies. »
Bénarès est une ville aux « ruelles si étroites et si encombrées qu’y croiser une vache demande un art de toréador. » La vallée du Gange défile comme dans un film. « Passages au ralenti sur de vieux ponts métalliques qui grincent, accélérés alors que les touches multicolores des saris sont courbés sur les champs… » Pékin est livré aux démolisseurs, aux autoroutes urbaine, aux « foules mécaniques. » Mieux vaut rester dans les jardins « afin de préserver la Chine de Segalen, de refuser les canailleries du réel.»


L’art du voyage

Olivier Germain-Thomas a déjà plusieurs voyages à son actif. De l’expérience. Mais : « Les souvenirs de voyages j’en ai fait un tas. Quand le vent se lève ils s’envolent. » Et maintenant, avec le recul, est-ce qu’il faut encore voyager, et pourquoi ? Réponse possible : « Les voyages ont été mes écoles. Ils ont chambardés les raisons étroites, m’ont donné à voir l’envers du sable et du ciel. »On comprend vite que l’auteur n’est pas un adepte du tourisme de masse. Et qu’il préfère la solitude, la disponibilité, la lenteur. La lenteur – ou au moins l'absence de précipitation – est un credo. Laissons le temps de la découverte, les choses ont leur rythme « qui n'est pas celui de nos perceptions conscientes. » Pourtant, dans les premières lignes du Bénarès il écrit : « Maintenant je me hâte. Je sais que le temps est compté, certes le mien, mais surtout la durée où cette terre présentera encore des visages d‘une glaise antique. Rien ne semble pouvoir arrêter la machine à malaxer. À quand le safari vers la dernière tribu, le dernier dieu borgne, le dernier chant de pluie ? »
Olivier Germain-Thomas est un adapte de la disponibilité. « Être vide est un état de disponibilité, d'attente, d'état poétique sans colle aux pieds. C'est un état fragile à la merci de la moindre distraction. Soyons vacant, nous saisirons le murmure des choses. » Cette vacance, ce vide, si important pour certaines cultures, n'est pas un état naturel dans nos sociétés. Et pourtant, pour le voyageur, quoi de mieux que cet état de disponibilité, de « poétique sans colle aux pieds ? » La vacance, être vide, la disponibilité, sont des états nécessaires au voyage.
Quelques autres règles fixées par le voyageur : laisser à ses intuitions et impulsions le soin de choisir un itinéraire; s’imposer de ne jamais solliciter l’aide d’une agence de voyage; n’avoir aucune adresse de personnes à rencontrer sur place. « L’incertitude me plaît et m’inquiète. Les enfants connaissent cet attelage. »

Le sens du voyage

Une pensée de Montaigne (chez qui Olivier Germain-Thomas trouve des propos à rapprocher de l’enseignement du bouddhisme), est en exergue au Bénarès : « Mes pensées dorment si je les assieds. Mon esprit ne va si les jambes ne les agitent. »
Olivier Germain-Thomas pose et se pose les questions classiques : faut-il voyager, pourquoi ? Réponse. « Le clair : j’aime voyager, j’aime le mouvement des pas, la rencontre des regards, la récolte d’images sur des territoires inconnus, la contemplation d’une lumière qui n’est plus une fiction. L’obscur vient des simulacres du désir. Je cherche peut-être quelque chose dont j’ignore l’existence. Quel visage, quelle aventure, quelle grotte ? »
Certains moments peuvent être inoubliables. Et même plus forts encore. « Je n’étais plus un voyageur français du début du XXIème siècle, j’étais à la jonction du ciel et de la terre, un être jeté au sein d’une aventure stupéfiante impossible à comprendre, la même depuis les bisons de Lascaux ou les poteries de Banpo, une histoire qui… Arrêt de bus ! » Le voyage « ouvre, épuise, épure, charge, fait craquer les meubles familiers, fait apparaître les images d’un parchemin inachevé. Il nous rajeunit et nous patine. »

L’orient et l’Occident

Le récit est traversé de remarques sur les modes de vie et les cultures de ces deux entités. Et la confrontation n’est jamais simple. Comment expliquer les mœurs et coutume des habitants du « Pays de la Loi » (la France) à un chinois même lettré ? Comment expliquer que nous sommes à la fois « adeptes de la raison et des symétries, mais désordonnés, sentimentaux, girouettes ? » Que nous « courons derrière toutes nouveautés, mais refusons de bouger une vielle pierre ? » Que nos femmes sont « brillantes et émancipées, habiles dans les jeux des nuages et de la pluie, mais attentives aux enfants et au bœuf mironton ? »
Ailleurs, le point de vue chinois. « Les occidentaux ne comprennent rien à la Chine. Vous venez avec un fatras d’idées sur Confucius, Lao-Tseu, le bouddhisme et je ne sais quoi. Tout le monde s’en fout en dehors des vielles femmes. La Chine ancienne est morte pour toujours. Vous avez changé depuis Robin des Bois, non ? »
Plus loin, le point de vue japonais. « Expliquer la cérémonie du thé ou un jardin sec sont des aberrations. Les Japonais nous regardent en souriant leur enseigner ce qu’ils sont. Sodeska. C’est donc ça ! S’exclament-ils pour nous faire plaisir quand on décortique leurs poèmes, leurs danses, leur mentalité, leur érotisme et tout le tralala. Ensuite, ils vaquent. J’en ai connu qui ricanaient. »
Pour conclure : le Bénarès - Kyôto est un grand récit de voyage en Asie, l’un de ces récits de voyages qu’il faut garder dans sa bibliothèque. Récit au style limpide, écriture recherchée : pourrait être l u en classe ou servir pour les dictées si elles existent encore. Comme tous les grands livres, ne donne pas tout lors de la première lecture. À relire.

Les premières lignes. « Assis devant le fleuve, je suis retenu par le prodige le plus simple qui soit: un lever de soleil tandis qu’une famille (père, mère, deux filles, deux garçons) s’immerge. Cercles sur l’eau. Dans la rue, au-dessus des escaliers qui descendent vers la Yamuna, on entend un chant. Des hommes se frayent un passage en courant. Ils portent une civière sur laquelle une vielle femme est étendue. Son visage est peinturluré de rouge, la couleur des flammes qui l’attendent sur le bûcher. La foule s’écarte avec naturel, se referme avec indifférence. » Editions du Rocher 2007 ,repris en Folio en 2009.

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