vendredi 21 janvier 2011

J'ai lu "Paris ne finit jamais" de Enrique Vila-Matas

Enrique Vila-Matas a séjourné à Paris au milieu des années 70. C'est ce séjour qu'il raconte dans ce livre : Paris ne finit jamais. Il écrit qu'il  a été « très pauvre et très malheureux » alors qu'il souhaitait surtout mener « une vie d'écrivain » comme celle que Hemingway raconte dans Paris est une fête : « il n'y a jamais de fin à Paris et le souvenir qu'en gardent tous ceux qui y ont vécu diffère d'une personne à l'autre... Paris valait toujours la peine, et vous receviez toujours quelque chose en retour de ce que vous donniez. Mais tel était le Paris de notre jeunesse, au temps où nous étions très pauvres et très heureux. »
Soit une ville : Paris. Un but : la littérature. Pas d'argent – le père y pourvoit momentanément –  pas d'amis. Mais la chance. Les personnages croisés sont tout d'abord Marguerite Duras, sa logeuse. C'est en effet dans une mansarde louée par l'écrivaine que Vila-Matas séjourne à Paris et écrit. Perec, Queneau et d'autres sont dans les parages, se retrouvent dans les soirées, animent les causeries. A défaut, à Paris, l'inspiration est partout. « J'aime m'asseoir aux terrasses des cafés de Paris, et j'aime aussi beaucoup marcher dans cette ville, marcher parfois tout l'après-midi, sans but précis, toutefois pas non plus à proprement parler au hasard ou à l'aventure, mais en essayant de me laisser porter. »
On croisera ainsi, au fil des marches dans les rues, au fil des digressions, Bryce Echenique, qui écrira plus tard Guide triste de Paris ; Barthes, Sollers et Kristeva, qui partent puis rentrent de Chine. Au Flore les clients se divisent en trois catégories : « les écrivains exilés, les écrivains français et la clientèle bariolée et plutôt extravagante, étrangère au monde de la littérature, mais pas à la bizarrerie. Peut-être jamais depuis, en aucun autre lieu au mode, n'ai-je vu autant d'excentricité rassemblée qu'à cet endroit-là. »
Paris. Paris qui ne finit jamais. Mais ce récit de Vila-Matas n'est pas seulement consacré au séjour à Paris d'un point de vue géographique; il s'agit aussi - et surtout - d'un livre sur la création littéraire et ses affres. Le futur écrivain est jeune mais lucide. « Je crois que, en ce temps-là, je tournais le dos au monde, à tout le monde. Sans lecteurs, sans idées concrètes sur l'amour ou sur la mort et, comme si c'était trop peu, écrivain pédant qui cachait mal sa fragilité de débutant, j'étais une horreur ambulante. »
Vila-Matas retournera à Paris. Et comme Hemingway, il s'en souviendra  le restant de ses jours. « Tout finit sauf Paris, qui ne finit jamais, m'accompagne toujours, me poursuit, représente ma jeunesse. Où que j'aille, Paris voyage avec moi, est une fête qui m'emboîte le pas. Cet été peut maintenant finir, en effet il finira. Le monde peut sombrer, en effet il sombrera. Mais ma jeunesse, mais Paris ne doivent jamais finir. » Une petite citation du « bohème Bouvier » termine ce récit, pour les amoureux de Paris, et pour les amoureux de la littérature.
Les premières lignes:  « Je suis allé à Key West, Floride, et je le suis inscrit à l'édition de cette année du traditionnel concours de doubles de l'écrivain Ernest Hemingway. La compétition avait lieu au Sloppy Joe's, le bar préféré de l'écrivain quand il vivait à Cayo Huesco, à l'extrême sud de la Floride. Inutile de dire que se présenter à ce concours - bourré d'hommes robustes, entre deux âges et à la barbe blanche et fournie, tous identiques à Hemingway, y compris dans la dimension la plus sotte du personnage - est une expérience unique. » Traduit de l'espagnol par André Gabastou. Editions Christian Bourgois 2004.

Né à Barcelone en 1948, Enrique VILA-MATAS est l'un des écrivains espagnols les plus originaux de sa génération.

Citation. «Le passé, disait Proust, non seulement n'est pas fugace mais, en plus, il ne change pas de place. Même chose pour Paris, qui n'est jamais parti en voyage. Et comme si c'était trop peu, Paris est interminable et ne finit jamais.»

mercredi 19 janvier 2011

J'ai lu "Jupiter et moi" de Eddy L. Harris

Odeur – « puanteur » – de l'esclavage, de souvenirs noirs, dans ce Jupiter et moi  de l'américain vivant en France Eddy L.Harris.
Jupiter, c'est le père de l'auteur. Ce père de 86 ans – encore que la date et le lieu de naissance ne soient pas très certains : aux alentours de 1917, époque où les noirs naissaient chez eux, et où la date de naissance était consignée dans la« bible » familiale – à qui sa mère avait murmuré qu'il était voué à accomplir de grandes choses. Ce père qui, avant d'être ce vieux encore fringuant, était « uniquement et seulement un petit enfant noir. »Problème : les mots « projet » et « enfant noir »n'allèrent pas toujours ensemble.
Jupiter est né « en un temps où la puanteur de l'esclavage, aboli depuis cinquante ans, stagnait encore dans toutes les mémoires. » Jupiter a l'air blanc. Mais avoir l'air... A moitié ou au trois quart blanc, il est quand même noir. Un point (noir) c'est tout.Pourtant cet homme, ce noir américain, trouvera sa route, que son fils défini ainsi » « la capacité de se définir, de déterminer celui qu'il voulait être, et de choisir sa voie. »
En conséquence, Jupiter a, au cours de sa vie « triché aux cartes, menti, volé, et a même tué un homme(du moins c'est ce qu'il croit.) » Mais en fait, que croire chez ce père qui est un « pro de bobard » ? Et si tout ça n'était qu'une façade, un dérivatif, pour oublier la dure condition de Noir en Amérique encore au XXème siècle ?
Jupiter pense qu'Eddy, son fils, est« un raté, un vaurien et un joli cœur. » En tout cas c'est ce qu'Eddy pense que Jupiter pense... Jupiter demande encore à Eddy, son fils, conférencier estimé, quand va-t-il trouver un boulot ? Mais peut-être qu'il ne pense pas réellement ce qu'il dit.
Tel père, tel fils ? Ce que dit Eddy: « Entre père et fils, ce qui marque l'un marque l'autre; ce qui est porté par l'un, bon ou mauvais, sera porté par l'autre. »
Eddy – qui se définit comme fils ingrat – est né « à une époque où on appelait encore les noirs « nègres »–  et c'était l'appellation polie (...) dans le Sud c'était sales négros. » Les années 60 furent celles de a recherche d'identité. Noirs, puis Afro-américains. Avec les Black Panthers et le Black Power. « Le passé demeure, quoi qu'on fasse pour l'oublier ou l'enjoliver– les cicatrices subsistent. » Pour se connaître, écrit Eddy, « il est nécessaire d'aller creuser le passé. » Surtout quand il s'agit du passé des noirs, avec leurs peurs, leurs hantises.
Plusieurs histoires, donc, dans ce récit. Le fils recherche dans le passé de son père, pour mieux le comprendre.Ce qui conduit à un retour sur l'histoire des USA durant le XXème siècle. Et surtout sur la question raciale. Les scènes de violence (lynchage, pendaison,mutilation...) sont terrifiantes. Elles arrivent parfois sans prévenir. L'autre aspect est la relation entre un père et son fils. D'une tendresse et parfois d'une cocasserie subtile. La narration est fluide, les propos sont justes, sans emphase, passionnants. Un grand talent d'écrivain. Un grand livre sur la vie des américains. Des noirs américains. D'un père et de son fils.

Les premières lignes du premier chapitre «Foutrement blanc» : «La vie d'un père et celle d'un fils se mêlent comme les branches de deux arbres côte à côte dans la forêt. Le gland tombe, un jeune arbre pousse, les racines s'enchevêtrent. S'ils sont assez proches, il est parfois impossible de savoir où finissent les branches de l'un et où commencent celles de l'autre, à moins de s'éloigner pour les regarder attentivement, à mois que le plus jeune ait dépassé et éclipsé l'aîné, poursuivant son ascension là où le plus vieux l'avait interrompue.» Editions Liana Lévi 2005.

J'ai lu "Le Jour où Albert Einstein s'est échappé" de Joseph Bialot

« Je crois qu'à chaque moment important de la vie, tout type normal a envie de s'en aller. »

S'en aller, c'est effectivement le leitmotiv d'Einstein dans ce roman de Joseph Bialot : Le jour où Einstein d’est échappé. On ne sait pas ce que l'avenir nous réserve, mais arpenter les couloirs d'une maison de retraite avec des « vaincus » pour compagnons, ça ne semble effectivement pas un avenir très prometteur. Surtout quand on est vieux. Ou senior, pour utiliser cet euphémisme inventé par « les médias et autres marchands de perlimpinpin. » Vieux, senior... tant que les sphincters tiennent bon...

Einstein est en colère et révolté. En colère contre la famille. Il est parqué depuis plusieurs mois dans une maison de retraite par ses enfants qui n'ont pas trop envie de cette charge. Révolté par la vie. « Si je veux commettre une saloperie, je trouverai toujours un juriste pour justifier mon acte, un psy pour l'excuser et un con pour le pardonner. » Qu'est-ce qui reste ? Partir ? La liberté ? C'est quoi, la liberté ? « Être libéré des contraintes, être libéré de la culpabilité, être libéré de l'amour, ne plus avoir à aimer son prochain comme soi-même, ne plus avoir à s'aimer. Et s'en aller... Ficher le camp... Changer d'ailleurs. » Ailleurs. « Un simple adverbe, un lieu placé (...) sur la courbure de la terre et dont le point central se situe là, chez vous, dans votre tête (...) »

Le Jour où Albert Einstein s'est échappé
est le récit d'une virée. Une dernière virée. D'abord dans Paris, un Paris désert, avec un chauffeur de taxi qui se fait complice malgré lui. Avec pour commencer cette fuite en avant, des retours vers des lieux anciens, comme une sorte de pèlerinage, prétexte à des pensées sur tout, notamment sur un passé qui valait bien le présent, ou parfois, au contraire, un passé douloureux. « A la guerre, les mecs continuent leur jeu de gamins. Pigeon vole! Tu connais? Tout vole. Vroum! Boum! Ça pète, ça explose. Fumée. Caillasse. Les objets volants passent. Une tête, un bras, un flingue, des morceaux d'os, des bouts de fringues. Tu t'habilles de sang, de poussière et de cris. »
Le voyage se poursuit vers la côte, le bord de mer. Là, des rencontres entraînent Albert vers le dénouement. Les enfants, d'abord, qui tentent de rattraper le fugitif, de le faire revenir à sa condition de prisonnier. Paula, enfin et surtout, la femme, la seule femme « à m'avoir entraîné au-delà. » Celle qui trouvera la solution, la clé de cet ultime voyage. Car voyager, à la fin, ça sert au moins à se retrouver. A se reconnaître, à recoller les morceaux avant le grand saut, à balancer « les mille tonnes que je traîne avec moi, l'immense baluchon qui m'a poussé à tracer la route aujourd'hui. »

Les premières lignes

« Je veux m'en aller...
Je ne dors plus. Immobile, je garde les yeux clos avec, dans ma tête, toujours ces mêmes mots pour inaugurer ma journée. La première phrase d'un livre, l'incipit de mon existence quotidienne toujours recommencée.
Je veux m'en aller...
Couché en chien de fusil dans un lit étroit, j'ouvre un œil. La lumière me fait replonger dans mon rêve éveillé et, en écho, je reçois le grincement du sommier lorsque je pivote sur le côté.
C'est reparti pour un jour avec, en perspective, des heures molles passées à traîner avec moi la tonne de mélancolie qui me taraude.
Est-ce le ciel d'automne, qui bétonne de gris sale la ville tout entière, ou mon blues permanent qui m'a poussé à franchir le Rubicon ? Je ne le saurai jamais, mais cette fois il n'y aura plus de "Demain, je pars !", non, plus de solution dilatoire, c'est aujourd'hui ou jamais.
Je m'en vais ! »
Éditions Metailié 2008.

J'ai lu "Capharnaüm" numéro 1 - été 2010

Un peu de fraicheur

La page de couverture de la revue aurait dû me mettre la puce à l’oreille : on y voit la tête de Raymond Guérin qui émerge de l’eau et on y lit une citation qui évoque le bonheur et le soleil. Les premiers textes de la revue sont de cet auteur – je me souviens de la lecture bouleversante de
L'Apprenti dans les années 80 –, des « lettres griffonnées au hasard de mes voyages. » Un texte rédigé à Agde en 1937 est très rafraichissant, il est à lire sur la plage. Raymond Guérin décrit le plaisir qu’il a à se baigner. « Il n’y a rien que je ne cherche davantage, rien qui ne me soit plus agréable désormais, que de méditer nu, au soleil, sur le bord de la mer. » La rencontre avec le soleil, avec la nature, n’est peut-être pas sans raison sur cette conclusion : « J’étais gourmand. J’aimais la chair onctueuse, succulente, les vins parfumés. Mais maintenant je sais vivre de rien et n’éprouve pas de moindre plaisir à mordre un simple fruit, à goûter l’eau. J’ai cherché les parures, les vêtements, le confort d’être assis, d’être couché, d’être attablé, l’amusement des sens, les machines à sous, les véhicules rapides. J’ai aimé les beaux bagages, les beaux hôtels, les belles femmes, mais j’ai cessé de poursuivre ces choses et ces biens, du jour où leur possession m’a enchaîné, a troublé ma quiétude. » Raymond Guérin est un écrivain injustement oublié. On se demande pourquoi. Mais ça n’empêche pas de le lire.

Voyager avec passion


Continuons à voyager, « toujours avec passion » comme l’écrit Eugène Dabit, qui nous explique de quelle façon il compte découvrir Prague : en vadrouillant par les rues. « Je n’avais pas de plan, pas de guide, je partais à l’aventure. Je me laisserais imprégner des odeurs de la ville, j’emplirais mes yeux de ses images, belles ou laides, car je n’avais pas l’intention de faire un choix dans ce qu’elle m’offrirait. » A méditer en cette période (cette revue est publiée au début de l’été) « touristique. » Qu’y a-t-il encore d’intéressant à parcourir aujourd’hui un bitume balisé – sans choix – entre le parking des autocars et les boutiques de souvenirs ? Sans parler d’un autre piège, celui de « l’idée assez grossière, conventionnelle » que l’on se fait sur les pays visités avant même d’y arriver. Autres petits reportages, ceux de Marc Bernard, écrivain que j’avoue n’avoir jamais fréquenté. Mais ça ne durera peut-être pas, car la lecture de ses « vacances-surprises » est… une bonne surprise. De petites histories dans lesquelles chacun pourrait bien se reconnaître. Au moins un petit peu. Marc Bernard a une certaine philosophie du voyage : « L’amusant dans le voyage devrait être la surprise, de partir, sans savoir où l’on va. » Il propose quelques expériences vécues qui peuvent rendre les voyages plus agréables, plus surprenants. Ce qu’il raconte se passe certes à une époque où « la Plaza Mayor (est) aujourd’hui à peu près désertées, et les ruelles du vieux Madrid (…) sentent l’huile et l’agneau rôti », mais c’est, dans l’esprit, transposable sous nos latitudes.


Laisser jouer la surprise


La lecture de ces textes, la plupart issus des « fonds de tiroirs » d’écrivains « populaires », est extrêmement bénéfique. En d’autres termes : cette littérature du réel, ces idées parfois très simples, peuvent questionner, voire remettre à leur juste place d’autres idées plus fumeuses, plus à la mode, plus ridicules. Lire cet hilarant récit de la visite d’un château de la Loire dans les années 50 par Georges Hyvernaud, autre écrivain rare, confidentiel, comme le furent Jean-Pierre Martinet et, dans une moindre mesure, Georges Arnaud, dont la revue publie quelques raretés. Garder pour la fin le récit de Robert-Louis Stevenson, inédit en français, intitulé « Du charme des lieux sans charme » et qui démontre que « où qu’un homme se trouve, il découvrira toujours quelque chose qui lui prodiguera plaisir et apaisement. » Si l’on revient aux premiers textes de la revue, de Guérin, la boucle est bouclée. A chacun de trouver sa plage, à chacun de trouver ce qui lui est agréable, à chacun de laisser jouer la surprise, sans se laisser entraîner par les marchands, sans se laisser conduire par les guides. L’amusant dans la littérature devrait être la surprise, de lire, mais sans savoir où l’on va. La surprise, l’un des petits bonheurs de cette fin de semaine furent de se procurer cette revue, sans savoir ce qu’il allait en advenir, et de passer un agréable moment à lire ces récits. Le texte d’introduction, assez sarcastique – je laisse la surprise au lecteur – se termine par la définition avouée du « but simple et suffisant » de la revue : « donner à lire ». C’est parfaitement réussi.


Les premières lignes
de « Mon beau voyage » de Marc Bernard. « Des messieurs importants avaient eu la gentillesse de m’inviter à aller au Japon. Quatre jours en avion ! Aller et retour évidemment. Cela m’a paru long : réflexion faite, j’ai préféré visiter une bambuseraie. Tout est étrange dans une bambuseraie, à commencer par le nom. Celle que j’ai vue était à ma portée, aux environs de Nîmes. Point besoin d’avion ni de satellite pour s’y rendre ; vous prenez la route d’Alès, et en trois quarts d’heure de voiture, en roulant à la papa, vous êtes dans un paysage japonais si authentique que je doute qu’il en existe au Japon d’aussi vrais. Tout y est, la moiteur extrême-orientale, la cascade (formée par le Gardon), des arbres extraordinaires, et enfin, et surtout, bien entendu, des bambous. »

Capharnaüm. Numéro 1. Été 2010. Éditions Finitude.

J'ai lu "En remontant les ruisseaux. Sur l’Aubrac et la Margeride" de Jean Rodier

Dans En remontant les ruisseaux - Sur l’Aubrac et la Margeride, titre prometteur et bucolique, Jean Rodier nous emmène en promenade, en vagabondage, dans un pays qui gagne certainement à être découvert : le Haut Gévaudan. Encore que… Il est peut-être préférable que vous ne lisiez pas cette chronique. Elle pourrait vous donner envie de passer par là, et finalement d’y croiser la foule des autres lecteurs de ces lignes. La canne à pêche à la main. La Lozère c’est bien connu est « froide, ventée, inhospitalière, sombre, mal desservie. » Laissez la place à celui qui sait y aller « subrepticement, sur la pointe des pieds » et qui alors aura peut-être la chance de contempler un cincle plongeur…

Leçon de géographie

Premier intérêt de ce livre : une leçon de géographie. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi il n’est pas naturel de situer l’Aubrac et la Margeride sur une carte. J’ai bien traîné sur quelques sentiers pédestres du côté d’Espalion, de Laguiole, de Saint-Flour, et même grimpé le pic Finiels, je ne suis pas en mesure de pointer ces sites du doigt sur une carte routière sans hésiter. Après la lecture, et surtout si vous avez votre atlas sous la main, la Truyère, Ruynes-en-Margeride et le col des Trois-Sœurs vous seront familiers.
Autre intérêt de ce livre : la leçon de vocabulaire. Je dirais même : le son de vocabulaire. On apprendra quelques beaux mots qui ont cours dans cette nature, plus ou moins savants, et aux sonorités très chatoyantes. Les planèzes… Les devèzes striées de murets de pierres sèches. Dans les rivières se coulent les truites, les farios, les vairons, la loche franche, le chabot, le goujon. A l’air libre vivent les vipères péliades, les couleuvres coronelles, le faucon hobereau et le circaète jean-le-blanc.
Leçon de mise en image, enfin : Qui a jamais décrit ainsi la rivière qui coule à ses pieds ? « La montagne se hausse, se délie, se déplie, s’étale, se rapproche du ciel. Le vent se disperse. Le Chapeauroux méandre dans les prairies fleuries où fanent les derniers narcisses, prend de la douceur dans les terres grasses des berges, reflète les frênes dans ses miroirs ou bruisse sur les granits. »

Leçon de vie

Autre intérêt et non des moindres, nous faisons connaissance avec l’auteur, Jean Rodier qui, alors que « la plupart des gens préfèrent descendre les rivières, les suivre dans le bon sens, celui de l’eau qui coule » préfère « les remonter, passer les piémonts, aller jusqu’à l’étage des pelouses, dans l’air vif. » La promenade doit conduire au « ravissement ». Elle consiste à se tourner vers « les belles choses » comme « aller au bord des rivières du Haut Gévaudan, dans ce vallon, dans ce matin, quand la rosée s’évapore, que la terre se réchauffe… » Un antidote au poison pour celui qui pense que le « chaos, par petites touches ou grands soubresauts, contamine le monde, que la pensée partout se heurte à des apories… »
Quant à l’addiction de Jean Rodier, c’est la pêche à la mouche – « c’est plus fort que moi, j’attrape une canne à pêche, capture quelques mouches maison… » Nous prendrons donc également quelques leçons de pêche au passage. Nous apprendrons avec lui à aimer le silence de ces espaces. « Personne. Presque rien. » Et à apprécier ces moments entre deux. « Etre au bord de l’eau, sans canne, y revenir, s’y promener, sentir l’odeur de l’eau, les bords mouillés, sentir le mouvement des insectes, les nuages, la pression atmosphérique, les parfums rabattus par le vent, leur épaisseur, et brusquement avoir envie de pêcher, n’avoir rien de plus pressé que de pêcher… »
Mais ce que nous devons sans aucun doute retenir de ce livre c’est une certaine vision de la nature et de son avenir. « Je pratique volontiers le no kill avec les chevesnes, carpes, gardons, barbeaux, vandoises et autres viles bestioles… De quel droit déciderions-nous de qui doit habiter les ruisseaux, les rivières, les étangs, les biefs abandonnés et les anciens abreuvoirs ? » Autre affirmation : « ce dont les animaux sauvages ont besoin, ce n’est pas d’être apprivoisés, encore moins domestiqués, c’est de rester sauvage… » Devant la Nature l’homme doit cesser « de vouloir toujours intervenir, redresser, rectifier, aligner, aménager, réduire à notre pogne. » Une idée de la Nature qu’il est bon de rappeler.
Un livre de grande poésie. Les nature writers américains ont leurs territoires. Ici, le Montana est en Margeride.

Les premières lignes
« Au sud-est du Massif central, deux promontoires de granit, affleurant pour la Margeride, partiellement recouvert de basalte pour l’Aubrac, constituent, à une altitude moyenne de douze cents mètres, le Haut Gévaudan, délimité à l’est par l’Allier, au sud par le Lot, au nord-nord-ouest par la Truyère, cerné par les laves et les planèzes, poussant vers le midi le ressaut du mont Lozère dont le versant sud est totalement cévenol, et vers le sud-ouest – les roches primaires cédant la place aux roches sédimentaires – les grands causses, Sauveterre et Méjean. » Editions L’Escampette 2010.

J’ai lu « Le vent noir ne voit pas où il va - Chronique italienne » de Jean-Noël Schifano

Jean-Noël Schifano aime Naples. Il raconte qu’il était parti pour un week-end sur les traces de son père, et qu’il y est resté plusieurs années. Il y a donc longtemps qu’il a rencontré cette ville, et qu’il la raconte. Dans le Dictionnaire amoureux de Naples (Plon), par exemple, ou Sous le soleil de Naples (Gallimard / Découvertes). Dans Le vent noir ne voit pas où il va - sous titré «Chronique italienne» car ce récit n’est pas uniquement consacré à Naples, mais à toute l’Italie - il est peu plus « pointu » que d’habitude. Pour donner le ton on placera ici deux citations. L’une est citée comme épigraphe, elle est de Pierre Desproges : « Il y a deux sortes d’Italiens : les Italiens du Nord, qui vivent au Nord et les Italiens du Sud qui meurent au Sud. » L’autre est de Schifano : « L’écrivain doit être incorrect, seule façon de créer, surtout à notre époque de trouille molle, de singes tripoteurs et de censures médiatiques omnipotentes. Il faut absolument être incorrect… » (p13) Et plus loin : « Il faut, oui, être absolument incorrect, douter des assourdissants du savoir, des aveuglants de la doctrine, des musclants de la gonflette, des bienpensants de la sébile, écouter les muets, demander ce qu’ils voient aux yeux blancs, serrer la patte aux doigts noirs dont les os vous restent dans la main… » Avec ça, partons…
Au début du livre c’est étrange : on a l’impression que Malaparte écrit à Schifano. Que le temps explose et que les histories se télescopent. En réalité c’est bien Malaparte qui écrit, mais à Schifano le père. Une lettre perdue puis retrouvée. La réponse de Schifano du XXIe siècle à l’auteur de la lettre dans la première moitié du XXe, à « l’ami auteur de La Peau », sera le prétexte de ce livre : un point de vue sur l’Italie d’aujourd’hui, et sur ses fléaux.
Le premier fléau se nomme Lucky Luciano, « roi du débarquement américain », auquel on peut associer mafia et camorra, « les alliées les plus sûres de l’Amérique et de la République italienne qui va accoucher, quand enfin les sans tache et sans reproche Savoie s’exileront en Suisse après avoir razzié les trois quarts des richesses de Naples et du sud de l’Italie. » (p28) La « gigantesque contrebande » venue d’Amérique via l’armée américaine a laissé la place à « la contrebande chinoise avec ces bateaux containers remplis jusqu’au ciel. » (p43) La liberté économique du Nord n’est-elle pas due au Sud « martyrisé », gangstérisé ? (p48)
Le deuxième fléau est le « Rital fortuné » ou « l’Escort Cavalier tasteur de chair fraîche » (p49), auquel on peut rattacher le maire de Rome, qui pratique assidument le salut romain, et les Escort-Ministre court-vêtues qui peuplent les magazines et les plateaux de télévision à la propagande légèrement nauséabonde. Pensez qu’aujourd’hui vous risquez de participer à un délit d’immigration clandestine si vous secourez des nègres qui dérivent dans un bateau brûlé par le soleil. (p94)
« Dans les kiosques à journaux à l’ombre, sous l’aile du Vatican, on vend des posters de Mussolini. » (p61) Le troisième fléau est le Vatican, état sinistre. On apprendra si besoin que Naples était, à l’époque de Stendhal, « la plus grande ville d’Italie, l’une des trois capitales de l’Europe, avec Londres et Paris. » (p72) Dans la seconde moitié du XIXe siècle elle comptait six cent mille habitants, et Rome moins de cent mille. Schifano explique comment Naples fut spoliée de son rôle de capitale. Des vérités et contre-vérités historiques qu’il est bon de rappeler. Comme il est utile de rappeler le rôle et le pouvoir du Vatican. « Aujourd’hui l’Italie est vaticane, avec Rome comme capitale du Vatican. » (p85) Le Vatican « un pays, pour petit qu’il soit – et dont un des leurres est cette quasi-invisibilité –, (qui) joue en virtuose à la fois de l’hostie et de la merde (…) et pour qui la puissance de l’argent n’a pas d’odeur et le pouvoir divin pas de loi humaine. » (p90)
« Par les deux couilles du Pape », sont-ce vraiment « les hommes de Benoit » qui dirigent le pays ? Comment et pourquoi Mama Africa (Miriam Makeba) est-elle morte un soir de novembre 2008 alors qu’elle s’apprêtait à chanter au cœur de la Little Africa pour quelques noirs immigrés clandestins (encore vivants ou déjà morts) ? L’Etat italien est-il criminel, s’il « s’appuie, joue, s’engraisse aux crimes » de quatre organisations mafieuses ? (p114) Cette « unité italienne, qui exploite et exclut, de façon ouverte ou de façon masquée, depuis cent cinquante ans tout ce qui se trouve au sud de Rome » est-elle un leurre, une façade ? Ne faudrait-il pas se réveiller ? (p129)
Ce livre est un pamphlet. Une satire de l’Italie contemporaine ? Oui, écrit avec rage et avec rire, aussi. Le trait est souvent grossi, l’humour est ravageur, pour mieux faire passer la tragi-comédie, l’imposture, les délires du pouvoir, les simulacres, la propagande, la tragédie, l’horreur.
Schifano en profite pour émettre quelques avis sur l’édition contemporaine, « cette adoration sensuelle du livre qui s’avale et se chie aujourd’hui par six centaines tous les six mois comme plats aux recettes lyophilisées » (p20) ou pour fustiger « le commercial qui désormais juge, dans l’édition, en dernière instance, de la lecture passée auparavant à la moulinette juridique » (p22).
Regardez la couverture. Jusqu’au rabat… La tragédie et la beauté. Relisez la citation de Desproges. Oui, pour parler de tout ça l’écrivain doit être incorrect. Absolument incorrect.

Les premières lignes
: « Le vieux chalet - Les Plans Chamonix Mont Blanc ce 14 février 1948. Mon cher Schifano, j’espérais te rencontrer ; sur le glacier d’Argentières ou sur la piste de Brévent (sait-on jamais ?) je commence à croire que tu es trop paresseux pour quitter Paris, et ses loisirs. Je suis seul, et ta compagnie me ferait du bien. Je parle aux arbres : mais ce ne sont que des sapins, et ils me disent des choses tristes. On ne peut tout de même pas rester des mois sans parler à un être humain ! » Éditions Fayard 2010.

J'ai lu "Le train des jours" de Gilles Ortlieb

Dans Le Train des jours, journal intime d’une année, Gilles Ortlieb parle de ces petites choses que nous – hommes pressés, déshabitués à regarder – avons du mal à percevoir : gens, murs, anciens ou non, objets divers qui, si l’on y prête un peu attention, ont tellement de chose à dire. Et c’est d’ailleurs dans ces passages, courts, simples, que l’auteur est à mon avis le meilleur – par rapport à quelques autres pages de digressions diverses, plus longues.
Gilles Ortlieb évoque à plusieurs reprises un voyage en Grèce ; il nous promène également à Paris ou à Luxembourg. Mais c’est du côté de Thionville, Sarre Union ou Florange qu’il faut le suivre. « Début mars. Qui connaît Sarre Union ? Qui est jamais allé à Sarre Union ? Qui sait même où se trouve Sarre Union ? » Et Amnéville ? Hagondange ? Florange ? Il se trouve que j’ai un peu traîné mes rangers (bien obligé !) dans ces parages il y a longtemps, et que ces endroits me « parlent » comme l’on dit. Je ne sais plus comment j’y suis arrivé. Mais pour l’auteur « le voyage (compliqué, avec deux correspondances ferroviaires et un autocar pour la dernière partie du trajet, à qui il aura fallu plus d’une heure pour couvrir une trentaine de kilomètres) aura débuté dans le Métrolor Metz-Nancy, au milieu de divers accents lorrains. »
Ailleurs, dans un autre train s’ébroue « le peuple de l’action, avec tous ses accessoires : ordinateurs et téléphones portables, évidemment, écouteurs, assistants personnels, souris miniatures. »
Gilles Ortlieb sait voir les choses, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Il sait les écrire, ce qui est encore plus rare. Il sait raconter ce qu’il voit au travers de la vitre du TGV, ou cette femme qui lit, ou cette enfant « près du Monoprix de l’avenue Ledru-Rollin », ou les odeurs du métro du dimanche, différentes de celles des autres jours. Ici le ciel est « nettoyé, blanchi, récuré », là il est « bouché, encombré, mouvant », ce qui est bien plus joli que gris ou bleu, non ? Un journal sur la poésie des petits riens de tous les jours, à lire.

Les premières lignes :
« Place de Paris, à Luxembourg, le 24 décembre. On démonte ce matin les cabanes en bois qui auront abrité, une quinzaine de jours durant, rondelles d’oignons frits et chansonnettes, gaufres, soupes aux lentilles et musiquettes, sous les mouvements huilés et parfaitement silencieux de deux grues jumelles installées depuis peu à proximité, aiguilles de montre sur le cadran des matinées en marche. » Editions Finitude 2010.

Gilles Ortlieb est né en 1953 et vit au Luxembourg. Il est l’auteur de plusieurs livres et traductions.


Plus de 300 chroniques sur

http://www.ecrivains-voyageurs.net/lectures/lectures.htm
 

J'ai lu "D'ici là" de John Berger

Dès la page du sommaire de D’ici là nous comprenons que nous voyagerons. Lisboa, Genève, Kraków, Londres, le pont d’Arc, Madrid, la Chine.
Le premier texte de ce recueil de John Berger nos entraîne à Lisbonne. Il nous parle de la ville, et de sa mère qui, bien que morte depuis longtemps, « comme les autres piétons qui remontaient la ruelle étroite, s’aplatit contre une devanture pour laisser passer le tram, tandis que celui-ci faisait tinter sa clochette. » Autre rencontre, autres souvenirs : Borges à Genève, ville carrefour des voyageurs, la preuve en étant que la Poste « fut conçue pour en imposer autant que sa cathédrale » ; ville qui n’a guère inspiré les peintres, et que John Berger décrit comme de nationalité neutre, de sexe féminin, d’âge « plus jeune qu’elle ne l’est en vérité » et de signes particuliers « légèrement voûtée en raison de sa myopie. » Ces deux textes sont absolument magnifiques.
Le voyage dans le temps et dans l’espace se poursuit à Cracovie avec Kern, le passeur, « l’homme qui m’a transmis tout ce qu’il savait, celui avec qui j’ai appris à traverser les frontières » ; puis à Islington, un quartier de Londres ; puis en Ardèche, là où John Berger visite la grotte Chauvet et décrit cette visite comme un voyage à l’intérieur d’un corps : « la roche calcaire a une teinte d’os ou de tripes. » Les descriptions sont poétiques, imagées, mais précise. « Les murs sont d’un jaune blanchâtre : pas celui que les fabricants de peinture vendent sous l’appellation ivoire, mais véritablement celui des défenses d’éléphant – très proche de la teinte défraîchie des vieilles dents humaines. »
Dans ce livre – pas si loin que cela du récit de voyage – Berger parle de lieux et de personnes, de personnes importantes, de ces « vies qui pénètrent les nôtres. » Et si l’une des convictions de l’auteur est que l’ « on apprend à vivre – ou on essaie d’apprendre à vivre – en s’aidant des livres », des livres comme D’ici là se situent bien au-delà des modes, et sont justement de ceux qui peuvent participer à l’éducation de tout un chacun, pourvu qu’il soit amateur de littérature.

Les premières lignes :
« Au milieu d’une place de Lisboa, il y a un arbre qu’on appelle cyprès lusitanien. Ses branches, au lieu de pointer vers le ciel, partent vers l’extérieur, à l’horizontale, formant un parapluie géant, impénétrable, très bas, d’un diamètre de vingt mètres. Une bonne centaine de personnes pourraient s’y abriter. » Éditions de l’Olivier 2005.

Un portrait de l'auteur ici

http://livres.fluctuat.net/john-berger.html
ou ici en anglais
http://www.johnberger.org/home.htm
 

j'ai lu "Un Coin de Savoie" de Charles-Ferdinand Ramuz

Regroupés dans cette édition sous le titre Un Coin de Savoie, C.F. Ramuz a écrit ces cinq textes entre 1909 et 1942. Ils parlent d’un pays et d’une époque où tout n’est pas triste. Il y a des curés « qui ont mangé et bu comme des curés de Rabelais. Ils ne parlaient guère, ils n’avaient pas le temps. » Une époque où tout n’est pas gai non plus. Les jeunes pensent à partir. « Le pays est isolé, sans débouchés ; et on sent, tout autour, cette tentation comme visible, le soir, aux lumières qui parsèment la côte, de contrées plus actives (…) On devine là-bas une vie, non pas certes plus douce, mais plus diverse, avec toutes les chances que le mot comporte. » Les vieux rêvent de millions que d’autres ont gagné, par hasard, comme l’écrit le journal.

La Savoie c’est un pays où l’on dit septante et nonante, mais pas huitante comme chez l’auteur, le canton de Vaud, qui, un temps, fut un pays savoyard. « Parce que huitante c’est laid. » C’est un pays où les femmes vont encore à l’église. « Quand les femmes prient encore, rien n’est perdu. » Quant aux hommes… « Quand aux hommes, ils sont surtout prudents et on ne sait pas au fond ce qu’ils pensent. C’est la nature fermée du paysan qui se méfie et ne se livre guère, sinon entre amis, le vin aidant. Pour l’ordinaire ils se taisent, ou, s’ils parlent, c’est pour ne rien dire.»


Il y a aussi la « haine sourde » entre deux styles de montagnards. Gros sacs, cordes et semelles à clous, contre espadrilles, chemises blanches et serviette pour après le bain dans un lac. Il y a des chiens et de vieux cochers. Il y a les paysages de Savoie, uniques. Où il fait toujours beau. Enfin: « Les souvenirs trompent. Pourquoi est-ce qu’il fait toujours beau temps dans le passé où les choses et les gens se tiennent tout baignés d’un beau soleil qui semble n’avoir jamais pris fin ? Quelqu’un a déchiré les pages de l’album qui étaient de couleur sombre.»


Récits d’une terre dont l’écrivain est amoureux et qui s’y connaît en voyages – « à force de partir, je suis resté chez moi » - ce Coin de Savoie est à savourer lors d’une balade du coté de la dent d’Oche, par exemple.


Les premières lignes
. « Ce n'est pas tout à fait la vraie, c'est celle du bord du lac, et non du grand, mais du petit : de Nyon, on le traverse en un quart d'heure, vingt minutes; et c'est Nermier ou c'est Yvoire, et il faut s'enfoncer un peu dans le pays.» Éditions Séquences 1989.

Le site des Amis de Ramuz

http://lesamisderamuz.com/

dimanche 16 janvier 2011

J'ai lu "Les Chasseurs d'esclaves" de Joseph Kessel

« Puis descend la magnifique nuit avec son cortège d’étoiles. De temps à autre, arrive jusqu’à la maison le glapissement des hyènes. Monfreid joue sur un clavecin de vielles chansons de mer et, entre chacune, il raconte des histoires fantastiques qui sont pourtant des souvenirs vécus. »

Qui écrirait ainsi de nos jours ? Pour les personnes qui ont découvert la télé dans les années 60, un récit de ce genre évoquera sans doute les reportages en noir en blanc dans lesquels le texte appuyait encore l’image. De nos jours il ne reste souvent que les images. En 1930, à l’époque de ce reportage, il n’y avait que le journal. Des articles et reportages de Joseph Kessel sont repris dans cette édition titrée Les Jours de l’aventure. Reportages 1903-1936. Parmi ces repartages, une série de papiers écrits au bord de la mer Rouge. Le 1er janvier 1930 le paquebot André-Lebon appareille de Marseille. Parmi les passagers qui se rendent à Djibouti : Joseph Kessel et son équipe. Le but du voyage : un reportage sur le commerce de la chair humaine, noire, bien sûr, la traite, alors en principe proscrite. Mais du coté de la mer Rouge…

Harrar. Années 30.

Harrar. La ville qui a abrité « le génie errant de Rimbaud » est une colonie abyssine. Conquérants, soldats et fonctionnaires se mêlent aux citadins. « Puis venait le troupeau obscur des esclaves. » C’est ça que Kessel veut voir et savoir : y a-t-il encore des esclaves et où ? Comment ça se passe ? Il en avait sous les yeux qui accomplissaient les taches les plus ingrates. Reconnaissables au premier regard, même pour l’étranger, « ils ne vont qu’à pas craintifs, sournois. Ils cèdent toujours la place dans les rues, et leur regard épie en dessous le passant, et leurs bras, d’instinct, ébauchent une humble parade contre les coups qui peuvent les frapper. On sent qu’aucune loi ne les protège. Leur bouche entrouverte révèle une éternelle faim, leur regard une éternelle peur. Ils forment le peuple désespéré, résigné, de la servitude. » Après quelques jours dans la région Kessel conclut : « l’esclave existe en Abyssinie dans sa forme intégrale, absolue. Des être humains servaient à d’autre de bétail de somme et de plaisir. » Il ne restait plus qu’à trouver les bons contacts pour suivre les « chasseurs d’enfants », visiter les « entrepôts humains » dans lesquels les revendeurs parquent les femmes, les hommes et les enfants dans l’attente du voyage et de la traversée vers le lieu de la vente.

Le récit de Kessel nous vaut des pages absolument incroyables d’émotion, de puissance évocatrice, d’aventure. Aventure qui commence par cette traversée de la caravane d’hommes et de chameaux entre le plateau du Harrar et la région de l’Haoussa. « C’était une partie dangereuse à jouer dans un pays où toutes les cartes sont fausses, où l’eau est rare, où il n’y a pas d’herbe et où les hommes sont farouches. Mais nous voulions voir et, autant que possible, vivre le trafic des esclaves. » Kessel ne sera pas déçu. Il suivra une caravane. « Nés dans la brousse du Soudan et de l’Abyssinie, ravis par les chasseurs d’hommes, achetés par Saïd, les esclaves venaient de marcher des semaines et des semaines vers un nouveau destin. »

Il ne reste plus qu’à traverser la mer déchaînée, avec les esclaves dans la cale d’un navire, pour se rendre sur la rive asiatique, là où ils seront « dispersés à travers les marchés de chair humaine de l’Assir ou du Hedjaz. » Évidemment la tempête se lève. L’équipage « entonne une monotone et stridente chanson. Les voiles triangulaires s’affaissèrent et, à leur place, monta une toile en forme de rectangle. La fortune carrée. » Laissons le lecteur terminer la lecture de ce reportage plein de bruits, ce voyage, cette aventure. Comme l’écrivit Kessel : « Tous les romans d’aventure lus dans mon enfance, je les vivais en même temps. »

Monfreid

On ne peut s’empêcher de tirer de ce reportage quelques lignes du portrait que Kessel fait de son ami Monfreid. Monfreid, sacré personnage, même pour Kessel, pourtant pas né de la dernière pluie. Monfreid que Kessel avait déjà croisé ici à Djibouti en 1919 au retour d’un voyage à Vladivostok. Monfreid en 1930 : « Dès le lever du jour, Monfreid travaille à son jardin ou s’en va errer à travers la campagne splendide. Il a le torse nu, les pieds nus, la tête nue. Sa peau semble passée à l’ocre. Il ne redoute ni le soleil ni les épines, ni les pierres coupantes. Vêtu d’un pantalon bleu de mécano ou de la fouta indigène, morceau de toile coloriée, nouée autour de ses reins, il se mêle à cette nature qui est devenue la sienne ; il parle aux hommes noirs que, pour leur simplicité, leur beauté, leur sauvagerie, il préfère aux hommes blancs. »

« A cinquante ans, Monfreid a la mobilité, la souplesse d’un jeune homme. Sa démarche prompte et silencieuse, ses yeux d’un bleu intense sous les sourcils noirs font songer à la fois à la brousse et à la mer. La race catalane se voit dans l’ovale long, osseux, dans le nez aquilin. Mais le hâle indélébile qui, dirait-on, a touché jusque sous la peau, l’apparente aux Arabes. Et puis, et surtout, il est d’ailleurs que les autres hommes. Son costume ne l’habille pas, il le couvre. Son vrai vêtement, c’est le feu du soleil, le vent du large. Sa voix précise, voilée, est faite pour raconter les combats contre les requins, la plongée aux perles, les poissons-fleurs, les mutilations des vaincus. » Magnifique portrait, non ?

Paysages

A défaut de caméra, il faut raconter au lecteur. Il en va de même pour les paysages. Kessel s’y colle, et réussit parfaitement. « Et brusquement apparu le sublime paysage du lac Assal, du lac où, depuis des siècles, les caravanes Éthiopie viennent chercher le sel. C’était un cirque immense bordé par les montagnes à la courbe furieuse de vagues soulevées par la tempête, et, dans ce cirque, se trouvaient trois cercles, l’un dans l’autre enfermés : le cercle noir des pierres volcaniques, le cercle d’argent étincelant que formait le sel, enfin le cercle d’un bleu profond, miraculeux, qui était l’eau morte du lac Assal. » Très bien, Monsieur Kessel, on voit très bien.

Les premières lignes : « Que ce soit à Djibouti, molle et visqueuse, que ce soit dans la brousse éthiopienne, ou parmi les pierres noires hantées des sauvages Danakil, ou en Érythrée, ou dans les sables du Hedjaz, ou encore chez les plongeurs de perles au creux de îles vierges, bref, depuis Égypte jusqu’aux Séchelles, il suffit de prononcer son nom pour que le Français, l’Anglais, l’Italien, pour que le Somali, l’Abyssin, le Galla, l’Arabe et le Dankali le reconnaissent et que chacun le même à quelque récit violent et fantastique. Monfreid, sans le chercher, a inspiré une légende sur les côtes tragiques de la mer Rouge. »

Joseph KESSEL - Les Jours de l’aventure. Reportages 1903-1936. Tallandier collection Texto.
L'un des six volumes de reportages de Kessel réédités par cet éditeur.
On trouvera une grosse anthologie "Reportages et romans" chez Gallimard collection Quarto.
Cette chronique est extraite de "Mer Rouge - le passage des larmes" publiée sur le site Ecrivains-Voyageurs.Net début mai.
http://www.ecrivains-voyageurs.net/pages/actual1.htm

J'ai lu "Les Vents de Vancouver" de Kenneth White

Kenneth White Les vents de Vancouver, escales dans l’espace-temps du Pacifique Nord Kenneth White nous a déjà emmené dans des contrées ...