dimanche 16 janvier 2011

J'ai lu "Passage des larmes" d'Abdourahman A. WABERI

Djibouti est, au moment où se situe l’action de ce roman, un « morceau de basalte » entouré par « trois voisins faméliques », la Somalie, Éthiopie et Érythrée, et que divers pays se disputent : la France, pas vraiment sortie du colonialisme, les États-Unis – les forces armées américaines y ont élu domicile –, Dubaï, et les islamistes de ces régions reculées mais stratégiques.
Djibil est né le 17 juin 1977, jour de l’indépendance de Djibouti. Il y a vécu, grandi. On l’appelait Djib. Il s’en est échappé. Parti. Destination : Montréal. Là il apprend une autre vie. Un métier. Il devient une sorte de conseiller en renseignement. Ironie du sort, son agence l’envoie chercher des informations dans son ancien pays, sur son ancien sol. Les plaies se ravivent, les fantômes du passé frappent à la porte des souvenirs. Un père, une mère, un frère, laissés là.
« Me voici en mission dans le pays qui m’a vu naître et cependant n’a pas su ou n’a pas pu me garder près de lui. » Une phrase d’émigré. De retour à Djibouti « à travers les siècles et les roches, tout ici fait signe et sens. » Pour le voyageur, « l’ailleurs et l'hier » sont entremêlés. Ce retour géographique sera l’occasion d’un autre retour vers son passé personnel et vers le passé historique du pays. Le passé ce sont aussi les souvenirs de son frère, qu’il revoit « s’escrimant à l’apprentissage du Coran. »
Djibouti : « une terre sans eau. Une terre rocailleuse, labourée par les pas têtus de l’homme. » Et pourtant, « surgie du chaos préhistorique, elle fut autrefois plus verdoyante que l’Amazonie. » Les hommes sont là « depuis la nuit des temps, les pieds poudrés par la poussière de la marche. » De la chaleur, de la poussière, du soleil. Mais aussi un potentiel uranifère. Des hommes avec des téléphones portables qui retentissent comme l’appel du muezzin. A Djibouti des parias des temps modernes sont les victimes d’un capitalisme rutilant. A Djibouti le seul droit que les gens veulent exercer, c’est celui de la boucler ou de quitter le pays le plus vite possible. » A Djibouti on manipule, on est manipulé. Les larmes du passé coulent, les larmes du pétrole aussi. Quel est l’avenir ? Un état islamique unifié dans toute la Corne de l’Afrique, comme le rêvent certains ?
A Djibouti, quelque part dans une prison, une « petite voix » suit partout le narrateur. On sait qui il est, ce qu’il a fait ici, ce qu’il est revenu faire. Ici, et depuis la nuit des temps « les hommes naissent, sortent leurs poignards, s’entre-dévorent et meurent. » En sera-t-il autrement ? Un livre fort sur le souvenir, les ravages de la pauvreté, du fanatisme, la séparation, l’avenir incertain d’une région et d’une ville, l’exil.

Les premières lignes : Une si longue absence. Carnet 1. Lundi 2 octobre. Déjà trois jours que je suis de retour. Je suis revenu à Djibouti pour des raisons professionnelles et non pour m’inviter à la table de la nostalgie ou rouvrir de vieilles blessures. J’ai vingt-neuf ans et je viens de signer un contrat avec une compagnie nord-américaine qui me vaut des émoluments substantiels. Je dois rendre le fruit de mon enquête qui satisfera, à coup sûr, son appétit d’ogre. Un dossier complet avec fiches, notes, plans, croquis et clichés photographiques qui devra être livré au bureau de Denver, dans le Colorado, dans les meilleurs délais. J’ai une petite semaine pour conclure cette affaire. »

Abdourahman A. WABERI - Passage des larmes. Éditions J-C Lattés 2009.

« La route vers la maison est plus belle que la maison-même. » Mahmoud Darxich. Cité en exergue par Abdourahman A. WABERI.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire