mercredi 19 janvier 2011

J'ai lu "Capharnaüm" numéro 1 - été 2010

Un peu de fraicheur

La page de couverture de la revue aurait dû me mettre la puce à l’oreille : on y voit la tête de Raymond Guérin qui émerge de l’eau et on y lit une citation qui évoque le bonheur et le soleil. Les premiers textes de la revue sont de cet auteur – je me souviens de la lecture bouleversante de
L'Apprenti dans les années 80 –, des « lettres griffonnées au hasard de mes voyages. » Un texte rédigé à Agde en 1937 est très rafraichissant, il est à lire sur la plage. Raymond Guérin décrit le plaisir qu’il a à se baigner. « Il n’y a rien que je ne cherche davantage, rien qui ne me soit plus agréable désormais, que de méditer nu, au soleil, sur le bord de la mer. » La rencontre avec le soleil, avec la nature, n’est peut-être pas sans raison sur cette conclusion : « J’étais gourmand. J’aimais la chair onctueuse, succulente, les vins parfumés. Mais maintenant je sais vivre de rien et n’éprouve pas de moindre plaisir à mordre un simple fruit, à goûter l’eau. J’ai cherché les parures, les vêtements, le confort d’être assis, d’être couché, d’être attablé, l’amusement des sens, les machines à sous, les véhicules rapides. J’ai aimé les beaux bagages, les beaux hôtels, les belles femmes, mais j’ai cessé de poursuivre ces choses et ces biens, du jour où leur possession m’a enchaîné, a troublé ma quiétude. » Raymond Guérin est un écrivain injustement oublié. On se demande pourquoi. Mais ça n’empêche pas de le lire.

Voyager avec passion


Continuons à voyager, « toujours avec passion » comme l’écrit Eugène Dabit, qui nous explique de quelle façon il compte découvrir Prague : en vadrouillant par les rues. « Je n’avais pas de plan, pas de guide, je partais à l’aventure. Je me laisserais imprégner des odeurs de la ville, j’emplirais mes yeux de ses images, belles ou laides, car je n’avais pas l’intention de faire un choix dans ce qu’elle m’offrirait. » A méditer en cette période (cette revue est publiée au début de l’été) « touristique. » Qu’y a-t-il encore d’intéressant à parcourir aujourd’hui un bitume balisé – sans choix – entre le parking des autocars et les boutiques de souvenirs ? Sans parler d’un autre piège, celui de « l’idée assez grossière, conventionnelle » que l’on se fait sur les pays visités avant même d’y arriver. Autres petits reportages, ceux de Marc Bernard, écrivain que j’avoue n’avoir jamais fréquenté. Mais ça ne durera peut-être pas, car la lecture de ses « vacances-surprises » est… une bonne surprise. De petites histories dans lesquelles chacun pourrait bien se reconnaître. Au moins un petit peu. Marc Bernard a une certaine philosophie du voyage : « L’amusant dans le voyage devrait être la surprise, de partir, sans savoir où l’on va. » Il propose quelques expériences vécues qui peuvent rendre les voyages plus agréables, plus surprenants. Ce qu’il raconte se passe certes à une époque où « la Plaza Mayor (est) aujourd’hui à peu près désertées, et les ruelles du vieux Madrid (…) sentent l’huile et l’agneau rôti », mais c’est, dans l’esprit, transposable sous nos latitudes.


Laisser jouer la surprise


La lecture de ces textes, la plupart issus des « fonds de tiroirs » d’écrivains « populaires », est extrêmement bénéfique. En d’autres termes : cette littérature du réel, ces idées parfois très simples, peuvent questionner, voire remettre à leur juste place d’autres idées plus fumeuses, plus à la mode, plus ridicules. Lire cet hilarant récit de la visite d’un château de la Loire dans les années 50 par Georges Hyvernaud, autre écrivain rare, confidentiel, comme le furent Jean-Pierre Martinet et, dans une moindre mesure, Georges Arnaud, dont la revue publie quelques raretés. Garder pour la fin le récit de Robert-Louis Stevenson, inédit en français, intitulé « Du charme des lieux sans charme » et qui démontre que « où qu’un homme se trouve, il découvrira toujours quelque chose qui lui prodiguera plaisir et apaisement. » Si l’on revient aux premiers textes de la revue, de Guérin, la boucle est bouclée. A chacun de trouver sa plage, à chacun de trouver ce qui lui est agréable, à chacun de laisser jouer la surprise, sans se laisser entraîner par les marchands, sans se laisser conduire par les guides. L’amusant dans la littérature devrait être la surprise, de lire, mais sans savoir où l’on va. La surprise, l’un des petits bonheurs de cette fin de semaine furent de se procurer cette revue, sans savoir ce qu’il allait en advenir, et de passer un agréable moment à lire ces récits. Le texte d’introduction, assez sarcastique – je laisse la surprise au lecteur – se termine par la définition avouée du « but simple et suffisant » de la revue : « donner à lire ». C’est parfaitement réussi.


Les premières lignes
de « Mon beau voyage » de Marc Bernard. « Des messieurs importants avaient eu la gentillesse de m’inviter à aller au Japon. Quatre jours en avion ! Aller et retour évidemment. Cela m’a paru long : réflexion faite, j’ai préféré visiter une bambuseraie. Tout est étrange dans une bambuseraie, à commencer par le nom. Celle que j’ai vue était à ma portée, aux environs de Nîmes. Point besoin d’avion ni de satellite pour s’y rendre ; vous prenez la route d’Alès, et en trois quarts d’heure de voiture, en roulant à la papa, vous êtes dans un paysage japonais si authentique que je doute qu’il en existe au Japon d’aussi vrais. Tout y est, la moiteur extrême-orientale, la cascade (formée par le Gardon), des arbres extraordinaires, et enfin, et surtout, bien entendu, des bambous. »

Capharnaüm. Numéro 1. Été 2010. Éditions Finitude.

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