dimanche 16 janvier 2011

J’ai lu «Les Finisterres de l'esprit - Rimbaud, Segalen et moi-même», de Kenneth White

Dans cet essai que Kenneth White qualifie de «déambulation méditante», l'auteur, lui-même nomade de la pensée, part à la recherche d'un autre nomade du début du XXe siècle: Victor Segalen (1878 - 1919), l'un de ses «interlocuteurs constants». Il essaie d'aller aux marges, aux confins, aux limites – «étant entendu que "limites" ne signifie pas seulement le lieu où quelque chose finit, mais aussi le lieu où quelque chose commence» – afin de tenter de comprendre l'œuvre laissée et celle que Segalen n'a pas eu le temps de réaliser. Segalen et Kenneth White: une longue relation. Dans ce livre se dessine un itinéraire personnel à travers les réflexions autour de l'œuvre des auteurs évoqués. Dans un des quatre essais qui le composent, Kenneth White donne son sentiments sur les choix de Segalen, ses voyages, ses écrits. Un Segalen à la recherche des signes (en Océanie, en Chine); un Kenneth White à la recherche des rives de la pensée: «c'est ce rivage du naufrage, là où l'idéal se fracasse, là où l'être se néantise, qui, en tout dernier lieu, m'intéresse.»

Autre grand auteur convoqué: Nietzsche, – un auteur souvent cité par Kenneth White dans ses conférences, l'un de ces penseur qui a choisi de se mettre en marge, de quitter les «autoroutes de l'occident» – avec ce début de portrait de Segalen: «Avant tout, Segalen est un individualiste, doué d'une grande énergie vitale, et animé, n'ayons pas peur de le dire, d'une volonté de puissance (puissance d'être – rien à voir avec une domination quelconque).» Là aussi, toute personne qui croise de temps en temps le grand écrivain écossais, pourra se demander si cette phrase n'est pas encore un autre coup de pinceau d'un autoportrait. Car in fine cet essai porte-t-il sur Segalen, sur Rimbaud, ou sur l'auteur lui-même? Voir le sous-titre du livre. Et cette phrase de Segalen: «je suis né pour vagabonder, voir et sentir tout ce qu'il y a à voir et à sentir au monde» n’aurait-elle pas pu être écrite par K. White?
Le dernier essai du livre traite de Segalen et de Rimbaud, l'homme aux semelles de vent. Segalen s'est interrogé sur Rimbaud, en rencontrant, à Djibouti par exemple, des gens qui ont connu le poète voyageur, celui «qui erra comme pas un ne sut errer, peut-être.» Segalen s’interroge sur Rimbaud. White s’interroge, s’entretient sur et avec Segalen et Rimbaud. Segalen, Rimbaud, White: un trio d'hommes nomades dans leurs têtes et aussi dans leurs gestes, intelligents, ouverts, qui parcourent «le monde entier».

Les premières lignes de la préface de 2007: «Quelles sont les contrées qui réjouissent d'une façon durable? se demande Nietzsche dans Le Voyageur et son ombre. Et il répond: "Cette contrée possède des traits significatifs pour un tableau, mais je ne puis saisir la formule pour l'exprimer; comme ensemble elle est insaisissable pour moi. Je remarque que tous les paysages qui me plaisent d'une façon durable contiennent, sous leur diversité, une simple figure de lignes géométriques. Sans un pareil substratum mathématique, aucune contrée ne devient pour l'œil un régal artistique. Et peut-être cette règle permet-elle une application symbolique à l'homme." Voilà le point de départ d'une réflexion interrogatrice, mieux, d'une déambulation méditante. Ici, sur la côte nord de la Bretagne, j'ai depuis quelques années, parmi mes interlocuteurs constants, un écrivain d'origine bretonne: Victor Segalen.»

Édition revue et augmentée. Isolato 2007.

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