vendredi 20 avril 2012

J'ai lu "Il faudra repartir" de Nicolas Bouvier

Nicolas Bouvier
Il faudra repartir

Voyages inédits

Lire, partir, rencontrer, raconter.

Ce livre donne l’occasion de lire des extraits de « carnets » inédits de Nicolas Bouvier sur des régions ou des pays absents de son œuvre publiée. François Laut avait lu ces textes – entre « témoignages à valeur historique » et « voyages initiatiques aux divers âges de la vie » – lorsqu’il y écrivit la première biographie consacrée à l’auteur : Nicolas Bouvier. L’œil qui écrit (Payot, 2008). Il écrit dans le texte de présentation : « L’intérêt des textes est aussi bien dans ces régions ignorées de l’œuvre que dans les multiples facettes qu’ils montrent de l’homme à travers cet abrégé de sa vie qu’est un voyage : le poète ou le journaliste, le conférencier ou l’historien, le photographe ou le « naturaliste », jamais l’homme de lettres, bien plutôt, dirait Gustave Flaubert, « le frère en Dieu de tout ce qui vit », qu’il décrit et peint avec son œil hors pair. » Nous partons d’abord pour Copenhague durant l’été 1948, puis en France en 1957-1958, en Afrique du Nord à l’automne 1958, en Indonésie à l’été 70, en Chine durant l’été 1986, au Canada en 1991 et en Nouvelle-Zélande durant l’été 1992.

Restons sur le voyage en France de 1957-1958. Bouvier fait une tournée de conférences pour remplacer l’un de ses amis. Anecdote : « A l’écran un film, sur scène l’auteur ». Slogan bien connu de « Connaissance du Monde ». Sur scène : Nicolas Bouvier. A l’écran : un film qu’il n’a pas réalisé. D’ailleurs il n’a pas encore mis les pieds en Chine… Sur ses carnets, de nombreuses notes prises qui, à lire aujourd’hui, sont assez réjouissantes. L’organisation d’une conférence n’était pas toujours très rigoureuse. Et même parfois un peu relâchée. « Retour, rebouffe, petit cognac et foncé dans le tas. Parlé dix minutes devant deux cents personnes, puis film. Dix bouquins vendus à l’entracte – dédicacés. Les noms, les noms bizarres qui existent qu’on ne supposerait jamais. De grosses demoiselles les yeux baissés, des types en blouson. Des médecins. Ce qui plait le plus c’est la steppe. Tout ce public confiant comme des bœufs de labour. Je me couche. » D’autres jours c’est l’angoisse – et la solitude, bien qu’accompagné par Éliane – du conférencier. « A minuit la salle se vide dans un tonnerre, trop d’images dans la tête. On se retrouve tout seul avec 500 mètres de bobine à rembobiner. » Ou « En habit bleu, vanné, les mains noirs d’aluminium dans les petites chiottes des restaurants de province, titubant de fatigue. » Cholet. Saumur. Chambéry. Loches. « Ville ravissante ; petit cinéma rempli de gens têtus et froids. » Paris. Châtellerault Roanne. « Dans les montagnes du Centre, ces gros hôtels aux façades austères, leurs portes discrètement haussées d’insignes de clubs et derrière lesquelles on trouve une poignée de voyageurs de commerce groupés là dans la fumée des gauloises comme des cloportes sous une même mousse. »

Les textes présentés ne semblent pas avoir été écrits pour être publiés. Certains sont visiblement des notes prises en voyage et non retravaillées. Mais l’ensemble est bien du Bouvier, avec notamment, comme l’explique F. Laut, des « thématiques » que l’on retrouve dans l’œuvre publiée : sur le fond, la mise à l’épreuve de soi ; sur la forme, l’usage du poème dans le récit de voyage. Il est sans doute préférable d’aborder Bouvier par ces récits plus construits.

« IL FAUDRA REPARTIR
Et vous, ravissements, ciels gonflés d’étoiles, poissons, morsures du cœur, lumière embrassante des regards, échos et prestiges, serez-vous encore là ? »

Les premières lignes « Mardi 13 juillet (1948). Départ pour la Finlande. Chez moi assez triste. Je fume la pipe flamande ramenée hier de Berne. Mes amis ont donné à leurs adieux hier un tel caractère de derniers sacrements que je n’ose pas les appeler ce matin. Aucune recommandation de famille, j’aimerais partir pour très longtemps. »

Textes réunis et présentés par François Laut
Édition établie en collaboration avec Mario Pasa
Payot, 2012, 224p, 17€

dimanche 15 avril 2012

J'ai lu "Ecrivains en pays de Savoie de l'Antiquité à nos jours" de Rémi Mogenet


Rémi Mogenet
Écrivains en pays de Savoie de l’Antiquité à nos jours, Cité4, 2012.

Nombreux sont les livres qui traitent des pays de Savoie et des écrivains qui, à toutes les époques, les traversèrent en long et en large et en firent la matière de leurs récits ou de leurs correspondances. Écrivains en pays de Savoie de l’Antiquité à nos jours, de Rémi Mogenet, est l’un des plus intéressants, des plus fouillés, dans lequel l’auteur et ne se contente pas de citer des extraits des textes des auteurs - voyageurs, mais aussi de donner son analyse, voire son avis.

L’histoire « littéraire » des pays de Savoie commence avec le récit de la traversée des Alpes d’Hannibal par Tite-Live, qui raconte comment le « célèbre général carthaginois » expliquait à ses troupes pourquoi il ne fallait pas craindre ces cimes qui, de toute façon ne touchent pas le ciel, donc pouvaient être franchies. Le Moyen Âge fournit son lot d’écrivains aujourd’hui oubliés, qui souvent traitaient des relations politiques entre territoires, et que Rémi Mogenet est allé dénicher pour nous. La Renaissance est « la première grande époque des récits de voyage. » On y croise Marguerite de Navarre ou Jacques Peletier du Mans, auteur d’un poème appelé La Savoie, un poème « de nature fondamentalement didactique » qui décrit sans lyrisme excessif les conditions de vie du côté de Bonneval ou de Bessans avec des « images légères et prosaïques, mais charmantes » selon R. Mogenet. Enfin, n’oublions pas Montaigne qui, en octobre 1581, traversa les Alpes au mont Cenis en revenant de son voyage en Italie.

Le chapitre consacré au XVIIe nous remettra en mémoire, si besoin était, que Jacques de Savoie est mort au château d’Annecy en 1585. Il est plus connu sous le nom de duc de Nemours, dans La Princesse de Clèves, de Mme de Lafayette. C’est évidemment au XVIIIe siècle que les pays de Savoie prennent la « lumière » en même temps que la « découverte de la nature » et la fréquentation de la haute-montagne. Voltaire, du côté de Ferney et Genève, et surtout Rousseau, du côté de Chambéry – du verger des Charmettes (« Verger cher à mon cœur, séjour de l’innocence ») aux paysages décrits par Saint Preux dans La Nouvelle Héloïse – ont beaucoup fait pour la popularité de ces régions. Autres grands hommes de l’époque : Horace-Bénédict de Saussure, le premier sur le mont Blanc en 1788, et fondateur de la « mythologie du mont Blanc » ; et Goethe, créateur dune « forme d’épopée de l’homme face à la nature particulièrement saisissante. »

Le siècle « romantique » s’ouvre avec le voyage de Chateaubriand pour qui les montagnes « remplies de ténèbres et de glaciers grisâtres » n’ont pas « les vertus que Rousseau leur attribuait » Au contraire, les Shelley et Byron seront inspirés par les paysages alpestres et trouveront des lieux où « les mythes pouvaient prendre forme. » Hugo – qui voyagea avec Nodier – et Dumas sont des écrivains majeurs de cette époque et leurs écrits voyageurs sont, comme l’ensemble de leur œuvre, ce qui peut désormais être appelé la « littérature de voyage ». Sont aussi évoqués George Sand, Labiche, Théophile Gautier et Töpffer, avant un grand chapitre consacré à Lamartine, le poète de la beauté de la nature. Tout le monde se souvient avec un léger sourire de ce « Ô lac ! l’année à peine a fini sa carrière » ou encore « Ô Temps, suspends ton vol ! », mais il faut reconnaitre que la lecture de ce poème montre aujourd’hui encore une grande puissance d’évocation. Lamartine, pour qui « la beauté de la nature alpine est telle qu’elle forge l’image de la divinité, mise comme à portée de la main » et chez qui « l’idée que les sommets élèvent l’âme jusqu’à la faire toucher au divin » exerce, on le sent, encore tout son charme sur l’auteur qui lui consacre ces lignes.

On apprendra que Sue « porta le nom du lac d’Annecy à Paris » dans une œuvre aujourd’hui oubliée. Et l’on croisera une foule d’auteurs que les rives des lacs alpins ou les sommets ont attirés : André Gide, Hippolyte Taine, Balzac, Custine, etc. Sans oublier Alfred de Vigny – convié dans un chapitre « évocations politiques de la Savoie », région qui il est vrai a traversé pas mal de turpitudes historiques – ni Stendhal le « touriste » : « J’ai compris tout de suite que j’étais près de la belle Italie. Chambéry a deux monuments que l’on chercherait en vain dans nos villes de France : une salle de spectacle charmante et une belle rue avec des arcades des deux côtés. »

Le livre se termine par les auteurs du XXe siècle : Valéry Larbaud, qui évoque Annecy dans son Journal ; Maurice Clavel (répétiteur dans un lycée d’Annecy) ; Sacha Guitry (qui fit un bon mot sur Annecy) ; Patrick Modiano ; avant de se conclure sur les bords du Léman et de Genève avec Ramuz ou Charles-Albert Cingria ou encore Michel Butor, Pascal Quignard ou John Berger. Un dernier mot pour rappeler que dans son roman Les Confessions de Dan Yack, Blaise Cendrars raconte l’histoire d’un aventurier ruiné qui s’installe à Chamonix…

Sacré tour d’horizon de la littérature française que fait celui ou celle qui s’intéresse aux auteurs et aux écrits générés par les paysages, les hommes, la nature des pays de Savoie, et raconté par un auteur amoureux de sa région, avec un petit côté « érudit » qui apprend subrepticement plein de choses au lecteur, et avec un style toujours de haute tenue, sans doute en raison de la fréquentation assidue des « classiques » de la littérature.

Les premières lignes : « L’Antiquité européenne n’est guère connue que par le regard des Méditerranéens. L’actuelle Savoie se partage, à cette époque, en deux. D’un côté, le royaume des Allobroges, sur la rive gauche du Rhône depuis Genève jusqu’à Vienne, et à laquelle la Savoie participe par ce qu’on appelait autrefois la Combe de Savoie pour le sud, le comté de Genevois pour le nord ; de l’autre, les montagnes peuplées non d’Allobroges, mais de peuplades de langue et d’origine plus ou moins proches : Chablais, vallée de Chamonix, Maurienne, Tarentaise. »

Du même auteur :
De Bonneville au mont Blanc. Itinéraire littéraire de la vallée de l’Arve du XVIIe au XXe siècle. Éditions Le Tour.

Ce livre est une anthologie de textes rassemblés, présentés et commentés par Rémi Mogenet. La part réservée aux écrivains est donc plus importante que celle laissée aux notes qui les introduisent. D’autre part, les textes proposés ici ne portent que sur une petite partie des pays de Savoie, petite région mais ô combien emblématique : la vallée de l’Arve, incontournable passage qui, depuis Bonneville, capitale du Faucigny, mène vers Chamonix et le mont Blanc. Enfin, une large place est laissée à la photographie avec 60 illustrations de Steph Littoz-Baritel qui a posé son appareil photo là où les auteurs étaient – François de Sales, Saussure, Goethe, Chénier, Chateaubriand… – lorsque sur ces chemins ils ont « sublimé ce qu’ils ont vu ou perçu ». Indispensable pour toute promenade entre Bonneville, Sallanches et le mont Blanc.

dimanche 8 avril 2012

J'ai lu "Journal des canyons" d'Arnaud Devillard


Arnaud Devillard
Journal des canyons
Collection Attitudes
Éditions Le mot et le reste 2012.

C’est en 2008 qu’Arnaud Devillard – et Cécile – partent en touristes dans les fantastiques paysages désertiques des États-Unis, dans les pas d’Edward Abbey (1927-1989), personnage emblématique et contestataire, le plus célèbre des écrivains écologistes de l'Ouest américain, auteur notamment en 1968 de Désert solitaire. Le Journal des canyons est le récit de ce voyage : Arnaud Devillard nous raconte simplement, au jour le jour, comment ça s’est passé. Un récit assez marrant, mais qui finit pas donner un sentiment un peu tragique, par (me) mettre mal à l’aise : qu’est-ce que c’est que ce cauchemar? Comment pouvons-nous nous faire piéger ainsi ? Comment faire ? Comment ne pas avoir envie d’aller voir ce qui est présenté – et qui est sans doute réellement – comme des merveilles de la nature ? Le problème c’est que tout le monde détient la même information, part avec le même besoin plus ou moins créé, le même guide, le même créneau dans le temps. Et qu’à l’autre bout les vautours attendent de pied ferme la masse - la manne - des touristes. Et que ça devient un enfer.

Après une escale à New York et, déjà, un rappel de quelques égarements dans lesquels notre société semble se complaire, puis un passage obligé à Las Vegas, pire encore, là où « même l’illusion est une illusion », nos deux touristes prennent la route dans un « désert de poussière gris-rose » et arrivent en Arizona, le pays du « désert intuitif et sans peine. Rentable aussi. » Edward Abbey disait que « les parcs nationaux n’ont pas besoin de routes de macadam, de complexes hôteliers, de gaz d’échappement, d’embouteillages et de bateaux de plaisance à moteur. » C’est exactement ce que les touristes trouvent en arrivant dans l’Ouest des États-Unis. Quarante ans après Désert solitaire « les parcs nationaux sont devenus des parc d’attractions, des centres commerciaux, l’argent gouverne tout et tout le monde. » Le Parc national de Zion, l’Arizona, Le Lake Powell, les Canyonlands et la Colorado river, Moab et les Arches, les vestiges anasazis de la Mesa Verde, Petrified Forest, Monument valley – dont la visite, épique, est l’un des morceaux de bravoure de ce récit... Certainement des endroits magnifiques, assurément une nature exceptionnelle, mais il faut bien le dire : « la seule aberration, ici, c’est notre présence. » Surtout celle de milliers de personnes au même moment.

Une fois quitté le motel, avalés les kilomètres sur la Highway – Utah, Colorado –, garé le gros 4X4 de location – il n’y a pas de petites voitures aux USA ? – et parcourus, sous un soleil accablant, les premiers hectomètres des sentiers balisés – parfois goudronnés – il faut reconnaître que les paysages sont grandioses – et qu’en un sens il est normal qu’ils soient accessibles. Ces « mondes inconnus, qui ne sont pas à notre échelle », cet « océan de grès rouge et rose », cette « brutalité statique », ces « points de vue sur la plus démente des sauvageries », sont courants ici où « tout est trop grand, trop fruste, rien ne correspond plus à des souvenirs de grand ou petit écran. »

Ce récit de voyage d’une virée aux US est une vive dénonciation – sur un mode très humoristique et avec beaucoup de dérision – du tourisme de masse, de son organisation et de sa récupération. On y parle aussi d’écologie, de musique – de country music – de cinéma (Kevin Costner), de littérature « voyageuse » (Hillerman, Isabella Bird, John Muir…) et de l’histoire de ces « terres indiennes » des Hopis, des Anasazis, des Navajos. Bref : d’une grande partie de ce qui fait la « culture » américaine. Alors, y aller ou pas ? Peut-être la littérature suffit-elle…

Les premières lignes : « Moab, Utah. Nous arrivons du nord-ouest par la State Highway 191. L’entrée du Arches National Park, un pont sur la Colorado River et la route devient Main Street. De part et d’autres, une enfilade ininterrompue d’agences de location de VTT, moto-cross, quad, des organisateurs de balades à dos de mule, en bus, en jeep, en raft. Des restaurants, des motels. Des magasins d’accessoires de randonnée. Des bars, des hôtels. Et là, une librairie indépendante, Back of Beyond books, nom emprunté à une raison sociale fictive que l’on trouve dans les pages d’un livre de Edward Abbey. »

Arnaud Devillard est journaliste et collabore à des revues de cinéma. Il est aussi auteur d’article et de livres sur le cinéma et le Sud-Ouest des États-Unis.

dimanche 1 avril 2012

J'ai lu "Espíritu pampa - Sur les chemins des Andes" de Sébastien Jallade


Sébastien JALLADE
Espíritu pampa - Sur les chemins des Andes
Éditions Transboréal
Paru le 7 mars 2012
180 pages - 20,90 euros

C’est quoi les Andes ? Un « territoire inaccessible ? » Un « enchevêtrement de couleurs sans orgueil » ? « Tout se ressemble : une vallée, puis une autre, un écheveau de montagnes si monotone qu’il m’empêche de trouver mon chemin. » C’es pour essayer de répondre à ces questions, de comprendre, que Sébastien Jallade nous propose un incroyable périple dans Espíritu pampa - Sur les chemins des Andes. « Marcher sur la grande route inca en ignorant le temps présent n’aurait aucun sens. » Marcher sur le Qhapaq Ňan – nom quechua signifiant « chemin royal » souvent traduit par le Chemin de l’Inca – en ignorant qu’il fut un « axe majeur d’autres enjeux, ceux de la conquête espagnole et des premières tentatives d’évangélisation » n’aurait évidemment pas plus de sens. Le Chemin de l’Inca fut un axe essentiel de l’économie et de la politique de l’Empire Inca. Qu’est-ce qui existait avant cette conquête – dans le quotidien, mais aussi dans l’imaginaire ; quelles sont les croyances qui ont façonné ce Nouveau Monde ? Qu’est-ce qu’il en reste aujourd’hui ? Est-il possible de parvenir à un « syncrétisme » en parcourant ces chemins ? Est-ce souhaitable ?

Sébastien Jallade a parcouru les Andes durant quatre années, de l’Équateur à la Bolivie. Il a rencontré des gens, très différents : des paysans – et des paysannes –, des artisans, des artistes, un librairie, une ouvrière de poupée, un animateur de radio, des mineurs, des gens ordinaires, un peintre… Sans se « limiter au champ étroit de la géographie », il a visité les lieux, les plazas de armas, les marchés aux bestiaux, les sites archéologiques de Cuzco, les sentiers vertigineux, les places de villages, les musées, les « Bienvenido al señor turista », les vallons froids et ventés à 4000 mètres d’altitude. Parfois en perdant son chemin. Mais toujours à la recherche d’un « esprit », d’une éventuelle identité collective. Il a cherché la « cité perdue », et Pachachaca, le « pont sur le monde », la rivière Pampas et les innombrables églises des villages andins, les canyons profonds et arides. Il a récolté les paroles, les faits, les croyances. « Je veux toucher à ce pays-là, qui résonne des mille visages du territoire andin, de ses habitants et du faisceau inédit des possibilités qui s’offrent à eux. »

Parfois les jours passent « identiques et monotones », à d’autres périodes « le vent siffle dans la pampa interminable et le soleil se répercute sur la terre calcinée. » Et c’est à Lima, dans les rues du quartier touristique de la ville – et aux abords du malecón – que la quête s’achève, au moins provisoirement. Sébastien Jallade, le caminante, le marcheur – « Je marcherais, je regarderais, je rencontrerais, je m’abreuverais » – déjà auteur de films et animateur de sites Internet sur le sujet – ajoute son « enquête » personnelle à la mémoire du Chemin de l’Inca. Une impressionnante bibliographie termine ce livre, avec cette particularité, que l’on aimerait voir plus souvent : les livres sont commentés. A ajouter sur les étagères de récits de voyages en Amérique du Sud.

Les premières lignes : « La première fois que j’ai découvert les routes incas, je me trouvais dans la communauté de Tarmatambo. Le toponyme m’inspirait – il signifie « le caravansérail des taras » en langue quechua, du nom d’un arbrisseau très présent dans les Andes. Voilà un village isolé qui était l’hériter des chemins précolombiens. La population s’était étroitement imbriquée autour des vestiges. Le centre cérémoniel était devenu un terrain de football, l’église était coiffée de vielles pierres récupérées sur un temple et les paysans cultivaient leurs champs autour de palais en ruine. »

dimanche 25 mars 2012

J'ai lu "Transsibérien" de Dominique Fernandez


Dominique Fernandez - Transsibérien
Photographies de Ferrante Ferranti

C’est en mai 2010 qu’une vingtaine d’écrivains, journalistes et photographes, embarquent à bord du Transsibérien, pour un voyage culturel franco-russe. Transsibérien est le récit que rapporte Dominique Fernandez, l’un des écrivains invités, illustrés par les photographies de Ferrante Ferranti. (Les deux hommes ont déjà travaillé et écrit des livres ensemble.)

Les joies du voyage en Sibérie

Départ : Moscou. En quelques années la place Rouge a changé. Ce qui se remarque le plus n’est pas le Kremlin mais le fameux Goum, ce magasin du peuple, devenu aujourd’hui une galerie de « boutiques de luxe à la façade étincelante, cavernes d’Ali Baba inaccessibles à qui n’est pas un nouveau Russe. » L’auteur constate que les Russes sont passés « d’un despotisme sanglant à un capitalisme agressif. » Est-ce un progrès ? Pour qui ? Cette question se posera plusieurs fois tout au long du voyage.
Nijni-Novgorod. Ville de moments importants et de célébrités. Andreï Sakharov y fut exilé, avant de recevoir le Nobel de la Paix. Et Maxime Gorki est né dans cette ville, qui porta un temps son nom en son honneur. Comme il le fera ailleurs, l’arrêt dans cette ville – très court : une journée – est l’occasion pour Fernandez de revenir sur l’histoire et même sur l’Histoire.
Continuons. A Kazan, « où Mahomet défend le vin, mais l’autorise comme remède dans certaines maladies, les marchands de vin portaient sur leur enseigne le mot balzam (pharmacie). Le Tatar assoiffé entrait dans la boutique, buvait une rase et ressortait guéri. » Kazan est aussi la patrie de Rudolf Noureev.
Puis le paysage change. « La différence entre les routes russes et les routes sibériennes était frappante : au lieu de chaussées goudronnées, il n’y avait plus que des chemins mal empierrés, souvent des pistes de terre, plus ou moins défoncées, qui desservaient de petits villages de bois à toits de tôle. Nous étions passés dans un autre monde, fait de pauvreté et de simplicité. »
Sibérie. La terre des exilés. La terre des moustiques et de l’ennui… Fernandez est un peu gêné. « Et nous, les quinze écrivains, de nous laisser promener dans un train « de luxe » (pour la Russie) à travers ces régions à tout jamais maudites… » Sibérie : les arbres derrière la vitre du train. « Ce n’est ni gai ni triste, l’humeur psychologique n’a rien à voir là-dedans. Les yeux grands ouverts à dévorer l’espace, je n’en viendrai jamais à bout. J’admire, jusqu’à la limite de mes forces. La forêt est devant moi, dans tout l’éclat de sa présence. »
Irkoutsk est « la ville la plus séduisante de Sibérie. » Et un bus transporte le groupe jusqu’à une petite bourgade au bord du lac Baïkal – qui, s’étonne Fernandez, malgré son importance, « n’a jamais fourni un sujet ou servi de décor à un grand roman russe », avant de signaler le récit du « jeune écrivain Sylvain Tesson. »
Nous laisserons les lecteurs passer par Oulan-Oudé, par la Bouriatie, et terminer par trois jours dans le Transsibérien avant d’arriver à son terminus : Vladivostok.

La culture sibérienne

Le voyage est autant « culturel » que « touristique ». Et de nombreuses « rencontres » avec la presse, avec les chargés de la Culture, avec les lecteurs, émaillent le parcours. Rarement profitables, souvent sources d’incompréhensions mutuelles. Fernandez avoue ignorer qui est Gabdoulla Toukaï, le « Pouchkine tatar » et les étudiants d’ici où là n’ont évidemment jamais entendu parler des « écrivains » qui sont dans le train. Les discussions tournent parfois aux échanges politiques. Si les voyageurs ne sont pas dupes, Fernandez tempère. « Une fois de plus, nous aurions tort de nous défier d’une manifestation qui, préparée pour nous, n’en garde pas moins une saveur authentique. » Les fanfares ou les chorales accueillent toujours les voyageurs sur les quais… Et puis, comment expliquer à des sibériens que l’occident est envahi par le mode de vie américain (roman, cinéma, nourriture…) ?
Ce récit – Fernandez nous prévient et s’en excuse – « sera farci de lectures et relectures. » Il fait donc une grande place à la littérature russe, et notamment sibérienne. Tchékhov, Résurrection de Tolstoï, Vassili Grossman, Evguenia Guinzbourg, Varlam Chalamov, Slavomar Rawicz… La littérature française n’a pas oublié ces contrées et les « aventures » qui pouvaient y advenir, comme Le Maître d’armes d’Alexandre Dumas – livre peu connu en France – ou Michel Strogoff de Jules Verne – roman ignoré des Russes. Beaucoup de réflexions – et d’anecdotes – autour de ces livres. Beaucoup d’autres livres sont cités et le lecteur pourra se constituer une bibliothèque (trans)sibérienne. Beaucoup d’analyses et de réflexions sur l’art, sur l’architecture, sur la peinture – et la découverte de quelques peintres peu connus en nos contrées, comme Nicolaï Roerich. « La peinture des années soviétique n’est pas si nulle que cela, il faudrait rouvrir le dossier. » Bien sûr la musique n’est pas oubliée. Comme à Ekaterinbourg, haut lieu de la musique classique. Soirée à l’opéra. Fernandez égratigne un peu ses compagnons de voyage, qui ne l’accompagnent pas dans la « bonbonnière à l’italienne » pour un Barbier de Séville passable mais qui démontre que « le sens du comique fait défaut au tempérament russe. » – Plus loin Fernandez analyse un autre penchant de l’âme russe : la « déraison du sacrifice », cette idée qu’il faut de temps en temps amputer la société d’un (ou plusieurs) innocent(s) pour assurer la survie collective. Autre grand lieu de la musique russe : Novossibirsk, avec son chef charismatique, Evgueni Mraveinski.

Récit foisonnant, très riche d’informations sur l’Histoire – on y croise bien sûr tous les grands personnages : Ivan le Terrible, Nicolas II, Lénine, Staline… les cultures, la société actuelle. Riche d’informations également sur le voyage en train, dans le Transsibérien, qui nécessite quelques règles et habitudes que les voyageurs observent assez facilement. Les wagons sont privatisés. Même s’il faut traverser les voitures pour se rendre au wagon restaurant. À noter que ce parcours a ceci de particulier : toutes les gares, y compris la gare d’arrivée, affichent l’heure de Moscou, et non pas l’heure affichée par la montre du voyageur qui tient compte des changements de fuseaux horaires. On voit déjà ce qui est sous-jacent : le pouvoir que l’immense Russie tente de conserver à Moscou. Et donc quelques dialogues de sourds entre les « autorités » locales, administratives ou culturelles, et des voyageurs occidentaux – même les plus avertis : Dominique Fernandez n’en est pas à son premier voyage sur ces terres.
Et comme toujours avec cet auteur, un très bon récit de voyage de nos jours en Sibérie, plus « culturel » que géographique.

Les premières lignes : « Le Transsibérien quitte chaque jour Moscou, gare de Iaroslav, à 16h50 (heure de Moscou = Paris +2). Une semaine plus tard il arrive à Vladivostok, son terminus en Sibérie orientale. Il est alors, à la montre du voyageur, 9h30 (heure de Vladivostok = Moscou +7). Le train n’a pas pris une minute de retard, bien qu’il ait parcouru 9288 kilomètres. La fameuse incurie russe ? Ignorée de l’organisation ferroviaire, qui non seulement respecte l’horaire avec une précision méticuleuse, mais se montre exemplaire jusque dans le programme esthétique. La gare de Vladivostok, point d’arrivée, est l’exacte réplique de la gare de Iaroslav à Moscou, point de départ : une sorte de château russe, blanc ; de style composite, avec un corps central et deux ailes, assemblage harmonieux d’arches, de toits pointus, de créneaux, non sans un brin de fantaisie supposée cosaque. » Éditions Grasset 2012.

vendredi 16 mars 2012

J'ai lu "Bangladesh Rickshaw" de Jean-Louis Massard

Jean-Louis Massard - Bangladesh Rickswaw
A la rencontre du Bangladesh et de ses conducteurs de rickshaw
Éditions Les 2 encres, 2012

C’est en octobre 2008 que Jean-Louis Massard – voyageur, photographe – arrive au Bangladesh. A Dhaka. Il connait bien le sous-continent indien, qu’il a déjà parcouru. Mais ce qu’il va chercher lors de ce voyage, c’est la rencontre avec ces « humbles » conducteurs de rickshaw et le partage de leurs conditions de vie. Il a même dans l’idée de conduire lui-même l’un de ces vélos-taxis sur les routes du pays. Et Jean-Louis a raison : le voyage au ras du bitume et à la vitesse du pédalage est un excellent moyen de fréquenter les gens, de découvrir la société, de se coltiner avec la réalité.

On verra que le Bangladesh est un pays dont l’économie ne fonctionne pas comme dans certains pays occidentaux. Et que beaucoup d’habitants doivent se partager les ressources. Ainsi, dans un restaurant, plusieurs « commis » assurent chacun une petite tâche, en complémentarité, alors que le travail pourrait être fait par beaucoup moins de bras. Au ciné, la pub avant le film vante des articles de vaisselle ou des aliments, mais « rien pour les parfums, ni pour les voitures, ni pour les vêtements, rien non plus pour les nourritures pour chiens et chats, ni pour les produits à maigrir. » Jean-Louis fait beaucoup de rencontre et partage souvent le quotidien des gens qui le reçoivent. Ce qu’il appelle une « communauté familiale. » Il écrit même « j’ai vécu là trois jours hors du temps. J’ai rencontré l’exceptionnel. »

Mais bien sûr la grande partie de ce récit porte sur « l’aventure » en rickshaw. Car un jour c’est le grand saut. « Après quelques centaines de mètres je demande à Mustaffa de stopper. Je me sens d’attaque. Il descend de selle, grimpe sur la banquette tandis que je me mets au guidon. Des piétons témoins de la scène s’arrêtent et nous regardent procéder à ce changement de driver avec des yeux incrédules. Un coup d’œil vers l’arrière, personne. Je me dresse alors sur les pédales. Un tour de roue, puis deux, puis trois. J’élance Milou. C’est parti ! » Sous le soleil ou la pluie de Old Dhaka, fasciné par cette ville « entre séduction et répulsion », Jean-Louis va partager le quotidien d’une Company de rickshaw-wallah, au guidon d’un tricycle aux couleurs chatoyantes, puis partir seul sur les routes du pays. Là aussi les rencontres seront variées et inoubliables. Il en rapportera une autre image du Bangladesh. Modestement il conclut que « ce voyage est une quête de rencontres avec des gens méprisés et une façon de leur rendre hommage, rien de plus. » Un récit plein de bruits, de couleurs, à la lecture duquel nos certitudes et nos habitudes sont bousculées. Dépaysement garanti.

Les premières lignes : « Premières heures. Acte 1. 7 octobre 2008. Dhaka. Banlieue nord. Airport road. Quartier de Kolatori. La circulation est dense et surchargée. Pétarades et vrombissements de moteurs retentissent. Des cyclos, des rickshaws, des CNG, ces petits triporteurs verts motorisés, des autos, des bus, des camions. Un coup d’œil vers l’arrière, et Mattahab, notre rickshaw-wallah, se dresse debout sur ses pédales, tire le guidon à lui et jette lourdement son corps en arrière, puis le bascule vers la droite, se redresse péniblement, puis le bascule vers la gauche. Deux passagers à tracter sur un tricycle sans vitesse d’une centaine de kilos. »

dimanche 11 mars 2012

J'ai lu "Une Odyssée américaine" de Jim Harrison

Au début Une odyssée américaine de Jim Harrison commence comme un roman de gare : un banal divorce dans le Michigan. Cliff et Vivian se séparent au motif qu’ils ne se comprennent plus. Il est passé de professeur de littérature à paysan, elle vend maintenant des appartements de luxe à une clientèle fortunée. Séparation. Que faire ? Le déclic : la mort de la chienne, et un puzzle « datant de mon enfance. Il y avait quarante huit pièces, une pour chaque Etat, toutes de couleurs différentes. La boite contenait aussi des informations sur l’oiseau et la fleur associée à chaque Etat. »

Du passé faisons table rase. Kerouac, Thoreau et Emerson dans la tête, des souvenirs cuisants, un puzzle des États-Unis… l’idée de « partir » s’impose. Tenter d’y voir clair ? « Impossible. Tu essaies d’entamer une vie nouvelle à soixante ans, c’est tout aussi impossible. La seule chose que tu peux faire, c’est des variations sur le thème habituel. Tu es un raton laveur acculé par les chiens de meute de la vie. » Que faire contre le poids du passé, des habitudes, des phrases du père qui résonnent encore, de ce frère mort… Au moins, prendre une décision. Peut-être cesser de se demander pourquoi les gens se séparent, pourquoi les grandes et bonnes intentions de la vie de couple finissent par s’effilocher. Cesser de croire aux grands choses, aux grands desseins, au destin. « Peut-être que la vie se réduit à une succession de mesures temporaires. » Peut-être que « le monde est un lieu instable, mon esprit aussi. » Alors : partir. Aller de l’avant, pour faire mentir ceci : « on est obligé de regarder en arrière parce qu’on ne voit rien de nouveau par devant. » Partir, tenter de retrouver cet « idéalisme juvénile » que dix ans d’enseignement et vingt-cinq d’agriculture ont entièrement détruit.

Bagnole, routes, motels. « La beauté des paysages montagneux a bientôt dissipé mes pensées lugubres. » Le Wisconsin. L’occasion de remarquer « qu’énormément d'États se ressemblent ». Il est vrai que « la Terre était là avant qu’elle ne soit divisée en États. » Puis c’est le Minnesota. Et le Dakota du Nord, avec Marybelle. Un amour de jeunesse retrouvé sur la route, pendant qu’il est encore temps. Ou peut-être pour voir si c’est encore possible, les sentiments, le sexe, tout ça. Mais bientôt, malgré les parties de jambes en l’air, et sans doute à cause des bavardages sans fin de sa compagne au téléphone, « je m’étais fait à l’idée qu’avec ma passagère je ne verrai pas l’Amérique réelle. »

Idaho. Montana. On voit les ravages de la société de l’apparence et de consommation. De la société des loisirs avalés. « On se fatigue très vite de voir des gens s’amuser à grande vitesse. De nos jours très peu de gens pratiquent la rame. Tout le monde préfère les gros bateaux à moteur en été et les scooters des neiges en hiver. » Il s’agit sans doute des conséquences du résultat du « massacre opéré par cette nouvelle culture où tout, éducation comprise, doit être agréable ou amusant. »

Nebraska. Wyoming. A l’opposé, on voit aussi les effets d’une vie trop renfermée sur elle-même, trop millimétrée. « Ce sens infantile de l’ordre m’avait empoisonné la vie. » Il existe autre chose. Il existe des moments qu’il ne faut pas laisser échapper, des moments à vivre, à partager, même s’ils ne sont pas dans le planning. Qu’est-ce qui est le plus déboussolant ? La réalité la plus simple, l’imprévu ou les règles trop strictes que l’on se fixe ?

Oregon. Californie. On découvre une Amérique d’aujourd’hui, avec ses fastes, ses névroses, ses modes. Aussi une Amérique d’hier, quand le voyageur passe sur des sites historiques, comme le champ de bataille de Little Bighorn. Une Amérique qui met tout sur le même plan alors que si « les requins mangent les phoques, (mais) ce n’est pas un sort si tragique comparé à un séjour de longue durée dans une salle de cancérologie. »

Arizona. Utah. Avec la voiture, le téléphone portable est l’autre élément indispensable de ce récit. L’occasion de montrer la part, le rôle du téléphone portable dans nos vies. « Arme cruciale contre notre solitude fondamentale » pour les uns, fabuleux miracle technologique et rien de plus pour d’autres. Simple comme un coup de fil : peut-être. Mais aussi : « un simple coup de fil suffit à bouleverser sans prévenir tous les projets qu’on pouvait avoir. »

Montana, le retour. Après ce périple et des journées de pêche dans les rivières, quelques choses ont été comprises. « J’ai compris que le mal du pays, comme l’amour conjugal, relève pour l’essentiel de l’habitude. » Que faire entre la femme divorcée qui veut reprendre la vie commune, une maitresse hystérique, un fils envahissant et immensément riche sans rien faire. Remettre les choses à leur juste place ? « Qui suis-je pour que la vie me déçoive ? » pense Cliff. « Arrête tes foutues jérémiades » lui aurait rétorqué son père. La vérité est entre les deux ? Enfin : « je me suis consolé en me disant que la disparition d’un vaste pan de votre passé était synonyme d’une liberté nouvelle. »

Le voyageur reviendra à son point de départ. Changé.

Fallait-il partir ? Oui. « Rien dans mon voyage ne s’était jusque-là déroulé comme prévu, ce qui prouve qu’au lieu de se contenter de lire des bouquins sur les États-Unis, il vaut bien mieux partir à l’aventure. Je veux dire regarder et sentir le pays. Il paraît que la télévision nous a tous rendus interchangeables, mais je ne l’ai constaté nulle part. »

Dans cette odyssée, dans ce road movie – il faut aimer la littérature des grands espaces ,livre à déconseiller aux amateurs de récits intimistes -, il est aussi question de littérature, de création littéraire, et de pêche à la truite, évidemment. Et peut-être la conclusion, dans ce monde de frime, dans cette vie de dingues : « cette pensée têtue que personne ne semble jamais connaitre grand-chose à quoi que ce soit. On dirait bien que tous les éléments de notre culture marinent dans un grand sac plastique et que ces ingrédients sont profondément suspects. »

Les premières lignes : « Autrefois c’était Cliff et Vivian, mais maintenant c’est fini. Sans doute qu’il faut bien commencer quelque part. Nous sommes restés mariés trente-huit ans, un peu plus que trente-sept, mais moins que trente-neuf, le nombre magique. Je viens de me préparer mon dernier petit déjeuner ici, à la vieille ferme, un bâtiment qui a beaucoup changé durant notre mariage à cause des lubies de Vivian et de mon labeur. » Titre original: The english major. Traduit de l’américain par Brice Matthieussent. Éditions Flammarion 2009. J’ai lu 2010.

dimanche 4 mars 2012

J'ai lu "Voyager vers des noms magnifiques" de Béatrice Commengé


Béatrice Commengé
Voyager vers des noms magnifiques
Éditions Finitude 2009

Dans Voyager vers des noms magnifiques, petit livre « magnifiquement » édité, Béatrice Commengé propose des cartes postales, des petits textes sur des « lieux magnifiques », ces endroits fréquentés par des écrivains « dont les mots se confondent avec ces lieux » : Röcken et la tombe de Nietzsche – et quelques autres lieux nietzschéens, la Trieste de Saba, de Svevo et de Joyce, des îles grecques, Sigmaringen, le Nil de Flaubert…

Ces promenades permettent de rappeler des petits faits qui font désormais partie de l’histoire de ces lieux, comme la « noble pyramide de pierre, haute de six mètres » qui contient les cendres de Paul Morand dans un petit cimetière de Trieste avec ces mots sur une plaque: « le voyageur » ; de peindre quelques paysages comme ce « champ de luzerne mauve, derrière le béton, [qui] me redonna quelque espoir » ; de décrire des ambiances de voyage : « Au matin, la pluie tombée pendant la nuit avait emporté la lumière » ; d’écouter quelques sons rares, comme « le bruit de l’ancre que l’on jette à l’entrée des ports – le premier bruit de la vie dans une île. » Ces promenades permettent de revenir sur quelques livres que nous avons pu oublier, et de revoir des villes dans lesquelles « le temps ne passe pas ». Un petit plaisir.

Les premières lignes : « Le mois de juin est la saison des coquelicots. Ils se pressent au bord des fossés, là où on les laisse encore vivre, entre route et blé. Quand on roule, on les espère comme un morceau d’enfance. Quand on les voit, on n’a pas perdu sa journée, ni son voyage. »

dimanche 26 février 2012

J'ai lu "Banquises" de Valentine Goby

Un point de départ simple et une histoire simple pour Banquises de Valentine Goby : une jeune femme part sur les traces de sa sœur disparue trente ans plus tôt lors d’un voyage au Groenland.

D’abord camper les personnages. C’est ce que fait l’auteure dans le premier chapitre. Le père. La mère. Les deux sœurs, Sarah et Lisa. Sarah, l’ainée, a une passion : la musique, le beau son, les salles de concert, qu’elle visite de par le monde comme d’autres visitent les musées. Une passion envahissante. Du coup tout le monde oublie un peu la petite, Lisa. Et puis le drame : un jour Sarah quitte la France pour le Groenland. Quelques mois plus tard l’avion revient sans elle. La mère s’enfonce dans la dépression. Le père trouve des dérivatifs. Lisa est toujours ignorée, non pas en raison de la trop grande présence de sa sœur, mais cette fois en raison de sa trop grande absence.

Petit à petit, en parallèle au voyage de Lisa au Groenland, nous apprenons à mieux connaître Sarah et quelques moments importants de sa vie, comme l’agression par un chien de vagabond, et la mort de l’une de ses amies. Et au fur et à mesure que tournent les pages se pose une question : est-il possible d’en savoir moins sur ses proches qu’un biographe sur la personne qu’il étudie, ou un glacionaute sur les cent mille ans qu’il a dans sa carotte ? Que sait Lisa sur sa sœur Sarah ? Que sait le « fils de Paul-Émile Victor » sur ce père « si souvent absent qu’il ne lui a pas lu d’historie, le soir » et qu’il appelle « PEV, comme tout le monde », et dont la recherche des lieux habités autrefois par ce père dans le cadre de ses célèbres explorations, ne donnera rien de plus. Tout finit par disparaître ? « D’abord le corps, la mémoire ensuite » ? Alors, la recherche de Lisa sur les traces de sa sœur sera-t-elle vouée à l’échec ? « Si c’est ça on ne sait rien de Sarah, rien de ce qu’on pensait savoir. Et croyant marcher sur ses traces, ici, on la perd encore. »

Bien sûr une grande partie de ce roman est consacrée à l’analyse des réactions des principaux personnages concernés par la disparition de Sarah : le père, « saturé de chagrin » mais qui tente de résister ; la mère, face à ce « un silence pire que la mort », ne pense qu’à un retour toujours possible, et Lisa, la sœur, qui subit, qui a du mal à exister, à s’affirmer, encore plus oubliée que durant son enfance. Que faire devant l’absence, et surtout devant une absence inexpliquée, inexplicable ?
Ce très bon roman est aussi un reportage dans certains endroits de la planète qui sont en train de disparaître. Groenland. Banquise. Réchauffement. Sonnette d’alarme. D’abord la fin probable de la vie sociale : moins de pêche, moins de revenus, moins de nourriture, alors il faut tuer les chiens. Puis un jour il n’y aura plus de vie, et plus personne ne sera là pour raconter.

Les premières lignes : « Au sous-sol, le niveau départ, sous chape de ciment brut, plafond traversé de bouquets de fils électriques à nu, de câbles et de néons en barre. On y est sans y être, à l’aéroport. Des portes automatiques trouent ça et là le béton, laissant voir des portions de la route circulaire, silhouettes floues, carrosseries de voitures et de cars Air France mal détourés dans l’obscurité – dehors, à vingt mètres de ce boyau, invisible, le jour. » Éditions Albin Michel 2011.

samedi 18 février 2012

J'ai lu "Comment parler des lieux où l'on n'a pas été ?" de Pierre Bayard

Attention : Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? de Pierre Bayard est un livre qui casse les mythes, qui brise les rêves… C’est cruel, mais certains voyages, et donc certains récits, seraient trop beaux pour être vrais. Si des voyageurs, des explorateurs, des baroudeurs, des bourlingueurs ont bien sillonné la planète, d’autres, après avoir pesé les contraintes inhérentes au voyage, ont estimé qu’il était « plus sage » de fréquenter le monde « sous d’autres formes que celle du déplacement physique. » Ces « voyageurs casaniers », dont il est question dans ce livre, ne sont jamais allés dans les lieux dont ils parlent, « ce qui ne les a nullement empêché d’être intarissables à leurs propos et de nous les rendre, grâce à la force de l’écriture, souvent plus présents que n’ont su le faire ceux qui avaient jugé indispensable de s’y déplacer. » Il est vrai que l’on peut lire de la bonne littérature policière sans pour autant qu’elle soit écrite par des bandits ni des criminels.

Commençons par quelques voyageurs célèbres pour lesquels il est admis que les écrits ne sont pas – ou probablement pas – liés à un réel déplacement. Pierre Bayard les classe en plusieurs types. Il y a celui qui n’est pas allé là où on l’attend : Marco Polo. L’auteur reprend une thèse établissant que le célèbre voyageur vénitien n’aurait pas dépassé Constantinople – si même il est allé jusque là. Mais il ne manquait pas d’imagination, et son « devisement » du monde est encore un magnifique récit. Autre type : celui qui écrit sur des lieux « oubliés » : Chateaubriand. Écrivain à juste titre réputé pour « la qualité de son écriture et la puissance poétique de ses évocation », il faut pourtant bien admettre qu’il n’est pas à l’aise avec « l’exactitude géographique ». Le fait de ne pas avoir visité un lieu « ne constitue nullement, pour Chateaubriand, un obstacle à une description attentive et minutieuse. » Il est vrai qu’il a beaucoup écrit, et plusieurs années après ses voyages, aux États-Unis, par exemple. On se souvient de la superbe prose de Chateaubriand. Mais pour les grands frissons aux bords des chutes du Niagara… Il n’y a aucune certitude qu’il y soit passé un jour. Un dernier, pour la route, et non des moindres : Blaise Cendrars, qui aurait pris « le plus célèbre train du monde en restant en gare. » La construction du poème – entrecroisements des époques, confusions des lieux –, et la puissance évocatrice de « La prose du Transsibérien… » arrachent toutes les réticences et désorientent le lecteur. Et l’on sait que Cendrars savait mêler la réalité et la fiction (L’Or).

Je ne dévoilerai pas tous les auteurs cités, dans tous les genres : récits de voyage, bien sûr, mais aussi en anthropologie, dans le journalisme, dans le sport et même… en amour. Mais je vous propose une rapide synthèse des ingrédients nécessaires pour raconter ce que l’on n’a pas vu. Au cas où.
Du côté de l’écrivain : des méthodes, des techniques. Faire des choix parmi tous les paysages possibles, privilégier, insister sur quelques sites ou lieux. Avoir beaucoup d’imagination et de conviction. Mettre en scène le réel, avoir le sens du « faux réalisme ». Être précis mais rester ambigu ; ancrer sa description dans des « détails vrais », mais laisser des portes ouvertes à l’imagination du lecteur. S’éloigner de la réalité – « comme si la vérité du lieu n’était pas dans le lieu » – mais rester dans « l’imagination commune » et acceptable voire attendue par les lecteurs.
Du côté du lecteur : « Les lieux que nous ne connaissons pas fonctionnent à l’instar du rêve ou de la rêverie diurne, ils offrent un espace privilégié pour déployer des fantaisies inconscientes. » Souvent « complice bienveillant », le lecteur se voit souvent proposer le discours qu’il souhaite entendre. Le lecteur est prêt à partir avec Cendrars ou Chateaubriand ou Marco Polo. Et puis « capter la vérité profonde » des lieux et des êtres et la restituer dans ses récits : n’est-ce pas ce que nous attendons de l’écrivain ? Qu’il se soit déplacé ou non n’a peut-être pas, dans le domaine de la littérature, tant d’importance. Ah, la puissance des mots…

Les premières lignes : « Les inconvénients des voyages ont été suffisamment étudiés pour que je ne m’attarde pas sur le sujet. Démuni face aux animaux sauvages, aux intempéries et aux maladies, le corps humain n’est à l’évidence nullement fait pour quitter sont habitat traditionnel et moins encore pour se déplacer dans des terres éloignées de celles où Dieu l’a fait vivre. » Les éditions de Minuit 2012.

Pierre Bayard - Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? Les éditions de Minuit2012 - http://www.leseditionsdeminuit.fr
160 p.  -15 € - ISBN : 9782707322142
Pierre Bayard (1954) est professeur de littérature française à l'Université de Paris VIII et psychanalyste. Il est l’auteur (entre autres livres) de « Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ? » (Minuit, 2007) « Et si les œuvres changeaient d'auteur ? » (Minuit, 2010).

J'ai lu "Les Vents de Vancouver" de Kenneth White

Kenneth White Les vents de Vancouver, escales dans l’espace-temps du Pacifique Nord Kenneth White nous a déjà emmené dans des contrées ...